‹ Vie et œuvres (volume 2)Chapitre 65 sur 284 · LETTRE XXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXV

A Mlle DE CHAMRERLAND, l'aÎNÉE, A MOULINS 1

Vive y Jésus !

4 février 1684 2.

Je prie Notre-Seigneur d'être lui-même votre force pour arriver à la perfection de ses vraies épouses crucifiées, qui, pour cela, se doivent offrir de cœur et d'affection sans réserve pour lui être des servantes toutes crucifiées. Mais, mon Dieu, ma sœur, que veux-je vous dire par ces paroles? Aurez-vous assez de courage pour les mettre en pratique ? c est-à-dire de mourir continuellement à vos inclinations, passions et satisfactions : en un mot à tout ce qui est de la nature immortifiée, pour faire vivre Jésus-Christ en vous par sa grâce et son amour qui non content de cette crucifixion que vous ferez vous-même et de vous-même, mais il agréera beaucoup plus celle que les autres feront de vous, soit en vous corrigeant, mortifiant et humiliant ; et souvent il prend plaisir de le faire lui-même en nous affligeant intérieurement et extérieurement. Mais qu importe à une âme qui a autant de bons désirs que vous en faites paraître de vouloir être toute à Dieu, de quelle manière et par quelle voie il la conduit ? Pourvu qu'il soit content, cela nous devrait suffire, sans nous mettre en peine de nos petits

1. Languet qui a reproduit cette lettre, d'après le Ms. 8, a mis seulement : « à une personne de piété. » C'est le Ms. 7 qui précise : n à Mlle de Chamberland, l'aînée. » Il est question de cette personne dans le post-scriptum de la lettre 89e, à sœur de la Barge.

2. Cette date est donnée par A et B seulement, et nous ignorons sur quelles preuves, nos Mss. n'en donnant pas.

mécontentements, qui ne viennent ordinairement que de ce que nous ne travaillons pas assez à nous mortifier et simplifier, par le retranchement des retours et réflexions d'amour-propre, qui fait qu'on ne veut souffrir que ce qu'on veut, et qu'on use mal des occasions que la divine Providence nous fournit sans que nous les ayons recherchées ni prévues.

Vous souhaitez, ma chère sœur, que je vous die ma pensée sur le choix de votre vocation. Je ne vous en peux dire autre chose sinon de suivre le conseil de celui qui vous conduit. Vous me dites qu'il ne vous connaît pas : c'est ce qui me surprend fort, parce que nous devons plus faire connaître la vérité de nos bons désirs par les œuvres que par les paroles, qui sont suspectes si notre conduite ne les vérifie. Pensez-y bien. Quand il s'agit de faire des vœux il y va du salut; d'autant que cela donne un nouveau mérite ou démérite à nos actions, vous le savez bien. Mais à vous parler franchement, je ne puis accorder ces deux choses ensemble dans une âme, qui veut être toute à Dieu, qu'elle puisse commettre souvent et volontairement des manquements de sincérité et vraie simplicité, et sans en avoir la vue ; cherchant certains détours et déguisements dans ses paroles et actions, en n'allant pas le droit chemin de ceux qui n'envisagent que Dieu dans tout ce qu'ils font ; et sans autre finesse prennent pour devise : « Je ne ferai ni plus ni « moins étant seul ou à la vue des créatures, puisque « mon Dieu me voit partout et qu'il connaît les replis de « mon cœur. »

Je ne veux pourtant pas croire, ma chère sœur, que vous tombiez dans ces manquements dont je viens de vous parler ; parce qu'ils me paraissent si horribles et incompatibles avec l'esprit de Dieu et son amour, que non seulement une âme ne pourra jamais faire aucun progrès dans la perfection ni acquérir aucune vraie vertu ; mais encore par ce défaut de simplicité on donne tout pouvoir à l'ennemi de

Maryuerite-Marie Alacoque. — II. 1g

nous rendre comme son jouet, et nous tromper comme il le voudra. Car il est assez fort pourvu que nous lui gardions le secret ; puisque rien ne le confond jamais tant et ne le rend plus impuissant à notre égard que la sincère accusation de nos fautes; manifestant simplement notre bien et notre mal à ceux qui nous conduisent; le tout sans exagération ni dissimulation, afin qu'ils nous connaissent, pour nous conduire à la perfection que Dieu demande de nous, écoutant avec humilité et soumission ce qu'ils nous disent, pour l'accomplir avec simplicité, en quoi que ce soit, hors de l'offense de Dieu. Voilà, ma chère amie, ce qu'il me vient en pensée de vous dire pour le présent, et je ne sais pourquoi Dieu a permis que je ne vous parle presque que de cette simplicité, si ce n'est parce qu'il me semble avoir tant d'horreur du contraire, que quand je verrais dans une âme toutes les autres vertus sans celle de sincérité, et quand même elle serait favorisée de toutes les grâces dont Notre-Seigneur favorise ses plus chers amis, tout cela, disje, ne me semblerait que tromperie et illusion. Mais c'est assez dit là-dessus. Suivez en tout ce que ce bon Père vous ordonne, car il désire votre vrai bien pour la gloire de Dieu.

Tout à vous dans le sacré Cœur de Jésus.

S1' Marguerite-Marie AlaCOQUe.

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