LETTRE XXXVI
Vive y Jésus
24 août 4685.
Je vous avoue, ma toute chère Mère, que l'état de souffrance où je me vois comme accablée et anéantie me rend méconnaissable à moi-même et impuissante à tout bien. Toute la liberté qui me reste, c'est de parler du sacré Cœur de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ'2, duquel cette indigne créature vous dira un petit mot, touchant quelques grâces particulières quelle croit en avoir reçues. Il lui a donc fait connaître derechef le grand plaisir qu'il prend d'être honoré de ses créatures, et il lui semble qu'alors il lui promit « que tous ceux qui seraient dévoués à ce sacré Cœur « ne périraient jamais, et que, comme il est la source de «'toutes les bénédictions, il les répandrait avec abon- « dance dans tous les lieux où serait posée l'image de cet « aimable Cœur, pour y être aimé et honoré ; que par ce « moyen il réunirait les familles divisées, et assisterait et « protégerait celles qui seraient en quelque nécessité ; qu'il « répandrait la suave onction de son ardente charité dans « fcoutes les Communautés où serait honorée cette divine « image ; qu il en détournerait les coups de la juste colère « de Dieu, en les remettant en sa grâce lorsque par le
1. Sauf deux courts passages indiqués ci-dessous, nous n'avons pas cette lettre dans nos anciens Mss. Nous la donnons d'après un recueil moderne et les éditions A et B.
2. Ce début est exactement celui de la lettre précédente. Nous l'avons laissé subsister, quoiqu'il ne soit pas probable que la Bienheureuse l'ait employé deux fois identiquement à si peu de distance.
<< péché elles en seraient déchues ; et qu'il donnerait une « grâce spéciale de sanctification et de salut à la première « personne qui lui ferait ce plaisir de faire faire cette sainte « image ».
Mais le peu de fond que cette pauvre chétive pécheresse doit faire et fait en effet de tout ce qui se passe en elle à cause de sa grande indignité, ne lui donne pas l'assurance d'en rien produire, sinon par obéissance. Cependant se sentant fort pressée là-dessus, et ne sachant sur quoi s'excuser, sinon sur son impuissance, il suscita un jeune homme qui venait de Paris, et qui est parent d'une de nos sœurs novices, laquelle le lui ayant dit, il s'offrit avec une ardeur admirable de faire faire ce tableau, tant beau qu'on le voudrait ; il n'y a plus qu'à lui en donner le dessin. Je recommande le tout à vos saintes prières, afin qu'il réussisse à sa gloire ; car il se présente une multitude d'obstacles, et il suffit que cette chétive pécheresse s'en mêle pour en faire fourmiller de toutes parts.
Voilà, ma chère Mère, un petit mot que mon cœur qui vous aime tendrement jette dans le secret du vôtre en passant. Et je vous dirai simplement qu'il me semble que vous feriez une chose bien agréable à Dieu de vous consacrer et sacrifier à ce sacré Cœur, si vous ne l'avez déjà fait. 11 faut communier, un premier vendredi du mois, et, après la sainte communion, lui faire le sacrifice de vous-même, en lui consacrant tout votre être pour vous employer à son service et lui procurer toute la gloire, l'amour et la louange qui sera en votre pouvoir. Voilà, ma bonne Mère, une chose que je pense que le divin Cœur demande pour perfectionner et consommer l'œuvre de votre sanctification.
a Et pour ce qui concerne mes bonnes âmes souffrantes en purgatoire, il est vrai que je vous ai plus d'obligation du bien que vous leur avez procuré que si vous me l'eus-
* a) Ce paragraphe se trouve clans le Ms. '.>.
siez fait à moi-même. Ne croyez pas qu'elles en soient ingrates, non, je vous assure ; et quoique la pauvre sœurN. souffre beaucoup encore, néanmoins elle n'oubliera pas votre bienfait.
J'ai recommandé au sacré Cœur de Jésus la personne que vous me marquez. Je crois que si elle peut faire ce coup généreux de se donner parfaitement à Dieu en se consacrant tout à lui, elle accomplira ce qu'il demande d'elle, et mettra son salut en assurance a. Si vous saviez, ma bonne Mère, combien toutes ces choses me sont difficiles à dire, pour la peine que me fait souffrir la pensée que je ne suis qu'une hypocrite, qui trompe les créatures par une fausse apparence de dévotion, vous pouvant assurer que je me vois si éloignée de la pureté d'intention que Dieu demande de moi qu'il me semble que toutes mes actions me condamnent- C'est ce qui me fait vous prier de tout mon cœur de brûler tous mes écrits, parce que je ne veux pas qu'il reste rien d'une aussi méchante pécheresse, qui en puisse donner aucun souvenir après sa mort, voulant demeurer anéantie et ensevelie dans un éternel oubli.
Et, puisque je vous parle à cœur ouvert, je vous avoue de bonne foi que ce désir dont je me sens pressée de me voir oubliée et méprisée des créatures me fait souffrir un continuel martyre dans les emplois de la sainte religion, et k écrire et aller au parloir, qui me semble être un enfer ; et ce qui augmente encore plus ma peine sur ce point, c'est que je crois ne pouvoir plus témoigner les répugnances que je sens pour ces choses, sans offenser Notre-Seigneur, à cause de la promesse que je lui ai faite au sujet d'une de nos petites sœurs * qui, étant à l'extrémité et dans un som-
* a) Les cinq lignes précédentes se trouvent dans les Mss. 8 et 9.