LETTRE XLVI
A LA MÈRE GREYFIÉ, A SEMUR
[Mars 1686.]
Il est vrai que le sacré Cœur de mon Jésus continue toujours d'exercer ses miséricordes envers moi sa chétive esclave, nonobstant mes continuelles ingratitudes et infidélités, lesquelles seront en quelque façon réparées, selon que je l'espère, par la dévotion de votre chère Communauté à l'honorer, à quoi il prend un singulier plaisir. Et s'il n'a pas permis qu'en introduisant cette dévotion vous y ayez rencontré la croix que son amour m'a fait la grâce de me destiner, il veut que je la porte pour nous deux, car il m'a faite pour cela, et je ne lui peux servir de rien autre. Il me
1. Cette lettre répond à une lettre de la Mère Greyfié, en date du M janvier, nous l'avons donnée au 1er volume.
fait toujours trouver de nouvelles consolations parmi les fouets et les épines, entre lesquelles il me tient à présent attachée à la Croix. Priez-le que je n'abuse pas d'un si grand bien, mais que j'en fasse l'usage qu'il en attend de moi.
Je vous demande le secret, et la grâce de me dire si je me dois affliger de toutes les suites fâcheuses que produit cette croix, à cause que Dieu y est beaucoup offensé '. C'est là toute ma douleur. Tout le reste ne m'ôte pas un brin de ma paix, bien qu'il me semble d être comme enfermée dans une obscure prison, environnée de croix que j'embrasse tour à tour. Voilà tout mon exercice présent, pendant lequel le sacré Cœur de mon Jésus m'a voulu donner un secours que je n'attendais pas. C'est qu'un grand serviteur de Dieu2 m'a écrit depuis peu que disant la sainte messe, il s'est senti pressé fortement de l'offrir tous les samedis de cette année pour moi, ou selon mon intention, pour en disposer selon mon désir, qui est que vous l'aurez un samedi, et moi l'autre ; et nous aurons encore part à tous les sacrifices qu'il célébrera. Voilà le présent que j'ai à vous faire, et qui ne vous désagréera pas. Mais n'admirerez- vous pas avec moi les miséricordes du Seigneur, et les douceurs de son adorable Cœur envers sachétive esclave, de m'avoir envoyé ce ferme soutien depuis le premier samedi de carême3, qui fut le temps auquel il commença à redoubler la multitude des croix dont il me gratifie, sous le poids desquelles je succomberais s'il ne se rendait ma force, par l'entremise des saintes âmes qui le prient pour moi ? Ce bon religieux qui me fait cette charité ne me connaît point, ni moi lui, que de nom. Je ne me suis jamais plus senti de paix. Bénissez-en le sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
1. Nouvelle allusion à l'effet produit parle renvoi de la postulante, Mlle de Chamron, et par les dispositions et les discours du religieux de grande renommée, dont il a été parlé ci-dessus.