‹ Vie et œuvresChapitre 100 sur 265 · Sœur Marie-Christine Melin · texte numérisé non relu

Sœur Marie-Christine Melin

Monsieur du Feu^ notre supérieur, n'eut que des éloges à lui donner dans sa première visite, de même que dans toutes les autres qu'il nous a faites et il eut toujours pour cette très honorée Mère une estime des plus singulières.

Enfin, après avoir gouverné pendant six ans cette Communauté avec toute la prudence et l'habileté des plus grandes supérieures, elle remit la charge à notre très honorée Mère Marie-Glotilde de Chaulnes^ qui lui témoigna toujours des déférences infinies. Elle lui remit le soin du noviciat, sachant bien qu'il ne pouvait être en de meilleures mains qu'en celles de cette humble Déposée, qui nous donna de nouvelles marques du plaisir qu'elle goûtait dans ce rang, lorsqu'elle tâcha, par tous les moyens, de se procurer d'en jouir plus longtemps qu'il lui serait possible, faisant tous ses efforts pour inspirer à toutes celles qui lui étaient les plus attachées de ne penser point à la remettre en charge à la déposition de la très honorée Mère de Chaulnes, mais d'élire notre ancienne Déposée, la vénérable Mère Marie-Christine Melin, à quoi ma sœur de La Garde réussit et fut regardée comme l'âme de la conduite de cette bonne Mère pendant son premier triennat, en qualité de son assistante et ensuite de directrice tout ensemble, où l'on éprouva de nouveau sa grande capacité.

Mais la croix qui faisait son plus doux partage l'a toujours suivie dans tous les différents états où elle s'est trouvée. Elle l'a toujours portée avec une patience et une douceur qui donnait un nouveau lustre à sa vertu et qui ne nous permit pas de balancer à la mort de notre vénérable Mère Marie-Christine Melin, que nous eûmes la douleur de perdre avant la fin de ses douze années de supériorité ^, en mettant à sa place cette chère Mère de La Garde, comme seule capable de nous consoler de la séparation d'une si bonne Mère et de bien remplir sa place.

1. La Mère Marie-Christine Melin fut supérieure de 1684 à 1G90 et de 1703 à 1708. Elle mourut le 17 décembre de cette même année

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Nous lui aurons toujours des obligations immortelles pour le choix qu'elle nous engagea de faire de Monsieur l'abbé Languet pour notre supérieur. C'est à présent le grand évèque de Soissons, si renommé par ses beaux écrits, dont il soutient et enrichit l'Eglise. L'on ne pouvait rien ajouter à notre bonheur sous un si digne Père spirituel, qui nous a toujours depuis comblées de ses bontés et qui a bien voulu continuer dans l'estime qu'il avait conçue de cette grande supérieure. Il en donna des marques à nos sœurs de Dijon, lorsqu'il y fut en 1724. Leur ayant demandé si la Mère de La Garde, supérieure à Paray, était la même qu'il y avait vue en 1712, et sa Grandeur en ayant été assurée, il répondit : a C'est une véritable sainte. » 11 ajouta même à Madame sa sœur l'Ursuline, qui lui en parlait, qu'il avait vu faire des actes d'humilité héroïques à cette vénérable Mère de La Garde. Et cette dame en ayant fait confidence , 'à une amie qu'elle a parmi nous, celle-ci fît tant d'instances à notre chère Mère, pour savoir d'elle ce que ce pouvait être dont cet incomparable Prélat avait été témoin, qu'elle lui arracha enfin son secret là-dessus. Elle lui avoua donc, que dans la première visite de ce digne supérieur, on l'accusa auprès de lui de choses assez considérables, dont elle n'était nullement coupable et dont elle ne se justifia aucunement. Il n'apprit dans le cours de cette même visite l'innocence de cette vertueuse Mère que par d'autres personnes, qui la justifièrent pleinement, sans qu'elle s'en mêlât le moins du monde. Il lui est encore arrivé, dans d'autres visites de supérieurs, d'excuser auprès d'eux des personnes qui lui avaient porté les coups les plus sensibles, en sorte qu'on ne pouvait comprendre, de lâchante ou de l'humilité, qui de ces deux vertus était sa favorite, les possédant toutes deux en excellence.

Après cela, il ne faut pas s'étonner, si elle était si fort chérie et estimée de sa communauté, à qui elle crut ne pouvoir rendre un service plus signalé, que de lui obtenir

de notre premier monastère de Lyon une supérieure accomplie, en la personne de notre très honorée Mère Claude- Angélique Perrette, qui n'eut qu'un cœur et qu'une âme avec cette précieuse Déposée, dont elle admirait sans cesse le profond rabaissement ^ Elle la chargea de nouveau du soin des novices, à qui cette sainte directrice en donna de grands exemples et cette digne supérieure la laissa dans cette charge tout le temps que nous fûmes assez heureuses de la posséder. Mais le ciel nous l'ayant ravie, lorsque nous nous y attendions le moins ^, notre méritante Déposée en fut si frappée, qu'elle faillit d'en mourir. Nous redoublâmes nos vœux pour obtenir une santé si nécessaire. Le ciel s'étant laissé fléchir, rendit assez de santé à cette respectable fille pour reprendre le gouvernement. Elle nous fut, pour la troisième fois, un asile assuré dans une conjoncture aussi affligeante que celle de la mort d'une supérieure qui faisait les délices de cette Communauté, ayant toujours succédé à celle que le Seigneur nous enlevait, et toujours avec la circonstance des temps les plus fâcheux dans chacune de ses élections : comme année de 'cherté et autres disgrâces pour le temporel.

Si [la tendresse] que cette digne supérieure avait pour toutes ses filles la rendait si attentive à leur procurer tous les besoins de la vie, le spirituel lui était bien d'une autre conséquence et l'engageait à y donner ses soins d'une manière bien plus empressée et plus assidue, toujours occupée de la perfection de chacune. Elle nous en était un modèle des plus achevés, par les grands exemples de toutes les vertus qu'elle nous donnait en toutes rencontres. Elle se servait beaucoup plus de la voie de la douceur et de l'insinuation que de celle de l'autorité pour y réussir^ ayant une

1. La Mère Claude-Angélique Perrette fut élue au monastère de Paray, à l'Ascension de l'année 1915.

2. La Mère Claude-Anj^^élique Perrette mourut avant la fin de sou second triennal, le 30 octobre 1719.

dextérité merveilleuse pour faire arriver toutes choses au point qu'elle souhaitait, sans violenter les esprits, nous disant quelquefois, qu'elle ne craignait pas de faillir en imitant notre vénérable Mère de Chantai, dont les derniers gouvernements ne respiraient que la charité, le support et la condescendance, et que l'expérience apprenait bien qu'il fallait être ferm3 dans la fin qu'on se propose, mais douce et humble dans les moyens. Aussi nous adoucissait-elle le joug du Seigneur autant qu'il lui était possible, par sesbonnes manières, allant au-devant de tout ce qui pouvait obliger chacune et qui n'était point contre le devoir.

Jamais on n'a eu un plus libre accès auprès d'une supérieure que celui qu'elle nous donnait et jusques à la moindre novice et à la dernière de nos sœurs domestiques. On lui remontrait quelquefois qu'elle excédait en ce point et qu'on s'en prévaudrait à la fin : « Je ne sais qu'y faire, nous « disait-elle, Jésus-Christ ne faisait exception de personne, « de même que saint François de Sales. C'est de mon « saint Fondateur que j'ai appris à traiter d'une manière « civile et obligeante les moindres personnes et les dômes- « tiques. Rien n'était si gracieux et si poli qu'il l'était « dans son domestique et dans sa famille et l'on ne peut (( manquer en l'imitant. »

[La] divine charité, qui faisait Tâmede toute sa conduite, l'engageait encore à rendre des fréquentes visites aux malades, quelque dégoûtantes qu'elles fussent, souvent plus de quatfe ou cinq fois par jour, leur parlant avec une I onction qui la faisait désirer de ces chères infirmes, dont elle avait le don d'adoucir et de charmer les maux par la compassion qu'elle leur témoignait, et surtout, la manière insinuante avec laquelle elle leur faisait agréer tout ce qu'elles souffraient, comme venant de la main amoureuse du divin Sauveur, qui a tant enduré pour notre amour. Elle ne quittait presque point les mourantes, qui ne trouvaient de consolation que dans la confiance qu'elle leur inspirait dans

les miséricordes du Seigneur, en sorte que nous désirions toutes de mourir entre ses bras. Et l'on peut assurer que dans les regrets que nous sentions de nous voir enlever une supérieure si accomplie, la perte de ses derniers secours y entre pour beaucoup et les augmente à l'infini.

Son humilité semblait s'accroître chaque jour, paraissant toute confuse des moindres distinctions qu'on lui faisait et des attentions que nous avions à nous conserver une santé aussi précieuse que la sienne, disant qu'elle ne méritait pas, étant dans la surprise de tout ce qu'on faisait à son honneur et pour lui témoigner notre respectueux attachement. Nos pensionnaires mêmes, s'en apercevaient aisément et en restaient dans l'admiration, disant que les manières humbles et posées de cette digne supérieure faisaient connaître et sa naissance et sa vertu, et rendaient sa sainteté aussi digne de leurs tendresses que de leurs respects.

Les bas sentiments qu'elle avait d'elle-même se produisaient en toute rencontre et nous faisaient avouer qu'il n'y avait personne dans tout le monastère qui portât l'humilité à un degré aussi profond que cette vénérable Mère.

Elle se refusa à plusieurs de nos monastères qui, connaissant une partie de son mérite et de sa capacité, la demandaient avec instance, pour leur catalogue^ s'étant acquise avec justice l'estime générale de toutes les supérieures avec lesquelles elle était en relation. Ce fut surtout par rapport à la dévotion du sacré Cœur de Jésus, pour laquelle cette digne supérieure était si fort zélée, que ces très honorées Mères entretenaient commerce de lettres avec elle, leur ayant demandé leur consentement pour présenter au nom de l'Institut une requête à Notre Saint-Père le Pape, pour demander à Sa Sainteté l'approbation d'une messe et de l'office à ce divin Cœur, afin que le culte qu'on lui rend fût uniforme et que nos monastères qui se trouvent dans des diocèses, où cette dévotion n'est pas encore bien connue, pussent en liberté se servir de la permission du

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Sniiit-Sièg^e, on attendant (jue la fête fut universelle par tout le monde chrétien, suivant les sollicitations des rois de France, d'Espagne et de Pologne, à quoi le R. Père de GallitVot n'a rien oublié, pour engager ces princes par tous les moyens possibles suivant les conseils de la Mère de La Garde, comme étant la digne compagne de notre Vénérable Sœur Alacoque, par qui le Seigneur a renouvelé cette incomparable dévotion clans ces derniers temps.

L'ardeur de notre chère Mère à faire élever une chapelle dans notre église à l'honneur de ce Cœur sacré vint à bout de tous les obstacles qui s'y opposèrent. Elle en avait pris le dessein dans son second gouvernement, mais elle ne fut en état de l'exécuter que dans le troisième, par la piété de plusieurs saintes âmes, surtout de Madame la comtesse de Rosières de Lorraine. Et si cette généreuse fille eut des difficultés à surmonter pour réussir dans un dessein si digne d'elle, qui lui tenait si fort au cœur, elle fut bien dédommagée par la consolation qu'elle en eut de voir que l'érection de cette chapelle a beaucoup augmenté le culte que Ton rendait dans notre ville à ce Cœur adorable, qu'elle aurait voulu étendre jusqu'au bout de l'univers.

La dévotion de cette vertueuse fille aux souffrances de Jésus-Christ ne lui rendait pas moins précieuses toutes celles qu'il lui envoyait, ayant été toute sa vie sujette à plusieurs infirmités, de même qu'à diverses contradictions, qu'elle sanctifiait toutes, par l'union de celles que ce divin Sauveur avait éprouvées ; et comme l'expérience de ses douleurs et amertumes nous rendent beaucoup plus savants que leur méditation, de là vient qu'elle trouvait des délices ineffables dans la considération de ce qu'il a fait pour nous. En sorte qu'elle nous avouait que tous les sermons et les livres les plus touchants ne lui disaient rien de semblable à ce qu'elle ressentait dans son cœur, pouvant aisément se passer de ces secours par l'abondance des paroles intérieures de l'Esprit-Saint qui est appelé dans l'Ecriture : Onction qui cnaeigne toutes choses.

Son maintien humble et doux et cet air de bonté répandu sur tout son extérieur qui nous la rendait si chère et très respectable la rendait digne de vénération à tous ceux qui pouvaient la connaître. Toute la ville lui témoignait un respect et une estime des plus distingués. Sa seule médiation remettait bien ensemble des familles divisées qui la rendaient l'arbitre de leurs différends et il parut bien à sa mort combien elle était chérie et estimée par les regrets que tous, grands et petits, en témoignèrent.

Nous avons dit les sentiments de Monseigneur l'évêque de Soissons à son égard. Ceux de tous les prélats qui ont gouverné le diocèse d'Autun ne lui ont pas été moins favorables, chacun ne lui ayant pas témoigné moins de bonté et de déférence pour tout ce qui concernait le bon ordre de ce monastère, lorsqu'elle en était supérieure, se remettant en tout à ce qu'elle y jugerait convenable, persuadés de son expérience et de sa grande capacité. Monseigneur l'archevêque de Vienne ^ et le prince Frédéric son frère, n'en parlaient qu'avec estime et lui en ont donné souvent des marques les plus distinguées. Monseigneur le cardinal de Bouillon, leur oncle, n'en avait pas moins fait en sa faveur, •ayant bien voulu honorer de sa présence les obsèques de Madame de La Garde sa mère, qui, ayant passé deux mois céans, y finit sa vertueuse vie-, entre les bras de sa chère fille, qui témoigna une constance qvie tout le monde admira. Mais quoiqu'elle ne fût point alors supérieure ce prince ne

1. Henri-Oswald de la Tour d'Auvergne (1671-1747), élu coadjuteur de Cluny en 1697 à la demande de son oncle, le cardinal de Bouillon, devint archevêque de Vienne (sacré le 10 mai 1722), succéda à son oncle comme abbé de Cluny et seigneur de Paray, en 1715. Cardinal en 1737, il mourut le 23 avril 1747.

Son frère, Frédéric de la Tour d'Auvergne, chanoine, puis grand doyen do Strasbourg.

2. Ce fut le 7 juillet de l'an 1704 que « haute et puissante dame, Madame Anne de Foudras-Châteautier, veuve de Messire Claude de Montchanin, seigneur de La Garde-Marzac » mourut au monastère de Paray.

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rej2:arda que le mérite et la naissance. 11 entra céans pour se trouver à la pompe funèbre de cette dame, qui voulut être enterrée dans notre sépulture, que son Altesse éminentissime appelait les catacombes de Rome, disant qu'elle l'en faisait ressouvenir et qu'il ne s'y sentait pas moins de dévotion qu'en visitant les tombeaux de ces saints martyrs, par l'estime qu'il faisait de notre Institut et des cendres de celles qui l'avaient professé. Ce grand cardinal en témoigna beaucoup à notre chère Mère de La Garde, alors déposée, dans cette triste occasion ; et on peut assurer qu'il n'en manquait aucune pour lui faire ressentir sa favorable protection.

Nous nous trouvions si bien sous une si digne conduite <[ue nous n'aurions jamais voulu y voir de terme. Celui de nos saintes lois étant lîni, on ne peut expliquer quelle était notre douleur de ne pouvoir continuer plus longtemps celui de sa supériorité. Une certaine tristesse se répandait par toute la maison : c'était un fâcheux pressentiment que nous ne serions jamais assez heureuses de la revoir dans cette charge qu'elle occupait si dignement et si fort au gré de toutes ses filles ; et lorsqu'elle s'en démit, nos gémissements et nos soupirs le firent assez comprendre à celui qui présidait à sa déposition. Elle la lit en des termes si humbles <{u il ne put s'empêcher d'en être touché et de lui en témoigner son admiration, ne lui laissant point achever de contenter son humilité ; mais elle était trop bien enracinée dans le cœur de cette vénérable Déposée pour s'en tenir à des paroles. Jamais nous n'avons vu un tel rabaissement qu'elle nous en fît paraître, non seulement à l'égard de notre très honorée Mère qui avait été sa novice *, mais encore à Tégard de chacune de nous, se tenant comme la dernière de toutes: en sorte qu'il n'y avait pas de sœur domestique, ni de novice qui se tînt plus humble et plus petite et se soumît plus aisément à tout ce qu'on pouvait désirer d'elle.

i. La Mère Marie-IIélènc Coing-.

Elle aurait fort souhaité qu'on lui eût laissé un peu de repos pour penser [à la mort] et qu'on ne lui donnât aucun emploi, mais cette lumière était trop éclatante pour la laisser sans action. On crut ne pouvoir faire un plus grand service à la religion que de remettre le noviciat pour la sixième fois à ses soins. Comme il n'était pas nombreux^ on lui dit que la peine en serait fort abrégée ; elle s'y soumit malgré son envie de passer le reste de ses jours dans la tranquillité de la cellule. Mais son petit troupeau s'accrut bientôt, en sorte qu'elle eut quatre prétendantes en peu de temps. Elle y donna ses soins avec une assiduité merveilleuse, malgré des fluxions et un rhumatisme à la tête qui lui firent garder l'infirmerie une partie de l'hiver. Le chagrin qu'elle eut de la mort subite de Monsieur l'abbé de La Garde, son frère, y eut beaucoup de part : c'était l'unique qui lui restait, ayant perdu depuis des années Monsieur le comte de Marzac, qui ne faisait rien dans sa maison que par ses avis, de même que Madame la Comtesse son illustre douairière et leur riche héritière, à présent Madame la marquise de Saint- George, qui ont toujours fait un cas infini du grand sens de cette excellente religieuse, dont le bon cœur souffrit de la perte de ses dignes frères, et la séparation de ce dernier lui fut si rude qu'elle augmenta ses maux de beaucoup.

Elle s'attacha plus que jamais à bien instruire ses novices selon toutes nos saintes observances, dont elle était un modèle achevé; mais c'était avec tant de bonté que ses chères filles s'applaudissaient tous les jours du bonheur qu'elles possédaient en la personne de cette incomparable directrice.

La joie qu'elle eut de sa déposition fut si sincère qu'elle sembla rajeunir et se mieux porter tout l'été suivant. Ses infirmités ayant redoublé en hiver, le printemps sembla la remettre en une meilleure santé qu'elle n'avait eue depuis longtemps. Nous nous flattions de nous la conserver encore quelques années, malgré son âge avancé, et nous lui voyions

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avec joie reprendre ilepuis Pâques le train de la Conmuinaiité, excepté Matines. Sa ferveur augmentait chaque jour et nous ne pouvons exprimer la consolation que nous avions de la voir parmi nous, mais elle ne fut pas de longue durée. Le lundi après l'Ascension, ayant communié pour son rang à la messe de Communauté, ce qu'elle n'avait pu faire de l'année, elle parut se porter tout ce jour à merveille et le dit même, après souper, avec un air gai et content, en travaillant à un ouvrage avec ses chères novices, les animant à la persévérance par l'exemple qu'elle leur en donnait, en sorte qu'on n'aurait jamais dit que ce dût être le dernier jour que nous la verrions en Communauté. Mais s'étant réveillée sur les deux heures après minuit avec un léger frisson de fièvre et un point au côté, elle ne se leva point pour l'oraison et seulement à Prime. Celle qui avait le soin de sa chambre, étant venue pour la ranger, trouva cette vénérable Déposée à genoux, qui faisait sa prière avec un air si abattu qu'elle en fut frappée. Elle la conduisit à l'infirmerie, malgré l'envie qu'elle avait d'aller au noviciat, et en ayant tout de suite averti notre très honorée Mère, on fit appeler le médecin sur-le-champ ; il lui trouva si peu de fièvre qu'il ne lui ordonna la saignée que lorsqu'elle aurait encore reposé dans son lit ; mais elle n'y fut pas plus tôt que la fièvre et le point redoublant, on s'aperçut quelle crachait du sang ; l'alarme fut aussitôt par toute la maison, et le médecin appelé désespéra d'abord de sa vie. Il ne négligea rien cependant pour faire cesser la fièvre qui devint continue, accompagné d'un mortel accablement, et dès le second jour il ordonna de lui faire recevoir le saint viatique, avant de lui faire prendre un remède qu'il n'osait hasarder auparavant. On ne peut exprimer notre vive douleur, non plus que notre embarras à lui faire une telle proposition. Quoique persuadée de sa résignation aux ordres du Seigneur et de sa piété à recevoir les sacrements, personne n'osait lui porter une si triste nouvelle, sachant

qu'elle ne se croyait point en danger. Gomme elle était levée à cause de l'oppression de poitrine qu'elle souffrait et qu'elle était venue voir une sœur malade dans une autre infirmerie, Monsieur notre Confesseur — qu'on avait fait entrer pour elle — et notre très honorée Mère lui proposèrent de profiter de l'entrée du saint Sacrement qu'on apporterait le lendemain à cette chère sœur, dont notre sainte mourante croyait la vie bien plus en péril que la sienne, et de recevoir Notre-Seigneur en même temps. Elle en fut surprise et dit qu'il y aurait de l'irrévérence, parce qu'elle irait communier au chœur le jour de la Pentecôte, qui était dans trois ou quatre jours. On lui répondit qu'elle aurait trop de peine à y descendre, que si elle pouvait entendre la messe à la tribune, ce serait beaucoup. Cette sainte fille, qui ne comprenait rien à l'invitation qu'on lui faisait de communier si promptement, s'y soumit d'autant plus volontiers qu'elle contentait sa dévotion. Elle se confessa un moment après avec sa brièveté ordinaire. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'elle vit le matin qu'on lui administrait le viatique ! Elle ne comprenait rien à une telle précipitation et s'y soumit par la démission où elle était depuis longtemps de ce qui la concernait et de ses propres sentiments. Cependant le mal faisait un tel progrès et elle passa si mal les deux nuits suivantes qu'elle comprit elle-même qu'il y avait du danger. La tristesse qu'elle voyait peinte sur nos visages le lui disait assez; mais elle ne pouvait se croire si près de sa lin et ce ne fut qu'en voyant les larmes que répandait notre digne supérieure qu'elle vit bien qu'il n'y avait plus de remèdes pour la tirer d'affaire. Elle ne s'en troubla point et pria qu'on donnât avis du péril où elle était à Madame la comtesse de Marzac sa belle-sœur. On avait prévenu son intention làdessus et nous voyions arriver la précieuse fin d'une si belle vie avec une douleur inexplicable et d'une désolation •qu'on ne pouvait plus lui cacher. Chacune de nous offrait

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sa vie au Seio^aeur pour celle d'une Mère que nous chérissions plus ({ue nous-mêmes ; mais il n'y avait (jue la sienne (jui fût diy;ne de ses récompenses et qui méritât la couronne qu'il lui préparait.

Elle souhaita de dire un mot à ses novices et les voyant approcher de son lit: « Voici donc, dit-elle, mes chères novices que j'aime si tendrement ! » Dès qu'elle les aperçut et s'adressant à elles : « Il me fâcherait bien de vous quitter, mes chères enfants, mais si c'est la volonté de Dieu, il faut nous y soumettre. Je lui demanderai de tout mon cœur que vous soyez de bonnes et saintes religieuses : vous y êtes bien résolues, mais il faut vous attacher à nos saintes observances, de manière que vous puissiez un jour les transmettre à celles qui viendront après vous et que vous soyez un jour le soutien de la sainte religion. » L'abondance des larmes de ses chères nies et son oppression qui augmentait, obligea l'infir- 'mière de les faire retirer, crainte de redoubler les maux de la chère mourante ; ils arrivèrent à un point qu'il fallut, malgré nos prières et nos vœux, nous résoudre à lui faire donner l'Extréme-Onction la veille de la Pentecôte, cinquième de son mal. On voulait la lui administrer pendant Matines pour lui épargner et à toute la Communauté une allliction réciproque. Cette digne religieuse n'y put Consentir et dit qu'elle voulait nous faire ses adieux. Comme elle n'avait pas demandé pardon à la Communauté en recevant le viatique, elle le fit dans les termes les plus humbles et les plus touchants dans cette triste cérémonie ; et, prenant »msuite un air grave et majestueux, elle nous tint un discours qui nous perça jusqu'au fond du cœur et dont voici le précis : « Mes chères sœurs, nous dit-elle, vous me voyez " dans un état où nous devons toutes nous soumettre à la '( volonté de Dieu. Je vous avoue que je ne m'y attendais « pas et que j'éprouve cette parole de Notre-Seigneur qu'il « viendra à nous lorsque nous y penserons le moins. Que Mary aerite- Marie Alàcoque. — III. 23

u cela vous serve d'exemple ; ce qui m'arrive aujourd'hui (( peut vous arriver demain et vous n'aurez de consolation (( à cette dernière heure qu'autant que vous aurez rempli « tous vos devoirs par une exacte fidélité à nos saintes « règles et à nos sacrés vœux, surtout à celui d'obéissance. « Soyez toujours soumises à vos supérieures et tenez-vous « unies à elles : c'est l'unique moyen de l'être avec Dieu, « dont elles vous tiennent la place. Elles auront toujours (( quelque défaut, car elles ne sont pas des anges, mais (( honorez l'autorité de Dieu en elles et vous le trouverez « toujours en leurs personnes ; et si vous venez à manquer « à leur égard. Dieu prendra leur cause en main contre « celles qui seront si téméraires. Mais j'espère que ce mal- « heur ne vous arrivera jamais et que vous maintiendrez « toujours la paix et l'union qui règne parmi vous. Soutece nez, mes chères sœurs, l'honneur de votre Communauté ; « elle est en si bonne odeur de tous côtés, elle a été tou- « jours si respectable. Ne dégénérez jamais de la vertu qui a lui attire une si grande réputation et qui engagera le (( Seigneur à répandre sur vous ses plus abondantes béné- « dictions. Ha ! qu'on a des sentiments bien différents de « ceux de la vie à ce dernier moment... on voudrait n'avoir « agi que pour Dieu, n'avoir aimé et cherché que lui seul. (( Priez-le qu'il me pardonne et s'il me fait miséricorde, je « lui demanderai pour chacune de vous les grâces qui lui « sont nécessaires, étant pénétrée de reconnaissance pour « les marques d'amitié que j'ai reçues de vos bons cœurs. » Ce petit discours dura près d'un demi-quart d'heure et cette chère mourante le prononça avec une dignité, une force et une grandeur d âme qui nous la faisait considérer comme notre vénérable Mère de Chantai au lit de la mort, et nous n'étions pas moins touchées que le furent celles qui ouïrent les dernières paroles de cette digne Fondatrice. Nos larmes et nos soupirs furent nos uniques réponses, et en voyant quelques-unes qui éclataient dans leur douleur,

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elle les en reprit fortement: << lie quoi ! mes chères sœurs, « dit-elle, pouvez-vous vous opposer à la volonté du Seiu «Joueur? C'est le grand Maître : nous devons toutes adorer « ses divins décrets. » Et sans s attendrir le moins du monde, elle témoigna une intrépidité qui était d'autant plus merveilleuse en cette chère Mère qu'elle avait toujours fort appréhendé ce dernier et terrible passage.

Son ardeur pour la sainte communion lui fît demander si on ne pourrait pas la lui donner après minuit du jour suivant, qui était celui de Pentecôte, fête du pur amour, ce que Monsieur notre Confesseur lui ayant accordé elle en fut transportée de joie et lui dit : (( Quelle grâce ! Le Seigneur « m'en comble aujourd'hui; qu'ai-je fait pour le mériter? « Allumons les lampes, voici l'Epoux qui vient ! » Elle employa les deux ou trois heures qui lui restaient jusqu'à l'heureux moment qu'elle recevrait son Dieu à s'y préparer par les actes de toutes les vertus, avec une ardeur de séraphin, laissant échapper des élans pleins du feu dont son cœur était embrasé, dont celles de nous qui étaient restées près d'elle se sentaient toutes pénétrées. Elle reçut enfin cet unique Bien- Aimé de son âme avec une joie et une consolation qui éloignait d'elle toutes les horreurs de la mort, ressentant les avant-goûts de la béatitude. Elle racontait à toutes celles qui venaient la voir les faveurs qu'elle avait reçues de son Dieu, demandant qu'il lui fût permis de lui en témoigner sa reconnaissance en lui laissant réciter son Office et assister à la messe, disant qu'elle était beaucoup mieux, ne sentant presque pas son mal. Il faisait cependant un tel progrès qu'elle perdit la parole en témoignant son désir de réciter les louanges du Seigneur, et quelques moments après il retira à lui cette belle âme pour les lui faire chanter dans toute l'éternité. Ce fut à cinq heures du matin du jour de Pentecôte, parmi les pleurs et les regrets de cette Communauté, qui fut présente à ce bienheureux trépas, aussi bien que Monsieur notre Confes-

seur, en qui cette chère Mère avait toujours eu une parfaite confiance K Nous restâmes dans la dernière consternation d'une perte pour nous irréparable et il fallut à plusieurs d'entre nous toute la force de l'Esprit-Saint, qui venait de nous enlever cette véritable Mère, pour ne la pa& suivre de bien près, tant la désolation fut extrême. Tous nos amis de près et de loin et toute notre ville sembla la partager et s'afïlig-er avec nous. Messieurs les Ecclésiastiques de cette ville, qui assistèrent à ses funérailles, mêlèrent leur larmes avec les nôtres et furent même interrompus par nos sanp^lots et nos soupirs. Ils en trouvèrent le sujet si digne qu'ils vinrent le lendemain, sans en être priés, chanter une grand'messe de Requiem pour cette précieuse défunte : grâce qu'ils n'ont encore fait à aucune autre de celles de ce monastère, ce qui nous a fait comprendre que la vénération qu'on avait eue pour elle s'étendait audelà des bornes de la vie. Notre amère douleur n'a pu recevoir de consolation que dans l'espèce de certitude de la félicité dont jouit cette bonne Mère, qui nous a gouvernées dix-huit ans avec tant de sagesse et de bonheur, et dans les éloges qu'on donnait à l'envi à sa mémoire 2.

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