‹ Vie et œuvresChapitre 101 sur 265 · Extrait de la (Circulaire du 23 mars · texte numérisé non relu

Extrait de la (Circulaire du 23 mars

i.A visiiArioN i)i: ivviiAV 357

Cette ainiable lille était le cœur de Monsieur son père, par ses aii:rénients et sa belle humeur, et il lui en coûta de s'en séparer pour suivre Tatlrait de la grâce qui la conduisit parmi nous. Sa ferveur, jointe à ses bonnes qualités et ses airs gracieux, lui mérita les suiVrages de la Communauté pour sa prise d'habit et sainte profession, qu'elle fît en son temps avec beaucoup d'ardeur.

Quelque temps après, elle se lia d'amitié avec notre Vénérable Sœur Alacoque, dont les saints entretiens t^ntlammèrent si fort son tendre cœur de l'amour de Celui ■de Jésus, qu'elle demanda en grâce de retourner au novi- <îiat sous cette sainte Directrice, grâce qu'elle obtint, sans quitter son emploi de dépensière. L'on ne peut dire les heureux progrès que notre chère sœur fît sous une si digne conduite. Elle a toujours été ime des plus zélées, pour le culte du divin Cœur de Jésus. Elle était si embrasée de ses divines flammes qu'il serait mal aisé de nous en exprimer. Le pur amour était son attrait souverain, faisant toutes <îhoses pour lui seul ; l'on aurait à en dire des choses merveilleuses, si son humilité ne l'avait obligée de demander, par un billet que nous avons trouvé tout écrit et signé de son sang, qu'on ne dît rien d'elle après sa mort, que pour lui procurer les prières de l'Ordre et cinq Pater et Ave aux ■cinq plaies de Notre-Seigneur, auxquelles elle était fort ■dévote, singulièrement à celle du Cœur de son Bien-Aimé, pour qui elle aurait voulu tout faire et tout souffrir, et se serait accablée d'austérités si on lui avait permis : elle en -était insatiable et le plus doux plaisir qu'on pût lui faire •était de lui en accorder — c'était son rafraîchissement le plus délicieux.

(^ette chère sœur était une fille d'oraison et de silence, ayant fait vœu de ne le jamais rompre sans permission dans les temps qu'il nous est marqué. Son union avec Dieu, son -ardeur pour la sainte communion et ses bonnes et saintes habitudes ont bien paru pendant deux ans qu'a duré sa

dernière maladie, où son cerveau s'était un peu afYaibli par de fréquentes attaques d'apoplexie, dans l'une desquelles^ étant tombée seulement de sa hauteur, elle se défigura tout le visage et fut quatre ou cinq jours dans une espèce de martyre, par une violente fièvre qui s'y joignit, mais dans des transports de joie d'aller voir et aimer son Dieu éternellement, que celles qui la veillèrent comptèrent plus de cinq cents actes d'amour de Dieu qu'elle fit tout haut la dernière nuit de sa vie. Elle demandait au ciel de redoubler ses douleurs, et après une longue et pénible agonie, étant munie de tous ses sacrements, cette fidèle amante du sacré Cœur de Jésus lui rendit sa belle âme le 28 avril 1722, âgée de soixante -deux ans, professe de quarante-cinq, du rang des sœurs choristes. Elle a exercé toutes les charges de la maison, excepté celles de supérieure, assistante et économe.

20« SœUR M. LAZARE DUSSON

Vive -j- Jésus !

ABRÉGÉ DE LA VIE Eï DES VERTUS DE NOTRE CHÈRE ET BIEN- AIMÉE SŒUR MARIE-LA.ZARE DUSSON, DÉCÉDÉE EN CE MONA- STÈRE DE LA VISITATION SAINTE-MARIE DE PARAY, LE 20 AOUT 1744, ÂGÉE DE 87 ANS, PROFESSE DE 67, DU RANG DES SŒURS DOMESTIQUES K

Elle était d'un village près du bourg de Couches, à quelques lieues d'Autun, d'une famille en qui la piété et les bonnes mœurs étaient héréditaires, chérissant et obser-

1. Cet abrégé est joint à la Circulaire de Paray, en date du 17 avril 1746. Sœur Dusson déposa au procès de 1715. Cf. t. I, p. 553.

LA VISITATION DK IWUAY 359

vaut la loi île Dieu dans toute sa plénitude. Son père qui vivait de son bien en le cultivant, était comme un de ces anciens patriarches qui instruisait ses enfants de cette sainte loi, les pénétrant de la crainte et de l'amour du Seigneur. Il avait quatre fils et souhaita d'avoir une fille et notre chère petite lui fut accordée comme un présent du ciel. Kn effet, dès l'enfance, elle parut comme un petit prodi<je; elle n'avait pas deux ans, qu'elle priait Dieu avec une dévotion qui surprenait. Le fameux Monsieur Dodun, curé de Couches, en fut frappé, la voyant dans un berceau, réciter ses prières et son catéchisme d'un ton si pénétré, qu'il ne put s'empêcher de dire : « Voilà une petite prédestinée ! » En effet, tout ce qui était de la relig-ion s'imprimait dans son petit cœur d'une manière ineffaçable, non seulement les instructions de ses parentes, mais bien plus celles de ce digne ministre des autels, qui s'est rendu célèbre par sa vertu et sa science, faisant des conférences dans son église, pleines de zèle et d'onction, sur la religion, soit pour convertir les calvinistes de Couches, où ils étaient obligés d'assister, par l'Edit du roi ; soit pour prémunir les catholiques contre leurs erreurs pernicieuses. Cette jeune fille, âgée de douze ans, n'aurait pas perdu un seul mot de toutes ces controverses, tant elle était charmée de la grandeur de nos mystères et des vérités combattues qu'il expliquait si divinement ; et comme elle avait déjà l'esprit solide et pénétrant, elle les imprima si fort dans son cœur, qu'elle en a fait toute sa vie la base de sa conduite, ce qui lui donnait un goût exquis pour tout ce qui concerne la religion, dont les maximes lui étaient délicieuses à pratiquer.

En apprenant à lire chez des filles dévotes, elle apprit aussi à faire l'oraison avec elles, d'une manière aisée et cordiale, qui était sans façon, sans scrupule, ayant l'esprit juste, mâle et très sensé.

Elle était fort décidée et avait l'air aisé et sûr dans tout ce qu'elle faisait. Elle allait même, sans cérémonie, à la

chasse avec ses frères et tirait si bien du fusil qu'elle nous a été, dans la suite, comme une sauvegarde, le tirant dans notre enclos, lorsqu'on appréhendait les voleurs. Cet exercice, ne lui étant pas ordinaire, n'interrompait pas ses exercices spirituels. Elle y trouvait tant de douceur et de force pour la pratique des vertus chrétiennes qu'elle résolut de s'en procurer l'avantage pour le reste de ses jours. Le Seigneur l'ayant gratifiée de la vocation religieuse, elle sollicita fort chez nos sœurs d'Autun une place de sœur domestique, ayant là des parents et même une professe ; mais le ciel, pour notre avantage, permit qu'elles se trouvèrent toutes remplies et que ce cher monastère nous l'adressât, lui ayant demandé une bonne sœur domestique.

Loin de nous tromper, cette jeune prétendante dépassa nos espérances. On la trouva toute formée à l'oraison et à la vie intérieure, et quoique d'une petite complexion, sa candeur et sa bonne foi la fît recevoir à bras ouverts par notre très honorée Mère Péronne-Rosalie Greyfîé, professe d'Annecy, qui ne lui épargna pas les épreuves ; mais elle les soutint si bien qu'elle lui plut beaucoup. Elle lui trouvait un si bon jugement, un certain génie et tant de facilité à comprendre ce qui est de la religion, à s'en exprimer et à la mettre en pratique, que cette grande supérieure a dit bien des fois, lorsque cette chère sœur eut fait les vœux, que, si elle était à Annecy, on lui donnerait le voile noir pour sa vertu et ses talents, et qu'elle en remplirait tous les emplois avec succès, même ceux de directrice et de supérieure. Aussi, a-t-elle toujours été l'oracle de celles de son rang, et même de plusieurs professes qui la consultaient sur diverses choses ; elle ne biaisait jamais, disant sincèrement sa pensée lorsqu'on lui demandait son avis.

Elle a soutenu son travail avec beaucoup de générosité, ménageant si bien sa faible santé qu'elle se l'est maintenue jusqu'à l'extrême vieillesse, sans manquer à aucun de ses

devoirs, son esprit intérieur lui faisant donner des intentions très pures et très parfaites à toutes ses actions. Elle a été longtemps jardinière, et cultivant avec soin son jardin, qu'elle avait trouvé assez mal en ordre, elle en retira un si grand profit, outre ce qui était nécessaire pour la Communauté, que le produit d'une année en fut mis à la bâtisse ou décoration de notre grande chapelle du sacré Cœur de Jésus, ce qui fut pour elle une extrême complaisance. Elle a été aussi cuisinière et fut enfin mise à la draperie, où elle a fait, bien des années, nos étolTes et nos toiles, et sur ses vieux jours, elle ne resta point oisive, étant très adroite et propre, et on s'adressait à elle en toute confiance, étant cordiale et charitable, servant et excusant le prochain également et très vivement dans toute occasion.

Dans sa jeunesse, entendant lire au réfectoire la Vie de sainte Catherine de Sienne, elle disait en elle-même : < Oh ! si je pouvais voir une personne qui lui ressemblât, « que je m'estimerais heureuse ! »

En même temps, Notre-Seigneur lui dit intérieurement : « Regarde, voilà ma bien-aimée, à qui je n'ai pas fait moins <( de grâces et de faveurs. » Et, ouvrant les yeux, elle vit notre Vénérable Sœur Alacoque, qui était assistante et visà-vis d'elle, mais avec une impression de grâces qui lui fit sentir que c'était celle dont l'Esprit-Saint lui rendait témoignage. Cela redoubla sa vénération pour elle, tâchant de tout son pouvoir de se lier avec cette amante du Cœur de Jésus, ce qui ne lui fut pas difficile, parce que son humilité lui faisait rechercher la conversation de nos sœurs <lomestiques et de leur aider dans leurs fonctions, jusqu'à quitter celle d'assistante, ce qui lui attirait quelquefois des mortifications. Notre chère Lazare profita de son mieux de l'avantage qu'elle avait souvent de s'entretenir avec ce séraphin de la terre. Elle la seconda autant qu'il lui fut possible dans sa sainte entreprise d'ériger la dévotion au sacré Cœur de Jésus. Au noviciat, elle fut des plus assidues

à l'y vénérer et se joignit à notre vénérable sœur des Escures pour soutenir ce divin culte et le rendre solennel parmi nous. Elle était toute transportée à la seule prononciation de ce Cœur adorable et en inspirait l'amour à l'entendre parler de ses divines excellences. Enfin, on ne put lui refuser la grâce qu'elle avait demandée, de dire une fois, tout haut, à chaque récréation : « Vive le sacré Cœur de Jésus! » ce que cette chère sœur faisait avec un ton et une attitude qui pénétrait jusqu'au fond du cœur.

Elle était si intérieure qu'on se croyait gratifié lorsqu'on l'avait pour aide spirituelle, même les professes ; on la demandait bien des années avant de l'obtenir, tant elle était recherchée. On se faisait un plaisir de l'avoir en récréation, par son ingénuité et ses manières agréables, parlant presque toujours de Dieu 4'une manière insinuante, la bonté de son cœur l'intéressant pour chacune, entrant dans la peine et la satisfaction de toutes, complaisante à se faire à tous les esprits, mais sans aucune bassesse.

Ces bonnes qualités répandues sur son extérieur la faisaient distinguer de bien d'autres, surtout par Monsieur l'abbé de Courtavel, grand vicaire de Blois, qui, désirant voir quelqu'un qui eût connu singulièrement notre Vénérable Sœur Alacoque, on lui montra celle-ci, lorsqu'il nous honora de sa première visite. Il en fut charmé, car elle parlait d'un air aisé et avec une noble simplicité qui se faisait goûter. Elle se réjouissait fort des beaux livres de la Vie de la Sainte Vierge qu'il nous avait promis, car elle les avait lus d'emprunt et les goûtait extrêmement, tout ce qui regardait la divine Marie lui étant respectable et cher ; elle en parlait avec une efFusion de cœur, qui se répandait dans ceux des autres, mettant toute son espérance en elle, après Dieu, et la regardant comme sa mère, et se ressouvenant d'avoir vu un enfant qui portait un liard à la sienne, lorsqu'il le gagnait ou qu'on le lui avait donné, elle portait toutes ses bonnes œuvres à cette divine Mère et les indul-

♦pences qu'elle gagnait avec soin, la priant de les appliquer k qui elle jugerait à propos, nous disant fort joyeusement : u J'ai aujourd'hui porté mon liard à la Sainte Vierge, ma u bonne Mère. » Sa confiance en Dieu était vive et inébranlable par les mérites de Jésus-Christ son Sauveur ; elle avait des complaisances infinies de l'appeler de ce doux nom, aussi bien que de celui de son bon Ami^ l'aimant ardemment et de tout son cœur, en sorte qu'elle ne vivait et respirait que pour cet Epoux céleste, et l'on peut bien dire d'elle, comme de Lazare, l'ami du Seigneur, dont elle portait le nom, qu'elle était aimable et aimée de Dieu et des hommes.

Elle tâchait de se tranquilliser dans tous les sujets de peines inévitables dans la vie. Elle avait le don de tourner à bien toutes choses, rendant grâces à Dieu à tout événement, ignorant cette spiritualité qui subtilise et se fait des croix de tout ce qu'elle rencontre, ou qui va les chercher. Elle admirait le Créateur, sans cesse, de tout ce qu'il faisait ou permettait et le remerciait des choses où les autres auraient contenté seulement leur curiosité, trouvant toujours à le bénir et le louer dans ses œuvres, dans ses bienfaits et même dans ses châtiments. Son air doux et serein faisait bien sentir que sa bonne conscience lui était un festin perpétuel. Son ardeur pour la sainte communion ne lui en a jamais laissé perdre une ; on la trouvait toujours disposée à la recevoir pour celles qui ne pouvaient le faire à leur rang. Son zèle pour la foi catholique lui faisait déplorer le malheur de ceux qui s'en écartent par obstination ; elle priait sans cesse le Seigneur de les ramener dans le centre de l'unité, la religion lui tenant fort au cœur. Elle y était savante et, quoiqu'elle n'eût jamais lu la sainte Bible qu'une seule fois, sa riche mémoire ne lui en avait presque pas fait perdre un passage. Elle faisait des questions là-dessus, auxquelles les plus habiles docteurs se faisaient un plaisir de répondre par écrit, les faisant proposer par une

tierce personne. Tous les jours, elle nous disait à l'assemblée une retenue du saint Evangile ou des hymnes de FEglise, qu'elle savait toutes par cœur, en beaux vers ; elle y avait un goût particulier, les disant dans son lit, lorsqu'elle ne pouvait dormir.

C'était une âme généreuse et qui ne craignait rien; lorsqu'il s'agissait des intérêts de Dieu, elle aurait défié un tyran. L'esprit de foi et de piété était peint sur son visage, ^t dans sa manière de se tenir devant Dieu, on aurait dit qu'elle le voyait, tant elle paraissait pénétrée de son adorable présence. Enfin, elle nous était un sujet d'édification et de complaisance de la voir toujours égale et se possédant elle-même.

Nous crûmes de la perdre dix-huit mois plus tôt, dans le temps des gros rhumes. Elle reçut tous ses sacrements dans sa piété et tranquillité ordinaire, ne penchant ni pour la vie ni pour la mort, s'en remettant au bon plaisir de Dieu, ne voulant pas même que nous lui témoignions notre joie de la voir revenir en santé, quoiqu'elle n'en fût point ennemie, mais désirant que l'on ne regardât, comme elle, que la volonté de Dieu en toutes choses. Elle resta donc encore quelque temps avec nous pour notre consolation, quoiqu'elle se trouvât fort affaiblie, toujours prête à obi ger chacune d'une façon qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Enfin, ^u commencement du mois d'août, elle fut attaquée d'une fièvre tierce si légère qu'elle ne nous effraya point ; elle se changea en continue, quoique peu violente. On crut qu'elle s'en tirerait, parce qu'elle dormait beaucoup. Le jour de l'Assomption, elle demanda d'aller communier au chœur, •et fut si transportée de joie du triomphe de la Sainte Vierge, qu'elle en parlait, à son retour, par exclamation et •comme sortant d'une extase, s'exprimant avec tant de force •et d^énergie qu'on en fut dans l'admiration et qu'on ne pouvait penser à la perdre si tôt. Mais la fièvre ayant redoublé, on vit bien que le Seigneur appelait cette vierge pru-

LA VISITATION DK PAUAY 365

dente à ses noces célestes. Elle y lut, lu lampe allumée à la main, pleine de bonnes œuvres et de piété, dans sa confiance en ce divin Sauveur et à sa sainte Mère, après avoir ret^Hi tous ses sacrements, nous laissant fort touchées de sa [)erte.

Dieu soit béni.

Page 1