Compagne de noviciat de la Bienheureuse
LA MÈRE DE LA GARDE Vive f Jésus !
ABRÉGÉ ' DE LA VIE ET DES VERTUS DE iNOTRE VÉNÉRABLE ET PRÉCIEUSE DÉPOSÉE, SŒUR ANNE-ÉLISABETli DE LA GARDE- MARZAC, DÉCÉDÉE EN CE MONASTÈRE DE PARAY LE 1 '^'' JUIN 1727, ÂGÉE DE 70 ANS, PROFESSE DE IVS ^ DU RANG DES SŒURS CHORISTES.
rNotre chère sœur] tirait son origine d'une noblesse très distinguée du Maçonnais, dont les grandes alliances la font passer pour une des principales maisons de ces provinces. Madame sa mère, qui était de celle de Foudras-Châteautier, avait réuni dans sa personne tout ce qui peut rendre une dame accomplie et sa piété semblait surpasser toutes ses autres perfections. Elle n'eut pas de peine à l'insinuer à son aimable cadette, dont nous écrivons la vie, la vertu paraissant être née avec elle et il fallait que cette dame usât de son autorité, bien plutôt, pour lui inspirer un certain enjouement permis à la jeunesse, que pour réprimer ce qui s'y trouve souvent de trop. On était dans l'admiration et la surprise du sérieux de cette jeune enfant, qui n'en avait que la petitesse du corps, ayant l'esprit et le maintien d'une fille faite ; et, quoique les compagnies de Messieurs ses frères pussent faire pour l'engager dans les plaisirs de son âge, l'on ne put y réussir.
i. Extrait de la Circulaire du 9 juillet 1720, La Mère de La Garde fut compa^'^ne de noviciat de la Bienlieuieu.se et elle eut à s'occuper de sa Cause. Nous avons diî faire d'assez nombreuses coupures dans cette Notice, trop étendue pour entrer intégralement dans notre cadre.
Ayant eu le malheur de perdre Monsieur le Baron de La Garde, son père, dans une si tendre jeunesse, Madame sa mère soutint sa maison par une des conduites les plus judicieuses et n'oublia rien pour donner une sainte et belle éducation à cette aimable petite, qui fut bientôt les délicesde toute la famille, surtout par ses manières polies et ses soins obligeants. Elle n'avait encore que sept ans qu'elle sauva la vie à Monsieur son frère Faîne, héritier de sa maison ; car, l'étant allé voir sur la fin du souper, elle le trouva qu'il baig"nait dans son sang, parce que, s'étant endormi après une saignée, son bras s'était ouvert sans qu'il s'en aperçut, et il serait resté dans cet accident sans la visite de ce cher enfant qui courut toute effrayée lui chercher du secours et le tira du péril où était sa vie. Quelques années après, le Seigneur ayant envoyé à [ce] cher frère une autre maladie si opiniâtre qu'il n'y put résister, cette aimable cadette, âgée de dix à douze ans, s'attacha si fort à le servir et le fît avec tant d'empressement, d'adresse et d'assiduité que le cher malade ne crut pouvoir mieux reconnaître l'adoucissement qu'elle lui avait donné dans ses maux et l'envie extrême qu'elle avait de l'en tirer qu'en la faisant son héritière, quoiqu'il eût encore trois ou quatre de Messieurs ses frères.
Elle devint par là un parti des plus considérables ; maiselle y fit si peu d'attention et le monde lui parut avoir si peu de charmes qu'elle ne cessait d'importuner Madame sa mère pour lui trouver un couvent qui, sans être d'une austérité excessive que sa délicate complexion n'aurait pu soutenir, eût une régularité des plus entières.
Une bonne amie de Madame sa mère, dans une visite qu'elle rendait à notre très honorée Mère Marguerite-Hiéronyme Hersant, professe de notre premier monastère de Paris qui gouvernait alors celui-ci très dignement, lui parla si avantageusement de Mademoiselle de La Garde et de l'envie passionnée qu'elle avait d'être religieuse, que cette
LA VISITATION DK PAKAV 337
habile supérieure en écrivit à Madame sa mère en des termes si eng-a^eants et si persuasifs que cette dame n'aurait guère pu se défendre de lui amener sa chère cadette, si elle avait achevé de lire sa lettre. Mais s'étant ima^-iné qu'elle venait d'un autre couvent d'un autre pays, ([ui n'étant point bâti passait encore pour être fort mal à son aise, elle jeta cette lettre derrière un cofTre sans en daigner voir la fin. Cinq bu six mois après, notre aimable demoiselle, qui soupirait toujours pour le cloître, trouva cette lettre par un coup de Providence, et voyant qu'elle venait d'un couvent, elle eut curiosité de la lire. Elle en fut enchantée et courut la porter à Madame sa mère, en lui faisant un doux reproche de lui en avoir fait un secret; l'assurant au reste qu'elle se sentait un attrait des plus efficaces pour suivre l'invitation qu'on lui faisait de venir dans notre monastère et qu'elle ne fixerait jamais son choix pour un autre. Cette tendre mère lui avoua sa méprise et lui promit de la satisfaire. Et ayant fait une réponse très gracieuse à la Mère Hersant, surtout parce qu'elle avait eu céans une belle-sœur religieuse, elle envoya un des Messieurs ses fils à Paray pour s'informer de ce monastère. On 1 assura qu'il [était un des plus réguliers de la province et des plus recherchés de la noblesse ; et l'ayant vu lui-même bien bâti, il en fut porter la nouvelle à sa chère sœur, qui, ne donnant aucune patience à Madame sa mère, la contraignit enfin à nous l'amener. Les Dames de Marcigny, chez qui elle fut dire adieu à Madame sa sœur, firent leurs efforts pour l'arrêter sur son passage; mais le Seigneur, qui nous la ménageait, lui donna une force toute nouvelle pour résister à leurs empressements et à son attachement pour Madame sa sœur [qui y était religieuse].
Elle gagna sur Madame sa mère qu'elle la conduirait
céans, où était le centre de ses désirs. Elle y arriva enfin et
la très honorée Mère Marie-Françoise Saumaise, professe
de notre monastère de Dijon, qui avait succédé k la Mère
Marguerite-Marie Alacoqiie. — III. 22
Hersant, fut charmée de l'air composé et de la matm^ité du jugement de [cette] jeune demoiselle, n'eut pas de peine à la recevoir parmi nous. Elle y entra avec une détermination qui fut admirée dans une fille qui n'avait pas seize ans, voulant, quoi qu'il lui en pût coûter, donner des preuves de la solidité de son amour au divin Epoux qu'elle choisissait.
Ce fut dans ces sentiments qu'elle fît son essai et en soutint les épreuves, qui étaient fortes en ce temps-là. Comme elle était très propre et bien ajustée, n'ayant que des habits de soie, on s'avisa, pour la mortifier, de lui faire porter la tunique d'hiver qu'elle devait avoir dans la suite à la place des jupes de couleur, que l'on portait différentes des habits et on l'envoyait même en cet équipage près des personnes de la première qualité, ses proches parents, qui la voyant si peu à la mode, en étaient surpris et lui demandaient de qui elle portait le deuil. Sa présence d'esprit lui fournissait quelques heureuses défaites. Et quoiqu'elle ressentît vivement cette épreuve, qu'on ne fait point céans aux autres prétendantes, elle n'en témoigna pas le moindre désagrément. Elle avait pour maîtresse notre très honorée sœur Anne-Françoise Thouvant, qui avait été céans supérieure douze années avec beaucoup de succès.
Elle eut le bonheur inestimable d'avoir pour compagne de noviciat notre vénérable Sœur Alacoque, à qui elle ne cédait en rien pour les pratiques extérieures ; et quoiqu'elle ne reçut pas du Seigneur des faveurs aussi distinguées que cette âme d'élite, elle avouait cependant qu'elle passait alors les deux et trois heures devant le saint Sacrement avec une suavité non pareille, goûtant des douceurs si abondantes qu'elles ne lui duraient que des moments, se faisant un plaisir des emplois les plus ravalés et prenant même pour un divertissement celui qu'on lui donnait avec ses autres compagnes et pour l'humilier, sans doute, de garder une
ânesse qu'on avait dans la maison et dont la supérieure prenait le lait actuellement. Cette ânesse était dans un petit pré au bas de notre enclos, où le petit anon, qu'on ne pouvait attacher, courait sans cesse dans le jardin et c'était pour l'en empêcher qu'on envoyait souvent notre chère novice, pour lui courir après. L'on verra dans la Vie de notre Vénérable Sœur Alacoque, sa compagne, qu'on lui fit passer sa retraite dans cet exercice, pour modérer ce grand brasier de l'amour divin qui la dévorait et que le Seigneur la combla de ses plus grandes faveurs dans ce pénible emploi. Mais, si notre chère sœur Anne-Elisabeth ne fut pas aussi gratifiée que celle-ci, son mérite n'en fut pas moindre, puisqu'elles obéissaient également dans des conditions bien inégyles et que celle dont nous écrivons la vie était moins soutenue par les entretiens amoureux de son divin Epoux qui traitait Sœur Alacoque en véritable Sunamite et lui découvrait ses plus rares merveilles.
L'extérieur recueilli et religieux de notre chère sœur de La Garde faisait voir dès ce temps-là combien elle était attirée au-dedans à la présence de son céleste Amant qui, la perfectionnant chaque jour, rendit son sacrifice digne de lui être présenté et en fit un parfait holocauste dans les sacrés vœux qu'elle prononça [le 3 juin 1G74].
Les vertus dont l'âme de notre jeune professe était parée n'étaient pas si cachées qu'elles ne brillassent au dehors, en sorte qu'à l'âge de dix-neuf ans, au sortir du noviciat, on crut pouvoir se reposer sur sa sagesse et sur sa discrétion en la mettant portière.
On fît passer ensuite notre chère sœur à la sacristie et l'économie, où elle ne parut pas moins par toutes les vertus ffui conviennent à ces deux emplois, ses manières polies et prévenantes, quoiqu'un peu sérieuses, charmant toutes les personnes qui avaient à faire à elle. Sa charité et sa compassion pour nos grangiers et pour les pauvres la faisaient surtout beaucoup chérir de ces sortes de gens, et elle traitait
avec eux avec une affabilité, qui sans dég"énérer en rien, leur donnait beaucoup d'accès auprès d'elle.
Comme elle était un modèle de la régularité la plus exacte et qu'elle avait un zèle incomparable et sans respect humain pour l'observance, on la proposa pour assistante de la Communauté, ne croyant pas pouvoir en choisir une plus capable. Mais le Seigneur, qui voulait faire éclater son humilité aussi bien que ses autres vertus, permit qu'elle ne fût pas reçue pour cette charge, soit qu'on la trouvât jeune ou qu'ayant alors un grand nombre de filles vénérables par leur âge, par leur naissance et par leur mérite, on crût les lui devoir préférer. Quoi qu'il en soit, notre très honorée sœur de La Garde fit voir qu'elle en était d'autant plus digne qu'elle témoigna plus de satisfaction de la justice qu'elle pensa qu'on avait rendue à son peu de talent et de vertu.
On fut si embaumé de sa vertu dans cette occasion, qu'on pensa ne pouvoir donner aux sœurs du noviciat une assistante plus capable de les animer à la pratique des vertus religieuses que cette fervente fille. En effet, il aurait été difficile d'en trouver une plus propre à ce grand dessein, et ces jeunes filles ne la respectaient pas moins que leur maîtresse, craignant même beaucoup plus sa vigilance qui ne les perdait pas de vue d'un moment. C'est ce qui fit qu'on n'eut pas de peine de la nommer directrice l'année suivante. On s'attendait qu'elle serait d'une sévérité inexorable, comme on le voulait alors. Mais notre éclairée directrice comprit bien qu'il y avait peu de ces âmes fortes à qui la véhémence du zèle donne toujours un nouveau courage, et que la conduite qu'on avait tenue à son égard pendant son noviciat, ne ferait que rebuter plusieurs de ses jeunes élèves. Ainsi, suivant le conseil de son directeur, qui était des plus habiles, elle tint une conduite dont l'aimable douceur porta sans peine toutes ses filles à leur devoir, ce qui les surprit agréablement, ne s'y étant pas attendues, quoi-
qu'elle ne laissât pas d'être ferme et saintement sévère lorsqu'il le fallait et qu'elle les mortifiât puissamment dans les occasions . Après le malheur que nous avions eu de perdre en cinq jours de maladie, l'incomparable Mère Catherine- Antoinette de Lévy de Ghàteaumorand, que le ciel nous enleva malgré nos soupirs et nos vœux, on jeta les yeux sur notre très honorée sœur de La Garde, comme seule capable de remplir un si grand vide et tenir la place de cette digne supérieure, une des plus méritantes qui en ait occupé la charge dans cette maison. Ce choix faisait d'autant plus d'honneur à notre jeune supérieure, qu'à l'âge de trente-quatre ans, on l'avait préférée à un nombre d'autres tilles de qualité, que nous avions parmi nous, dont l'âge, le mérite et la vertu les rendaient très respectables. Ce fut surtout ces vénérables anciennes qui la choisirent et s'y soumirent aveuglément, de même qu'une respectable Déposée * qu'on aurait pensé lui devoir être préférée. Mais il n'en fut pas de même de quelques-unes, qui étant des plus attachées k cette sainte Déposée, firent un peu trop paraître leur mécontentement à l'abord, mais en ayant compris l'inutilité, elles vinrent lui en faire satisfaction. Notre prudente supérieure les reçut à bras ouverts, et les combla de tant de bontés, qu'elles n'eurent pas la moindre peine dans cet échange et n'avaient rien à regretter dans la suite de son gouvernement. Cette chère Mère l'entreprit avec une humiliation profonde, disant à la Communauté : « Vous avez élu un enfant ; à quoi avez-vous pensé, mes (( chères sœurs? » Mais on s'aperçut bientôt qu'on ne s'était pas mépris et cette jeune supérieure avait la prudence et la dextérité des plus expérimentées, quoiqu'elle n'eût jamais été dans le conseil, que la première fois qu'elle le tint. 11 lui fallut en apprendre la manière de ses propres conseillères, qui étaient toutes fort anciennes.