SOEUR DE MARESCHALE
ABRÉGÉ ^ DE LA VIE ET DES VERTUS DE NOTRE TRÈS HONORÉE SŒUR ANNE-ALEXIS GUINET DE MARESCHALE, DÉGÉDÉE EN CE MONA- STÈRE DE PARAY, LE 9 MARS 1733, APtÉE DE 69 ANS, PROFESSE DE o3, DU RANG DES SŒURS CHORISTES.
La vie de notre chère sœur de Mareschale est une page ajoutée à l'histoire des grandes miséricordes du Seigneur.
Née à Paray, d'une famille calviniste, elle eut pour mère la fîUe d'un ministre de la secte, aussi entêtée dans ses erreurs que violente de caractère. En épousant M. de Mareschale, récemment converti à la foi catholique, cette femme altière se promit bien de l'engager de nouveau dans l'hérésie, et elle n'y réussit malheureusement que trop bien. Tourmenté par ses remords, l'infortuné gentilhomme ne pouvait s'empêcher de lui en faire part, la conjurant de lui laisser professer la religion catholique, « la seule véritable, ajoutait-il, et hors de laquelle il n'y a point de salut ». Mais elle lui répondit brusquement qu'elle le tuerait, s'il continuait à tenir de pareils discours, et s'il ne restait attaché à
1. Cette sa.-ur déposa au procès de 171.'>. Ci", t. I, p. 1)23. Nous reproduisons le résumé donné par A et B de cette Nolice trop volumineuse pour être insérée ici.
la religion dans laquelle ils étaient nés tous deux. Malgré lui. elle éleva tous ses enfants dans les erreurs qu'elle profesait.
Anne, la plus jeune, était tendrement chérie de son père et recevait de lui mille caresses ; de la part de sa mère elle n'éprouvait que des rigueurs. Cette dame négligea même son éducation, au point de l'envoyer garder les moutons avec les bergères de ses troupeaux.
La mauvaise humeur de cette mère ne se bornait pas à ces rudesses envers sa lîlle, elle se faisait sentir à M. de Mareschale lui-même, qui, ne pouvant la supporter, tâchait de s'y soustraire en se livrant à des parties de plaisir avec la noblesse du pays. Le château de Mareschale, situé à une lieue de Paray, en était le rendez-vous. Cette société, qui le charmait, causa la ruine de sa famille, et sa mort en fut la désolation. Notre chère sœur, sa fille, ne s'en consola jamais. Quinze jours avant, il avait redoublé ses instances auprès de son épouse, jusqu'à la prier à genoux de le laisser vivre en catholique, et d'élever leurs enfants selon les principes de sa foi. « Je vous poignarderai, plutôt que de le souffrir », répondit-elle avec fureur. 11 se flatta de la gagner dans des moments plus heureux, et continua de se divertir avec ses nombreux amis.
Un jour qu'il rentrait chez lui après des libations trop copieuses, il se noya dans un ruisseau au milieu d'un de ses prés, à la porte de sa maison. Son cheval revenant seul et tout effaré jeta l'alarme dans sa famille ; on courut à son secours, mais ce fut en vain ; il ne donna aucun signe de vie. Six mois après ce déplorable accident, M"**' de Mareschale vint à Paray pour y chercher quelque consolation. Dieu se servit du Père de La Golombière pour faire pénétrer la vérité dans son âme. Elle renonça à ses erreurs et fit son abjuration. Sa conversion fut sincère ; elle se hâta d'en donner des preuves en plaçant sa plus jeune fille chez les Ursulines de Paray, pour la faire élever dans les vérités de
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notre foi. Le cœur de celte pauvre enfant commençait à les goûter, lorsque ses sœurs contraig^nirent leur mère de la retirer, en lui disant qu'elle n'était pas à même de payer une pension ; et que du reste il lui était bien facile d'élever elle-même une enfant de neuf ans. Anne rentra donc dans sa famille. Ses sœurs, huguenotes déclarées, se mirent aussitôt à lui inculquer les principes de leur secte, et elles réussirent dans leur projet de perversion.
La veuve convertie adressait des remontrances à ses enfants, mais elle les voyait méprisées. Dans sa douleur, elle consulta le Père de La Colombière, alors en Anj^leterre, et sur sa réponse se détermina à amener sa fille dans notre monastère, en prétextant une visite de simple convenance. A leur arrivée, les portes s'ouvrirent pour recevoir l'enfant, comme on en était convenu. Celle-ci, alors âgée de treize ans, comprenant le dessein de sa mère, lui lança un torrent d'injures et cria de toutes ses forces : « Coupezmoi la tète, je mourrai contente, plutôt que de me rendre papiste et de rester avec ces loups et ces démons de religieuses. »
Pendant quelques heures ce fut un tapage si étrange qu'il était aisé de voir que l'esprit de mensonge l'inspirait. Enfin, lorsqu'elle eut jeté tout son fiel, on la confia à deux de ses parentes : notre très digne sœur Marie-Christine Melin, qui fut supérieure quelques années après, et notre sœur Claude-Françoise Chapuy, du rang des sœurs converses. Comme elle se donna à celle-ci plus volontiers, on la fit coucher dans sa chambre, car on n'eût osé la mettre avec les pensionnaires, tant elle paraissait dangereuse. Elle se flattait bien de franchir la clôture en montant sur de grands arbres, et en jetant de là une corde sur les murs ; mais le Seigneur ne permit pas qu'elle exécutât son projet. Son obstination persista néanmoins depuis le mardi de la semaine de la Passion, jour de son entrée, jusqu'au douzième de mai suivant, auquel le Saint-Esprit se montra en songe
à ses regards sous la figure d'une colombe, qui voltigeait en lui disant « qu'il lui communiquerait sa blancheur et qu'elle volerait à Dieu avec la même facilité, si elle voulait rompre le filet de l'hérésie ».
Ravie de la beauté de cette vision, elle se sentait attirée vers la vérité, mais le démon, sous la forme de son père^ lui apparut avec un air menaçant, ce qui excita dans son âme d'étranges combats. Le lendemain pendant la messe^ les mêmes choses lui furent montrées, excepté que l'esprit de ténèbres, ne pouvant soutenir la présence du saint Sacrement, disparut au moment de l'élévation. Vaincue enfin par la grâce, Anne se rendit à la vérité, et pénétrée d'une foi vive demanda à faire son abjuration, qui eut lieu le 8 juin, troisième fête de la Pentecôte 1677. Quatre jours après, elle eut le bonheur de faire sa première communion.
Sa conversion paraissait à l'épreuve de toute atteinte nouvelle. Cependant le démon de l'hérésie ne se tint pas pour vaincu. Il lui suggéra des tentations étranges relativement au sacrement de Pénitence, en sorte qu'elle croyait ne pouvoir s'en approcher. Dans ces perplexités, sa sœur Judith vint la voir, lui remit en secret le catéchisme de Lenoir, ministre fameux, lui recommanda de le bien cacher, et l'assura que ce livre la désabuserait de toutes les erreursdes papistes. Trop fidèle à ces prescriptions, Anne le lut soigneusement à la dérobée, prit la résolution de retourner à ses premières erreurs et de s'évader en franchissant notre clôture. Cette fois encore, le Seigneur riche en miséricorde l'arrêta sur le bord de l'abîme.
Un soir, aux plus grands jours de l'été, nos sœurs, domestiques, fatiguées par quelque travail extraordinaire, allèrent se coucher de bonne heure et l'emmenèrent avec elles. Comme la jeune fille n'était pas pressée du besoin de dormir, elle se mit à rouler dans sa tête son projet d'évasion. Tout à coup elle voit l'enfer s'ouvrir devant elle ; sous-
ia figure de dragons, les démons s'élancent contre elle et retombent sans pouvoir l'atteindre. Enfin l'un d'eux la saisit par le bras et s'efforce de l'entraîner après lui. Dans son l'tl'roi, Anne invoque la Sainte Vierge et promet de se faire religieuse. A l'instant la vision disparut, et la pauvre enfant, jetant un grand cri, réveilla toutes les sœurs domeslicjues, (jui lui demandèrent ce qu'elle avait. Elle se garda bien de le leur dire, et répondit seulement qu'un songe l'avait elTrayée. Mais notre aimable sœur protesta souvent depuis qu'elle était aussi éveillée qu'en plein midi. A partir de ce moment, toutes ses peines au sujet de la confession s'effacèrent de son esprit.
Dès le lendemain, Anne alla trouver la supérieure, notre vénérée Mère Marie-Françoise de Saumaise, et lui rendit compte de tout, particulièrement de sa promesse d'embrasser la vie religieuse. Toutefois cette résolution ne put s'effectuer tout de suite, parce que la jeune fille n'avait pas l'âge requis. Dans l'intervalle, notre Bienheureuse Marguerite- Marie prodigua ses soins à cette âme convertie de nouveau. Ses saints conseils furent si efficaces, que le souvenir en demeura ineffaçable dans la reconnaissance de notre chère ■sœur de Mareschale. Voici comment elle s'exprime à ce sujet aux procédures de 1715 : « La déposante assure fju'ayant eu le malheur de naître dans l'hérésie, et Dieu lui ayant fait la grâce d'en sortir, la vénérable Sœur la confirma et exhorta à persévérer dans le bien. Elle lui dit que Xotre-Seigneur voulait qu'elle prît la place d'une pensionnaire qui était lors à la maison, qu'on destinait pour être religieuse, et que dès ce moment elle prit la résolution de se faire religieuse dans ce monastère. »
Cette détermination se réalisa dès qu'elle eut atteint sa quinzième année. La Mère Péronne-Rosalie Greyfié eut la consolation de l'admettre à la vêture, puis à la sainte profession (2 juillet 1680).
Sœur Anne-Alexis partagea longtemps les exercices des
Marguerite-Marie Alacoque. — III. 24
novices. Pendant que notre Bienheureuse Marguerite-Marie était chargée de leur direction^ elle venait leur apprendre à chanter et s'associait à toutes les pratiques données parla sainte Maîtresse. Bien qu'elle fût chargée de la dépense, sa ferveur lui faisait trouver le temps d'assister aux instructions du noviciat. Pendant l'octave du Saint-Sacrement, la Bienheureuse ayant fait tirer à ses novices une vertu à pratiquer, il échut à notre sœur Anne- Alexis de garder le grand silence après Prime. La jeune dépensière voulut s'y conformer à la lettre et ne répondre que par écrit ou par signes. Cette conduite fut jugée singulière, « parce qu'il est permis de parler bassement pendant le silence ordinaire pour chose nécessaire ». Mais pour notre chère sœur, c'était un gain d'être désapprouvée, afin d'avoir quelque chose de plus k offrir au Cœur de son bon Maître.
Elle eût voulu se sacrifier, soit pour remercier le Seigneur de l'avoir retirée de l'hérésie, soit pour obtenir la conversion de sa famille. Dans ce double but, elle s'adonnait à de perpétuelles austérités. Tout fut inutile à l'égard de ses sœurs ; mais il lui fut donné de se réjouir du retour de ses frères à la vérité. L'aîné fît le voyage de Rome. Désabusé de ses erreurs, il eut le bonheur de les abjurer entre les mains du Saint-Père, et à son retour de convertir son frère puîné. Cette double conversion fut pour notre chère sœur une immense consolation et un puissant encouragement à son zèle. Notre-Seigneur daigna lui-même parfois en seconder les efforts.
Un jour, à l'oraison du soir^ elle se sentit fortement pressée d'écrire à une jeune demoiselle, sa parente, élevée dans le calvinisme. Ce qu'elle fit au sortir de cet exercice. En recevant sa lettre, la jeune fille, gênée par ses parents, alla se cacher pour la lire. Une clarté miraculeuse se leva subitement au milieu d'une nuit obscure pour l'éclairer, et disparut immédiatement après la lecture du pieux message. M''*" des Claux (c'était son nom) en fut si touchée, que.
pénétrée juscjuaii fond de Tàme de tout ce que lui mandait sa chère cousine sur la fausseté de sa reli^ï^ion, elle crut que Dieu même lui parlait par sa plume. Complètement changée, elle vint avant le jour apprendre cette heureuse nouvelle à sa cousine, et lui exprimer son g^rand désir de s'instruire des vérités catholiques. Pour cela elle obtint d'entrer dans notre monastère, et le Seigneur ne tarda pas à loindre à ses bienfaits la grâce de la vocation religieuse. M"'' des Claux se montra constamment fidèle à cette faveur qu'elle attribuait, après Dieu, aux prières de sa chère parente. Le 21 mai 1701, elle recevait avec l'habit le nom de sœur Marie-Madeleine, et l'année suivante consommait son sacrifice par la profession religieuse.
Pour notre sœur Anne-Alexis, elle fut gratifiée de grâces très spéciales, et en particulier d'une grande intimité avec Dieu dans Toraison. Ces consolations la soutinrent dans les cuisantes peines de famille dont elle ressentit le contrecoup. Notre chère sœur n'avait recherché durant sa vie que les charges obscures ; mais en 1726 le Seigneur lui assigna celle de la supériorité, dans notre monastère de Bourbon- Lancy. Prévenues de son mérite, de sa vertu, nos sœurs n'hésitèrent pas à la placer à la tête de leur Communauté, malgré ses infirmités, qu'on ne leur avait pas dissimulées. Vers la fin de son triennal, une augmentation dans les souffrances de cette chère Mère fit craindre à la maison de Paray qu'elle ne pût continuer à servir ses filles, et l'on pria M. Godin, notre confesseur, d'aller la réclamer. Mais toutes les sœurs de la Communauté de Bourbon vinrent comme à l'envi protester que la Mère Anne- Alexis leur était trop chère pour qu'on avançât d'un seul jour sa déposition. Elles l'entourèrent de leurs plus tendres soins, parvinrent à rétablir un peu ses forces, et nous la rendirent au bout de six ans, tout embaumée du souvenir de leurs vertus. Quelques mois après son retour, cette vénérée sœur remit son âme entre les mains de son divin Libérateur et alla
chanter les miséricordes du Cœur de Jésus, le 9 mars 1733, dans la soixante-neuvième année de son âge, et la cinquantetroisième de sa profession religieuse.
22« SOEUR F.-A. DE DAMAS DE BARNAY i
La vie et la mort de notre très honorée sœur ont vérifié à la lettre ces paroles de saint Paul : « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ !... »
Un billet écrit de sa main dans les termes les plus humbles fit connaître son désir d'être oubliée après sa mort. Pour respecter ses intentions, ses contemporaines ne nous ont laissé d'elle qu'une esquisse rapide de sa vie.
Issue d'une famille noble de cette province, M^^*' de Damas fut placée dans notre maison comme pensionnaire, et dès l'âge de quatorze à quinze ans demanda son entrée au noviciat. Mais les épreuves que lui fît subir la Mère Greyfîé l'épouvantèrent si fort, qu'elle demanda sa sortie et retourna dans le siècle. La grâce daigna l'y accompagner et la poursuivre sans lui donner de relâche. Un jour qu'elle la pressait plus fortement, notre chère demoiselle eut la vue que son salut était exposé, si elle ne retournait au lieu d'où elle venait de sortir pour s'y consacrer au Seigneur. Un vœu formel fut le fruit de cette inspiration, et peu de temps après la brebis fugitive rentrait au bercail pour ne plus le quitter.
La grande occupation de sa vie religieuse fut de s'immoler à son Dieu, et d'accepter les souffrances intérieures et extérieures qui lui furent largement départies. Très souvent notre Bienheureuse intervint dans ses peines comme un
1. Notice de B, p. 503. — Cette sœur déposa au procès de 1716. Cf. t. I,p. 523.
ange consolateur. Au pensionnat, sœur Françoise-Angélique avait o^oiité ses suaves leçons ; de plus en plus avide de ses enseignements, elle aimait à se joindre aux sœurs du noviciat pour recueillir les paroles si pleines de céleste onction qui tombaient de ses lèvres ; et quand Marguerite-Marie inaugura parmi les novices la dévotion au sacré Cœur, notre bonne sœur vint se prosterner, avec bonheur, devant la petite image qui le représentait.
Après un pèlerinage de cinquante-six ans, le divin Epoux daigna l'appeler au repos éternel, le 24 octobre 1719. Elle comptait trente-neuf ans de profession religieuse.