SŒUR MARIE-CHRISTINE BOUTHIER
Notre ^ très aimée sœur Marie-Christine Bouthier [naquit], a Semur-en-Brionnais, d'une honorable famille. Monsieur son père ayant une charge au bailliage de cette ville, Mademoiselle son épouse et lui faisaient leur capital de la piété, de quoi tous leurs enfants ont eu le bonheur d'hériter. Notre chère sœur était leur cadette et tout leur empressement.
Elle fut mise aux Révérendes Mères Ursulines de Marcigny, où elle a une sœur de grande vertu. Ce fut dans cette retraite où le divin Epoux lui parla au cœur et lui inspira le désir de la vie religieuse. Son esprit vif et porté au plaisir et les tendresses de Monsieur son père lui parurent des obstacles insurmontables ; mais la grâce redoublant ses attraits et trouvant une âme innocente, il fallut se rendre. Il ne fut plus question que de choisir le lieu où elle s'engagerait. Celui où elle était l'aurait fixée, si elle n'avait senti une extrême répugnance à l'instruction
i. Extrait de la Circulaire du 8 mars 1701. S"" M.-C. Bouthier fut novice de la Bienlieureuse.
de la jeunesse, où on s'oblige dans cet ordre. Elle fît faire beaucoup de prières, et une religieuse d'une haute vertu, à qui elle s'ouvrit de ses combats, lui dit que Dieu ne la voulait point chez elles, mais à la Visitation. Elle reçut cet avis comme un oracle du ciel et, malgré l'attache qu'elle avait à ses parentes, elle suivit son appel et entra céans à quinze ans.
On lui donna notre saint habit. Elle eut le bonheur d'avoir pour maîtresse feu notre vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque, qui, voyant qu'elle avait entre ses mains une fîlle de grande vocation et d'une fermeté de courage au-dessus de son âge, s'appliqua à la former selon notre esprit, en détruisant le sien, peu porté à la simplicité et humilité, ne lui épargnant ni les pénitences ni les corrections, sans avoir égard à l'état de langueur où elle fut tout son noviciat, ayant les pâles couleurs — quoiqu'elle eût un très grand soin de sa santé — ce qui donnait encore lieu à notre chère défunte de se faire bien des violences pour surmonter son dégoût, sa digne directrice lui ayant marqué ce qu'elle voulait qu'elle mangeât à chaque repas, de quoi elle n'osait pas se dispenser, quoiqu'elle fût obligée de vomir au sortir de tablé.
Son obéissance eut un succès miraculeux. A l'occasion de sa profession, sa maîtresse lui ordonna de demander à Dieu assez de forces pour servir la religion et sa guérison sous le drap de mort. Elle le fit et s'en releva avec un teint et un air de santé qui nous surprit toutes.
C'était la plus aimable personne du monde ; aussi, est-il vrai d'avouer qu'elle était le cœur de cette Communauté qui ne se peut consoler de sa perte. On la regardait comme un de nos meilleurs sujets, une fille à qui l'on pouvait tout confier, étant d'un secret et d'une prudence extrême, beaucoup d'esprit et de raison, mais surtout une égalité d'humeur charmante. Il est à naître qu'on lui ait jamais remarqué un moment d'altération, étant toujours disposée à
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rendre service malgré les contre-temps (juel({uefois inévitables ; et si elle se trouvait dans l'impossibilité de faire plaisir, elle payait, au moins, d'une excuse si honnête, qu'on ne pouvait lui en savoir mauvais gré.
Un cœur si bien fait ne pouvait éviter d'avoir du penchant pour la créature. C'a été une matière de combats pour notre chère défunte. Elle était aimable : on prenait de l'inclination pour elle et elle savait rendre un parfait retour, ce qui lui causait des reproches intérieurs touchant la fidélité qu'elle devait à son Epoux, qui, pour l'attirer à lui, a fait que, dans des rencontres, on n'ait pas eu pour elle tout ce qu'elle méritait. Une fois qu'ayant témoigné beaucoup d'empressement pour une sœur et d'envie de lui plaire, celle-ci ne lui parut que plus froide et plus indifférente, elle se prosterna devant le saint Sacrement et avoua qu'elle y avait goûté des douceurs bien capables de la dédommager de l'infidélité de la créature.
Son inclination pour la lecture lui fournit une matière de sacrifice, ayant fait vœu, près de deux ans avant sa mort, de ne lire aucun livre qui pût détourner son esprit de Dieu et quoiqu'elle se trouvât dans des occasions oii elle ne manquait pas d'envie de se satisfaire, elle s'est parfaitement soutenue. La Guide des pécheurs de Grenade et les Sermons du Révérend Père de La Colombière faisaient toute son application.
Son attrait intérieur était tout de crainte, tremblant de frayeur sous la puissante main de Dieu, ce qui la pénétrait surtout à l'égard des sacrements et l'aurait portée à s'en retirer, si ses supérieures, pour qui elle avait un profond respect, ne l'avaient rassurée. Elle leur découvrait jusques au fond de son âme, et, quelque peinée qu'elle fût, elles avaient le pouvoir de la tranquilliser.
Nous sommes privées de tout ce qu'elle avait écrit de son intérieur, ayant prié une de nos sœurs de brûler tous ses papiers ; elle lui a gardé une fidélité qui ôte à Vos Charités bien des sujets d'édification.
Nous l'avons été de la manière religieuse dont ma sœur Marie-Christine s'est acquittée des charges de robière, lingère et aider aux ofïicières ; mais surtout, elle a rendu de bons services dans l'apothicairerie, où ma sœur de Fautrières l'avait formée et où elle a fait d'excellents actes de vertu, ayant naturellement de la répugnance aux drogues et à panser les plaies, [cej qu'elle a fait avec une grande charité, malgré la délicatesse de son tempérament.
Son adresse et sa propreté aux ouvrages faisaient les honneurs des supérieures ; elle les leur remettait tous, se privant, par renoncement, d'en donner à Messieurs ses proches, de qui elle recevait mille amitiés.
L'on a tout lieu de croire que sa maladie mortelle a été un abcès à la tête ; les douleurs qu'elle y souffrait et ses maux d'oreilles nous en sont de forts préjugés, ce qui lui causait une insomnie et un dégoût qui la réduisirent dans un abattement extraordinaire, sans pourtant rien rabattre de sa gaieté ordinaire. La pensée de la mort l'occupait continuellement et elle avoua à ma sœur la Déposée qu'elle ne croyait pas de la faire longue. Le jour qu'elle s'alita, une sœur à qui elle avait de la confiance, étant dans sa chambre, la trouva toute en larmes, et, lui ayant demandé le sujet de sa douleur : « C'est, lui dit-elle, que je crains « de me voir dans un état de langueur, où je n'aurai pas « la force de me soutenir dans la pratique de la vertu et « j'aimerais bien mieux mourir promptement. » Elle a été exaucée, n'ayant eu que cinq jours de fièvre continue, avec des vomissements, où Monsieur notre Médecin ne trouvait aucun danger. Cependant, notre unique Mère, qui avait pour cette aimable sœur une vraie tendresse et qui craignait de la perdre, était presque toujours au chevet de son lit, de quoi la chère malade marquait bien de la reconnaissance. Elle lui accorda de se confesser. Elle fît une revue générale, après laquelle elle resta dans une grande paix et dit à son infirmière : « Ma chère sœur, si je meurs,
<( on pourra dire que Dieu abrège les jours de l'impie pour (« terminer l'iniquité. » On la trouva, ce même soir, beaucoup mieux et nous nous fîmes toutes un plaisir de lui en marquer notre joie.
Sur le minuit, la sœur qui la veillait lui ayant donné du bouillon, elle se plaignit d'une grande douleur de tête et tomba en syncope. On appelle l'infirmière qui couchait à <ieux pas de son lit ; à peine la connut-elle. On courut avertir notre Mère qui s'y rendit dans le moment. Elle la vit «xpirer. le 18 janvier de cette année 1701, âgée de trente et un ans, professe de quinze, du rang des sœurs choristes.
SŒUR MARIE-NICOLE DE LA FAIGE DES GLAINES i
Pourrions-nous passer sous silence le Benjamin de Marguerite-Marie, notre chère sœur Marie-Nicole ? Ce n'est pas pour être arrivée la dernière qu'elle fut gratifiée d'une prédilection toute spéciale, mais dans cette jeune fille de quatorze ans notre Bienheureuse Sœur distinguait la modestie, la ferveur et la maturité de Louis de Gonzague ; dès lors elle se plut à lui donner son nom.
En arrivant au Noviciat, M'^'^ de la Faige parut comme naturalisée aux exercices du cloître ; dans un champ si bien préparé il fut facile à notre Bienheureuse de déposer le germe des plus solides vertus, et comme elle voyait dans l'avenir les destinées de ses novices, sa direction pour chacune s'appropriait et s'ajustait aux desseins du Seigneur. Son œil pénétrant entrevit pour sœur Marie-Nicole la croix
I. Novice de la Bienheureuse. Celle Notice est empruntée à B, p. 488.
de la supériorité. Malgré l'attrait dominant de la novice qui n'aspirait qu'à rester cachée et connue de Dieu seul, la prédilection de sa directrice devait s'accomplir en 1732, pour le bonheur de cette Communauté.
Notre chère sœur prit l'habit à quinze ans, en 1686, et fut disposée à cette importante action par la bien-aimée du sacré Cœur ; l'année suivante, elle consomma son sacrifice par l'émission des vœux sacrés, pour dévouer ensuite sa personne et sa vie au service de la Religion. Partout elle répandit la bonne odeur de ses vertus ; un céleste parfum trahissait toujours la profonde humilité dont elle aimait à s'envelopper.
Comme sa bonne Maîtresse, notre jeune professe fut mise à l'infirmerie, sous les ordres de sœur Catherine-Augustine Marest. Elle eut le rare talent de contenter en tout son habile offîcière. Au milieu des travaux pénibles de cet emploi elle conservait une tranquillité ravissante, qui frappa singulièrement la Mère Marie-Gertrude de Pra, professe d'Annecy et déposée de Charolles. Cette digne Mère, passant à Paray pour retourner au cher berceau, fut conduite à l'infirmerie et y soupa pendant Matines. Notre aimable Sœur la servit sans dire une seule parole, par respect pour le grand silence. Le lendemain, la Mère Marie-Gertrude voulut savoir quelle était cette jeune professe dont le silence, la ferveur et surtout la modestie l'avaient si fort édifiée. . Le céleste Epoux, qui voyait avec complaisance les progrès de cette âme, voulut en faire la victime de son pur amour. Il permit, dans ses premières années de Religion, qu'un prêtre à qui elle s'adressait pour la seconde fois, lui lançât sans la connaître cette parole imprudente, qu'elle accepta comme un oracle : a Dieu me donne lumière qu'il n'y a point de salut pour vous, si vous ne faites vœu d'exécuter ce qu'il y aura de plus parfait. »
La supérieure hésita à acquiescer sur ce point aux demandes de sa chère fille, dans la crainte que ce ne lui
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fût plus tard imc source de peines. Cependant le vœu se lit, ot rennemi de tout bien ne tarda pas à recommencer ses machinations infernales. Il aspirait à renverser la jeune vierge, lui qui avait abattu les cèdres du Liban. Uien ne fut épargné pour arriver à ses fins. La souffrance étreignit notre sœur jus([u'à l'intime de l'àme, mais dans le temps de ces étranges peines elle eut le courage d'appliquer sur sonca^uret sur son bras une médaille embrasée représentant le sacré Cœur ; ce sceau divin protestait à l'enfer que Jésus était tout pour son épouse. Après sa mort, on distinguait encore l'empreinte de ce cachet sacré.
Bien des années se passèrent dans la lutte, la victoire et l'angoisse; mais pendant un Jubilé, la supérieure ayant conseillé à sœur Marie-Nicole de se faire relever de son vœu^ elle obéit.
Tout n'était pas fini pour notre bonne sœur ; il fallut accepter en 1732 le poids de la supériorité. Dieu seul sait ce qu'il en coûta à son àme, uniquement avide de s'ensevelir dans l'oubli. Mais le Seigneur avait parlé, l'humilité dut s'incliner devant l'obéissance ; et pendant six ans, cette Communauté puisa en ce riche fonds les biens qu'y avait autrefois semés la main de notre Bienheureuse.
Après ses deux triennaux, on lui confia la direction des novices. Le moment approchait où Jésus voulait récompenser sa servante ; mais un dernier fleuron manquait à sa couronne, il ne tarda pas de le lui faire acquérir. Un coup violent reçu à la tête détermina une paralysie, qui lui enleva la mémoire, la rendit incapable de tout emploi, et la jeta dans l'infirmité mentale de l'enfance. Les jours de la tribulation cessèrent enfin, et la fidèle servante de Dieu quitta cette vallée de larmes le 27 septembre 1743. Elle était âgée de soixante-douze ans, dont cinquante-six de profession religieuse.
SOEUR MARIE-THÉRÈSE BASSET i
Cette fille de choix et de grâces était d'une riche famille de la ville de Roanne, Monsieur son frère en étant actuellement le maire perpétuel. Elle fut les délices de Messieurs ses parents par ses qualités charmantes de corps et d'esprit. On n'oublia rien pour les cultiver et pour en faire une personne des plus accomplies, à quoi on réussit parfaitement.
A dix-huit ans, par la mort de Madame sa mère, notre jeune fille se vit chargée du maniement de toutes les affaires de la famille, Monsieur son père lui en ayant laissé la conduite. Elle répondit à cette confiance avec une sagesse -et une habileté admirables. Malgré les soins qu'elle prenait de toute sa maison, elle était enchantée du monde et de son faux brillant, trouvant toujours du loisir jDour être de toutes ses parties les plus agréables, ayant su trouver l'art de joindre la plus sévère modestie avec un enjouement qui la faisait rechercher dans les conversations dont sa belle humeur était l'âme et le plaisir. Son mérite personnel, joint à son bien considérable, lui attirèrent une foule de prétendants. Un seul eut le bonheur de lui plaire ; mais il en €oûta cher à tous deux ; le Seigneur permis qu'il fût tué dans un duel, par son rival le plus déclaré, qui ne pouvait soufïVir la préférence que lui donnait sur lui Mademoiselle Basset.
Un accident si funeste pénétra son cœur du néant de la
1. Résumé de la A^o^ice jointe à la Circulaire de la Mère Claude- Angélique Perrette, en date du 17 décembre 1717. S"" M. -Th. Basset comme les deux suivantes, S'" de la Martinière et S^' Jeanne-Françoise Chalon, connurent la Bienheureuse à l'époque où elle remplaçait au noviciat la Mère de ChâLcaumorand, directrice.
LA VISITATION DK l'ARAY i2^
créatuiv et de la vanité de tout ce qui n'est point Dieu. Elle tourna dès lors toutes ses pensées vers Lui et, sous la conduite d'un prudent directeur, consacra tout son temps aux exercices de la charité. Ses aumônes allaient jusqu'à la profusion ; mais c'est surtout elle-même qu'elle dépensait sans ménap^ement. Une personne d'une vie si parfaite paraissait comme nécessaire dans le monde pour en être l'exemple; mais une voix secrète l'appelait au désert de la religion pour y vivre dans un dénuement universel de toutes choses. L'attrait fut si violent qu'il ne lui fut pas possible d'y résister.
« La réputation qu'elle s'était acquise dans Roanne,^ surtout à cause de ses charités, alarma toute la ville, lorsqu'on apprit le dessein qu'elle avait de la quitter. Les principaux résolurent de s'opposer à sa sortie et de l'arrêter en chemin. Mais Dieu qui l'avait destinée pour le bonheur de cette maison, ne permit pas qu'ils fussent assez heureux pour exécuter leur entreprise. Celle de notre chère sœur,, partant du conseil souverain, fut encore mieux concertée. Rien ne put la retenir. » Elle arriva céans, après nous avoir envoyé sa bibliothèque, si bien fournie de toutes choses, qu'elle nous fît un présent très considérable.
Mais quelle fut la surprise de notre chère prétendante^ lorsqu'elle se vit, à l'âge de vingt-quatre ans, dans la soumission et dépendance d'une novice, elle qui avait toujours gouverné ! Accoutumée à faire de grandes actions pour la charité, celles qu'on lui prescrivait lui paraissaient des bagatelles. Mais la maîtresse des novices lui fit si bien comprendre la grandeur et le prix de l'obéissance dans les choses les plus légères que l'amour dont elle brûlait pour sa vocation lui rendit facile et même estimable ce qui lui avait paru d'abord si petit. Sa vêture eut lieu le 21 septembre 1087 et sa profession le 17 octobre 1G88.
Son esprit était universel, disait-on dans la Communauté, où on lui reconnaissait du génie pour les affaires. Elle les
entendait, en effet, si parfaitement que Messieurs nos avocats en étaient surpris. Un d'entre eux assurait qu'elle lui avait souvent donné des lumières.
C'était une offîcière charmante, dont les aides se trouvaient trop heureuses. Jamais on n'a vu une plus excellente infirmière, reg-ardant les malades comme la vive image de Jésus-Christ crucifié, elle avait pour elles des tendresses infinies, les servant d^un cœur royal.
Elle disait que la volonté de son Dieu faisait toutes ses délices et que toutes choses lui étaient indifférentes. La pensée de la mort ne la troublait nullement et lorsque l'heure en vint pour elle, ce fut avec bonheur qu'elle l'accueillit.
A ses derniers moments, elle entonna le Te Deiirrij et, soudain, perdit la parole. Peu après, elle expirait « dans une ardeur de séraphin ».
C'était le 26 février 1716 ; elle était âgée de 53 ans, dont 28 de profession religieuse.
SOEUR FRANÇOISE-SÉRAPHIQUE DE MARTINIERES i
Née dans un haut rang, sœur Françoise-Séraphique méprisa toujours le faux éclat mondain et ne se fit gloire que d'apprendre à s'humilier. Ses contemporaines ont écrit : (( Elle était si fort persuadée de son néant qu'elle disait à tout événement contraire : Au rien, il nest rien dû! Elle affectait souvent, quoiqu'elle eût de l'esprit de ne pas comprendre les choses qu'elle entendait très bien. Elle
i. Résumé de la A^o^ice jointe à la Circulain delà Mère Claude- Angélique Perrette, en date du 17 décembre 1717. •
cédait à tout le inonde et il serait bien dilTîcile d'exprimer la sainte avidité qu'elle avait d'acquérir cette vertu divine, par des actes réitérés, suppliant ses supérieures de lui en fournir en tous rencontres, ne trouvant de plaisir que dans l'humiliation. Elle s'attachait à toutes les petites pratiques de vertu, disant : « Je ne siii^ pan capable d'en faire de grandes », prenant toujours le plus bas et le plus pénible dans tous les offices. Elle glanait, pour ainsi dire, après les autres, comme la sage Ruth, ne laissant échapper aucune occasion d'enrichir son trésor de mérites. L'amour à la vie cachée et commune était son attrait ; tout ce qui était élevé et sublime lui était suspect, brûlant d'envie d'être une véritable fille de la Visitation, par la pratique de cette humilité douce et pénétrante. »
Sa vocation pour ce saint Ordre avait germé dans son àme dès qu'elle eut pris connaissance de nos saintes Règles, que lui envoya un jour, avec permission, notre sœur de Lyonne, sa parente. Remarquant qu'à la Visitation il y a un rang de sœurs associées ^, elle s'écria soudain : « Je suis Sainte-Marie ! Dieu et saint François de Sales ont établi cet Institut pour moi! » Mais de se déprendre du monde ne lui fut pas chose facile, car elle y était enlacée par les liens de la plus fraternelle tendresse, vivant chez Monsieur son frère, ayant avec Madame sa belle-sœur une intimité extraordinaire et menant ensemble la vie dévote^ selon les enseignements que saint François de Sales donne à Philothée. Ne pouvant arriver à obtenir le congé d'entrer au couvent, elle s'avisa un jour d'un stratagème qui lui réussit merveilleusement : « La violence de l'attrait et celle qu'elle souffrait de n'y pouvoir répondre l'avait fait tomber malade de la fièvre quarte. Un jour, que l'accès la retenait au lit et qu'elle comprit que Monsieur son frère et sa belle-sœur
1. C'est-à-dire de sœurs qui, tout en élant religieuses comme les 'lutres, n'ont pas à chanter le saint office, ce que Mademoiselle de Martinières n'eût pu faire.
étaient à portée de Fentendre, elle contrefît celle qui était tombée en rêverie, disant de toutes ses forces : « Enfin iî en faudra donc mourir ou en perdre l'esprit, puisque mon frère et ma sœur s'obstinent à me garder auprès d'eux, malgré la volonté de Dieu et l'envie que j'ai d'être Sainte-^ Marie ! » Elle en dit tant, que Monsieur son frère dit à son épouse : « Il la faut contenter; aussi bien, la perdronsnous, si elle vient à mourir de la violence que nous lui faisons sur sa vocation ». Ainsi, lui ayant fait promesse qu'il l'amènerait céans dès qu'elle serait guérie, le transport de sa joie fut si grand, que deux jours après, elle se trouva en état de partir. L'ardeur de la fièvre céda à celle du divin amour, qui la conduisait à l'Epoux céleste. La jeuncj prétendante reçut le saint habit le 2 mai 1688 et fit la sainte profession le 29 mai 1689 ^
Telle fut sa générosité au service de Notre-Seigneur qu'on a pu dire qu'elle « ne s'est jamais démentie un moment du don irrévocable qu'elle avait fait à son Dieu de tout elle-même ». Et on ajoute : « Le champ de ses vertus est si vaste qu'il est bien difficile de les mettre toutes au jour, ayant excellé dans toutes celles de son état. C'était la meilleure amie du monde, remarquent encore celles qui furent ses compagnes au monastère. Souvent, des assauts d'amour la réduisaient au mourir. Elle s'en plaignait amoureusement à son Dieu : « Je nen puis plus^ lui disait-elle, ménagez ma faiblesse, ou j'expirerai sous la violence de V effort de votre amour ! »
Une de ses dernières paroles fut : « Ma Mère, je passionne de mourir pour aller voir mon Dieu; quand viendra cet heureux moment ? » 11 arriva le 22 janvier 1718. Sœur Françoise-Séraphique avait 54 ans. Elle laissait deux nièces religieuses céans : sœur Marie-Virginie et sœur Françoise-
1. Dans le Registre ordonné par la Loi, son acte de profession est écrit de la main de la Bienheureuse, qui était alors assistante.
Xavier de Martinièros, (jui prirent le saint habit ensemble le 24 juin 1704 et tirent, de même, la sainte profession le 10 août 1705. La première mourut le 16 février 1754 et la seconde le 19 août 1724.
32« SŒUR JEANNE-FRANÇOISE GHALON i
Notre très honorée sœur Jeanne-Françoise Chalon, ayant demandé qu'on ne dît rien d'elle après sa mort, que pour lui procurer les suffrages de l'Ordre, nous suivrons son intention, et dirons seulement qu'elle était née dans le sein <le la piété même ; tous ceux de sa famille s'étant consacrés a Dieu, le fils aîné dans la Compagnie de Jésus, où il a été recteur, et le cadet fut un saint prêtre et très habile dans les atl'aires. 11 nous a rendu de très bons services dans un procès au Parlement de Besançon. Une de Mesdames ses sœurs a été longtemps supérieure de l'Hôpital de cette ville, et l'aînée, avec celle dont nous écrivons, entreprirent la vie dévote, et firent vœu de chasteté. Monsieur leur frère, qui servait cette maison en qualité de notaire, et qui était un de nos amis, nous proposa cette cadette comme une fille entendue aux affaires, et qui pourrait, dans la suite, conduire notre temporel. On la reçut presque pour ces talents ; mais le Seigneur, qui se joue de nos desseins, ne lui en donna guères d'autres, que ceux qui sont attachés à une vie humble et cachée, toujours passée dans la souffrance, et il lui fit ce présent comme un doux gage de son amour. Elle entra si bien dans cette voie si pénible k la nature, qu'elle lui demanda, sous le drap mortuaire le jour
1. Abrégé joint à la Circulaife de la Mère Marie-Hélène Coing, en date (lu 7 juillet 1743.
Marguerile-Marie Alacoque. — III. 28
de sa profession, de faire son purgatoire en ce monde, grâce que nous avons lieu de croire lui avoir été accordée, selon la prédiction que lui fît notre V. Sœur Alacoque, et tous ses premiers directeurs, surtout le R. P. Rolin, jésuite, qui lui donna par écrit d'avance le précis de toute sa vie religieuse. Aussi n'a-t-elle éprouvé que des croix de corps et d'esprit, toutes choses tournant à la crucifier. Une humeur mélancolique, des violents maux de rate, de goutte, de sciatique, rhumatisme et autres l'ont exercée presque toute sa vie et en ont fait un objet de pitié ; elle les a soutenus avec patience tant qu'il lui a été possible, par amour à sa vocation, et un très sincère à la vérité, l'obéissance, le silence et à la charité du prochain. Elle avait une grande ardeur de s'approcher du pain des forts par la sainte communion, recueillant tout ce qu'elle trouvait sur l'amour des croix et se l'appropriant. Le Seigneur, à qui elle était agréable, les lui augmenta par des peines cruelles sur son salut, ne se regardant que comme l'objet des vengeances du ciel, s'en expliquant à toutes les personnes qu'elle rencontrait, d'une manière à toucher jusqu'au fond du cœur, tandis que nous la regardions comme nous en attirant les bénédictions, et ses maux qui croissaient toujours, nous la faisaient considérer comme une âme du purgatoire. Dans ce triste état, toute sa consolation était de dire par jour plusieurs chapelets de fiât voluntas.
Enfin, ayant passé toute sa vie dans des douleurs continuelles et toute cachée en Dieu avec Jésus-Christ, elle la finit de même, selon qu'elle l'avait prédit, assurant que sa mort nous surprendrait. Elle était depuis bien des années à l'infirmerie, où elle menait une vie languissante ; elle désirait ardemment d'en voir la fin, et de s'aller réunir à son divin Principe, et rien de nouveau ne paraissait devoir l'y conduire. Elle avait demandé le matin de la veille de notre saint Fondateur qu'on la conduisit à confesse ; mais lorsqu'elle fut à table pour dîner, le catarrhe se détacha en un
instant, et Monsieur notre Confesseur, appelé au moment, la trouva qui expirait sans doute dans le Cœur de son amour crucitié, qui avait toujours été l'objet de sa dévotion. Vous jug-ez de notre consternation dans une un si prompte, si l'innocence de sa vie, et ses grandes souffrances ne nous eussent été un sûr garant que le Seigneur l'avait reçue dans le sein de sa miséricorde. Ce fut le 28 janvier 1743 ; elle était âgée de 71 ans, professe de 54, du rang des sœurs choristes. Dieu soit béni!
33« SŒUR M.-C. DE VARENNES DE GLETIN i
Notre chère sœur Marie-Constance de Varennes de Gletin était fille d'un gentilhomme de Dombes, plein d'esprit et de mérite. Madame sa mère, de la maison de Lyonne, passe non seulement pour une dame très pieuse, mais qui rend la vertu aimable en sa personne par ses rares qualités et ses gracieuses manières, qui la font estimer et chérir de toute cette ville. Sa chère fille y prit naissance et fut élevée par Madame de Lyonne, sa grand'mère. Dès le berceau, elle fut l'admiration de toutes ses compagnes par sa pénétration et la vivacité de son esprit. A l'âge de deux ans elle faisait des réparties si vives et si spirituelles qu'une fille de quinze ans aurait eu peine à en faire de pareilles. On la mit à l'abbaye de Marcigny, où elle avait de proches parents ; les dames cultivèrent si bien les heureuses dispositions de cette aimable enfant qu'à l'âge de sept ans on ne parlait que du brillant de son esprit et de sa prodigieuse mémoire. Comme ces dames n'épargnèrent rien pour lui donner une
i . Abrégé joint à la Circulaire de la Mère de la Garde, du 23 mars 1725. Celte sœur fut l'élève de Marg-uerite-Marie, au petit habit.
belle éducation, elle en a conservé une reconnaissance toute des plus vives le reste de ses jours.
A Tâge de dix ans, Madame sa mère la confia à sa chère sœur religieuse céans, notre très honorée sœur de Lyonne. On n'eut pas de peine à remarquer toutes les bonnes qualités de cette jeune demoiselle pendant qu'elle fut au petit habit. Gomme elle avait beaucoup de piété, il ne lui fut pas difficile d'écouter la voix du Seigneur, qui l'appelait à sa divine alliance. Elle demanda permission à Madame sa mère d'entrer au noviciat, qui, voulant l'éprouver, résolut de la sortir auprès d'elle pour lui, faire voirie monde avant de s'engager à la religion. Ma sœur de Lyonne, sa tante, l'envoya faire ses adieux avant que de sortir à notre V. Sœur Alacoque, qui avait été sa maîtresse ; cette sainte âme lui dit que ce n'était pas la volonté de Dieu qu'elle sortît du monastère, que si elle le faisait, elle n'y rentrerait jamais, perdrait sa vocation et mettrait son salut en danger. Aussitôt notre chère postulante fut dire à Madame sa mère que, pour toutes choses au monde, elle ne quitterait pas d'un instant son cher couvent. Elle obtint à force d'instances son agrément pour entrer au noviciat ; elle en soutint les épreuves avec beaucoup de générosité, ce qui lui mérita de prendre notre saint habit et faire la sainte profession en son temps.
La ferveur a toujours été son caractère, quoi qu'elle fût d'une très petite complexion, allant toujours au-dessus de ses forces, étant fort dure sur elle-même et d'une prévoyance extraordinaire pour prévenir les temps où elle ne pourrait faire ses emplois, d'une soumission édifiante qui lui faisait accomplir à l'aveugle les ordres de ses supérieures, quelque mortifiants qu'ils pussent être. Jamais on ne lui entendait rien dire au désavantage du prochain, toujours prête à lui rendre ses petits services, ne s'excusant presque jamais. Elle fit une fois, entre les autres, un acte héroïque en ce genre. On crut qu'elle avait fait une faute
assez considérable et (mi l'en accusa à sa supérieure, qui lui en lit une forte et vive correction. Notre chère sœur, sans s'excuser, la re^ut humblement, à genoux, avec qutant de confusion que si elle s'en fût sentie coupable. Quelque temps après, la supérieure lui demanda si elle l'était en effet ; elle lui avoua que non, dont cette chère Mère, très mortifiée, lui dit <( Que ne me disiez- vous donc d'abord la vérité? » Cette humble iille lui répondit que Notre-Seigneur l'avait intérieurement pressée de l'imiter dans le silence qu'il tint dans sa Passion, qui le fît passer pour criminel , quoiqu'il fût l'innocence même ; qu'elle avait tant d'autres défauts dont elle ne la reprenait pas, et qu'elle avait pensé que, peut-être jamais, une pareille occasion ne se présenterait à elle pour faire cet acte de vertu, qu elle ne voulait pas échapper.
Son aversion pour les emplois était étrange, surtout pour ceux qui avaient quelque distinction ; elle n'a exercé que ceux de coadjutrice, lingère et réfectorière, ayant été aide dans presque tous ceux de la maison. Sa belle mémoire faisait une partie de l'agrément de nos entretiens de l'assemblée d'après vêpres, et elle ne se dispensait presque jamais de cette règle, malgré ses fréquentes migraines et la faiblesse de sa poitrine. Elle eut fort longtemps de grandes insomnies et passait les nuits à produire des actes de toutes les vertus, surtout de contrition et d'amour de Dieu, s'entretenant des souffrances de Jésus-Christ, dont la douloureuse Passion était son attrait et ses plus chères délices. Elle faisait beaucoup de prières vocales, surtout pour les âmes du Purgatoire, et ne manquait jamais de dire l'office des morts pour chacun des parents de nos sœurs, dès qu'elle apprenait leur décès. Quoique sa santé fût fort délicate, nous croyions nous la conserver encore bien du temps, lorsqu'un flux hépatique qu'on ne put arrêter la jeta dans l'étisie. Elle vit approcher sa fin avec une tranquillité merveilleuse, en parlant comme de la chose qui l'embar-
438 VIE ET ŒL'VRES DE MARGUEKITE-MAlUE ALACOQUE
rassait le moins, ne craignant point du tout un si terrible passage. Durant sa maladie, qui a duré près d'un an, l'on n'a jamais eu plus de douceur et de mortification, d'humilité et de soumission que cette chère sœur en fit paraitre, surtout à l'égard de ses infirmières, pour qui elle avait la docilité d'un enfant, ce qui ne lui était pas naturel. Elle devint d'une indifférence surprenante pour toutes choses. On la cherchait en elle-même sans pouvoir la reconnaître ; elle n'avait plus ses réparties fines et délicates ni cette riche mémoire, devenant insensible à tout ce qui se passe ici-bas, ne témoignant pas même être touchée de la douleur que Madame sa mère avait de la perdre, lorsqu'elle venait lui rendre visite. Enfin, après avoir pratiqué à la lettre cette maxime de notre saint Fondateur : (( Xe demandez rien et ne refusez rien », tout le temps de sa maladie, voyant qu'elle augmentait beaucoup, on la munit de tous ses sacrements, et fut ainsi bien préparée aux noces de l'Epoux céleste, où il l'invitait le 19 octobre 1723, âgée de 49 ans, professe de 33, du rang des sœurs choristes.
SŒUR MARIE-DOROTHEE DE CHALOXXAY i
Cette chère sœur était oriçrinaire de Marciornv. d'une famille considérable du lieu. Elle n'a pas été novice de notre Bienheureuse, mais sa petite élève. Elle regarda toujours sa bonne Maîtresse comme la bienfaitrice de son àme et la règle de sa perfection.
Dès. son bas âge, cette enfant annonçait d'heureuses dispositions ; elle se dépouillait pour vêtir les pauvres, et se serait consacrée à leur service, si le Seigneur en Tamenant
ici ne lui eût dévoilé ses adorables volontés. Très jeune encore, elle fut re^ue au petit habit sous la conduite de Marij^uerite-Marie, qui alluma dans ce cœur innocent le feu sacré dont brûlait le sien. L'aimable enfant remarquait avec soin les pratiques de vertus que faisait sa Maîtresse, afln de les imiter. Son désir de se donner à Dieu était si grand, qu'on ne put résister à ses sollicitations pour la prise d'habit. La cérémonie de sa vèture eut lieu le 20 août i6*>0; mais, hélas ! deux mois plus tard notre Bienheureuse allait quitter la terre. Privée de son puissant secours, sœur Marie-Dorothée tomba dans une espèce de langueur spirituelle qui se prolongea plusieurs années, sans pourtant empêcher l'émission de ses vœux. Au lieu des flammes célestes qui brûlaient auparavant au cœur de cette 'chère sœur, on voyait avec tristesse la tiédeur, le dégoût et une sorte d'assoupissement moral. Heureusement sa bonne Maîtresse veillait sur elle du haut du ciel, et la jeune disciple se rendit enfin aux poursuites de la grâce. Voici à quelle occasion : témoin de son engourdissement spirituel, une sœur lui donna à lire les écrits de la Bienheureuse ; cette lecture produisit dans son âme un effet merveilleux : les ardeurs du divin amour s'y ravivèrent, et le souvenir de celle qui avait guidé ses premiers pas lui rendit la vigueur et la paix. A partir de ce moment, elle s'abandonna sans réserve à l'esprit de pénitence. Sa soif des souffrances lui fît entreprendre d'imiter l'héroïsme de notre Bienheureuse dans ses étonnantes austérités, et ses supérieures ne crurent pas devoir modérer son ardeur insatiable. Ses disciplines sanglantes se prolongeaient pendant la lecture de la Passion selon les quatre évangélistes. L'eau de vaisselle faisait son breuvage ; et comme Marguerite- Marie, elle n'eut de repos que lorsque le nom de son Bien- Aimé fut gravé sur son cœur en caractères ardents, afin qu'il lui servît de rempart contre les tentations. Un fil de fer rougi au feu et décrivant ce nom béni lui procura cette
sainte blessure. Après sa mort, on en retrouva encore l'empreinte sur sa poitrine.
Mais supprimons tout détail sur ces mortifications^ dont le récit ferait frémir, et venons au récit des récompenses que le Seigneur lui départit.
Outre le don des larmes et les douceurs ineffables dont il inondait son âme, quelquefois l'amour divin la transportait tellement, que, forcée de sortir des assemblées de Communauté, elle allait tempérer au jardin le feu qui la consumait. Un jour, dévorée par ces ardeurs séraphiques. pendant la récréation, et ne pouvant dissimuler les célestes communications de son âme avec Dieu, elle fut obligée de se retirer. Une sœur l'ayant aidée à faire un tour de jardin,, entendit les choses admirables qui s'échappaient de sa bouche sur le bonheur des saints qui jouissent de Dieu, sars craindre de le perdre. Revenue à elle-même et toute confuse d'avoir, sans v penser, laisser apercevoir son ravissement, elle consola son humilité en livrant aux flammes un gros cahier qui contenait le récit des grâces principales dont Dieu l'avait favorisée.
Son unique livre était Jésus crucifié ; notre chère sœur y trouvait la science des sciences, aussi voulait-elle ignorer tout le reste. Le vœu de faire toujours le plus parfait vint donner un nouvel élan à sa vertu ; dès lors elle répétait avec une sainte ardeur : « 0 mon Dieu ! les liens qui m'unissent à vous ne me fatiguent point ; si je pouvais, je voudrais encore les augmenter et les serrer davantage. »
Au jour de la Visitation de l'année 1708, Dieu lui fit comprendre d'une manière ineffable quel était le bonheur des filles de Sainte-Marie d'être établies sur le mont du Calvaire, où le Bien-Aimé de nos âmes se plaît à verser avec profusion les grâces qu'il nous a acquises par sa Croix ; elle en vit jaillir comme une source intarissable, et il lui fut dit : (( Considère ce que perdent celles qui descendent de ce sacré mont, pour chercher de la boue
LA VISITATION I)i; PAUAV 441
ilans les vains plaisirs des sens. Oh ! qu'il est peu d'âmes persévérantes à ne point sortir d'auprès de leur cher Epoux crucifié ! » Reconnaissant avec douleur la vérité de cette parole, notre sœur s'olîrit à Jésus pour lui tenir compairnie dans ce délaissement.
Le jour de saint Aug^ustin, elle entrevit une croix obscure ; et le 17 novembre, la vision devenant plus distincte, Jésus lui dit : « Je cherche un cœur pour y planter ma Croix î » La fervente religieuse présenta le sien ; la Sauveur l'accepta ; dès lors elle ressentit les douleurs excessives, qui, ne satisfaisant point encore sa faim des soufTranceSj la portaient à redire sans cesse : u Encore plus, Seigneur, encore plus î »
Notre sœur put enfin savourer jusqu'à la lie le calice de son bon Maître. Une maladie humiliante acheva de consumer ce qui pouvait encore rester en elle d'imparfait, et le 2 janvier 1710, à l'âge de trente-quatre ans, cet ange quitta la terre pour aller se perdre en Dieu.
« Nous ne savions, disent ses contemporaines, ce qui devait l'emporter dans nos cœurs, ou le regret de sa perte, ou la joie de sa béatitude qui éclatait sur son visage ; nous la gardâmes trois jours; le dernier elle paraissait comme une sainte extasiée, plus vermeille que pendant toute sa maladie. Ses membres restèrent aussi flexibles que son esprit l'avait été sous l'action de la grâce. »