LA MÈRE DE SAUMAISE
ABRÉGÉ DES VERTUS DE NOTRE TRÈS HONORÉE SŒUR MARIE-FRANÇOISE SAUMAISE ^
Le soin que notre très honorée sœur Marie-Françoise Saumaise a pris de cacher les grâces intérieures qu'elle a reçues pendant sa vie — et dont la fidélité nous fait juger qu'elles sont très singulières — nous met hors d'état d'en dire beaucoup de particularités, et nous la fait regarder <;omme une étoile qui a d'autant plus brillé du côté du ciel, qu'elle a eu plus d'attention à ne point paraître du côté de la terre. Ce n'est pas pourtant sur ce seul fondement que nous lui donnons ce nom d'étoile, puisque la très vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque avait eu connaissance, que des douze personnes qui devaient, comme des étoiles, composer, au ciel, une couronne brillante en l'honneur du sacré Cœur de Jésus, cette très honorée sœur était de ce glorieux nombre.
Elle était de cette ville, d'une famille considérable et
1, Extrait de la Circulaire du monastère de Dijon.
tlistiiiti^uèe par les personnes d'esprit et de piété dont elle l'tait composée. Elle entra dans ce monastère en qualité de pensionnaire à Tàge de dix à onze ans ; elle y prit le petit habit, et dès lors elle se lit connaître sage et judicieuse, Inen qu'elle eût beaucoup de feu et de vivacité d'esprit.
Monsieur son père était devenu veuf par la mort de Madame son épouse, et ayant beaucoup de tendresse pour cette chère tille qui restait seule à loger, lui iît de grandes instances pour l'obliger à sortir de la maison du Seigneur, lui disant que son domestique avait besoin d'une personne pour le gouverner, qu'elle avait assez d'âge et de raison pour le faire, et que son refus de sortir du couvent l'obligerait à passer à de secondes noces, au préjudice de sa famille.
Toutes ces raisons ne furent pas assez fortes pour ébranler sa résolution. Elle résista si généreusement à toutes ces tentatives, qu'elle entra au noviciat peu de temps après, et prit notre saint habit à quinze ans. Elle fit paraître tant de sagesse et de fidélité à ses devoirs, qu'elle fut reçue avec joie à la sainte profession. Notre vénérable Mère de Chantai fit en ce temps son dernier voyage en cette ville et ayant vu et parlé à cette jeune religieuse, elle la trouva fort à son gré et prédit qu'elle serait un jour une des bonnes supérieures de l'Ordre, 1 ayant trouvée judicieuse au-dessus de son âge. Cette bonne qualité naturelle, aidée et soutenue de la grâce, lui firent jeter les fondements de l'édifice de sa perfection, se formant et se faisant une grande habitude à toutes nos saintes observances, encore plus à l'esprit qu'à la lettre. C'était un esprit droit, un cœur sincère et rempli d'une vraie piété. Ces bonnes dispositions l'ont soutenue dans tous les événements de sa vie, pendant laquelle elle a xercé tous les emplois de la religion, étant toujours à la main de ses supérieures pour en disposer à leur gré. Elle leur était particulièrement utile dans le maniement des affaires temporelles où elle îtvait tant d'habileté et de
Marguerile-Marie Alucoque. — III. 17
lumière, que les personnes qui en faisaient leur profession étaient surprises de lui voir démêler les affaires les plus embrouillées, avec tant de promptitude et de facilité, que rien ne lui paraissait difficile. Elle a employé de longues années ce talent naturel, non seulement pour le bien de notre maison, mais encore pour le service de nos monastères, plusieurs y ayant eu grand recours, particulièrement dans les dernières affaires des amortissements. Elle était fort affectionnée et zélée pour ces occupations, sacrifiant de bon cœur son repos pour le bien commun et pour le soulagement de ses supérieures, qui pouvaient se confier de tout en elle, étant également une personne de prudence et de secret, comme de très utile service. Le Seigneur ne l'a pas seulement sanctifiée par cet exercice de charité extérieure, mais aussi par la pratique de toutes les autres vertus religieuses^ ayant été, comme nous l'avons déjà remarqué, parfaitement obéissante et si véritablement pauvre, que le plus vil était toujours le plus propre à son usage, et après sa mort on l'a trouvée dépourvue de toute chose ; aussi était-elle fort éloignée de la bagatelle et de tout ce qui peut servir de petits amusements.
Sa patience a été mise à l'épreuve par les infirmités du corps, ayant eu de longues et fâcheuses maladies, particulièrement d'une surdité qui lui arriva ensuite de très grands maux de tête. Il est vrai que la nature se trémoussa un peu en cet accident, sa pénétration lui faisant voir quelque chose de si dur pour elle. En cet état elle ne pouvait s'empêcher de demander quelquefois des remèdes à son mal avec un peu trop d'empressement ; mais la supérieure, qui était pour lors notre très honorée Mère Anne-Séraphine Boulier — qui avec le soin de la santé des corps, en avait infiniment davantage pour l'avancement des âmes dans la voie de Dieu — ne souffrit point ces mouvements imparfaits en cette chère sœur, et, sans rien négliger des remèdes propres à la guérisonde la chère souffrante, elle la traitait d'ailleurs
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eu àine forte ot généreuse par dos rebuts fort mortifiants, assurée qu'elle était de la solidité de sa vertu. Cette sage supérieure ne se mécompta point au jugement qu'elle faisait de cette vertueuse sœur, qui se gouverna en cette occasion avec une douceur angélique, ce qui lui gagna si fort le cœur de sa digne supérieure, que dès lors elle lia une étroite amitié avec elle, qui a duré jusque la mort. Cependant Dieu bénit cette conduite un peu sévère et les remèdes furent faits si à propos, que la malade fut parfaitement guérie de cette infirmité.
Elle fut ensuite élue assistante et exerça cette charge avec tant d'humilité, de rabaissement et de sagesse, que notre précieuse Mère Boulier la crut capable d'un plus grand gouvernement. En effet, elle l'accorda à nos chères sœurs de Paray qui en firent élection K Elle les a servies six ans en qualité de supérieure, avec une satisfaction réciproque, ce qui a paru par la constante amitié et confiance que cette maison a conservée pour cette très honorée sœur jusqu'à sa mort. Sans nous arrêter au détail de sa conduite sur le général, nous ne dirons qu'un mot de celle qu'elle a tenue sur la vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque, dont Dieu s'est servi comme du premier mobile, pour donner commencement à la dévotion du sacré Cœur de Jésus. Notre très honorée sœur Marie-Françoise Saumaise trouva cette chère sœur novice quand elle commença son gouvernement en notre monastère de Paray. Elle connut d'abord que c'était une âme conduite par des voies extraordinaires. Elle l'éprouva parl'humiliation, comme de la pierre de touche pour s'en assurer. Entre les personnes de mérite et savantes
\. Les Annales du monastère de Paray disent à ce pro|)OS : « La vénérée Mère Anne-Séraphine Boulier ayant bien voulu se dépouiller en notre faveur d'un sujet aussi excellent, Monsieur le Confesseur de cette chère communauté de Dijon, et deux de Mesdames les nièces de notre nouvelle Mère la conduisirent jusqu'à Paray, où elle se fit bientôt chérir et respecter. » T. 1"'', p. 4k
dans les voies de Dieu qu'elle consulta dans cette occasion, elle eut recours à notre précieuse Mère Boulier, dont elle connaissait la capacité pour ces sortes de conduites. Cette chère Mère la rassura beaucoup et lui insinua une grande estime pour cette âme privilég"iée et prévenue par de si rares faveurs. Mais ce qui acheva de la persuader de la vérité des dons de Dieu en cette âme, ce fut le sentiment du Révérend Père de La Golombiêre, jésuite, dont la vertu, comme chacun le sait, ég-alait la science et qui depuis est mort en odeur de sainteté. Ce grand religieux l'examina à fond et en fut si pénétré d'estime et de vénération, que depuis il la regarda toujours comme une sainte, voulant avoir une part singulière en ses prières. Il eut aussi une véritable estime pour la vertu et la bonne conduite de notre chère défunte, de sorte que ces trois saintes âmes contractèrent une parfaite union dans le sacré Cœur de Jésus. Nous pourrions en donner ici des preuves certaines, en rapportant les lettres que ce grand serviteur de Dieu écrivait à notre sœur Marie-Françoise Saumaise, pendant qu'il fut en Angleterre au service de la reine affligée, qui n'était pour lors que princesse d'York. L'on ne sait quoi plus admirer dans ces lettres, ou la profonde humilité de ce grand religieux, ou l'estime et la parfaite confiance qu'il avait en cette chère Mère, prenant ses avis et lui faisant un détail de toutes ses aventures qui furent en grand nombre pendant qu'il fut dans ce pays infidèle. A son retour, il passa par cette ville, où il trouva notre chère sœur que nous venionsde rappeler après son gouvernement de Paray. Elle était en la charge de directrice et pria ce serviteur de Dieu de dire un mot en particulier à ses chères novices, après la consolation que la communauté venait de recevoir par une conférence spirituelle de ce saint homme. Il lui accorda fort volontiers, et en finissant son discours il se servit fort à propos de l'absence de la maîtresse, que quelques affaires avaient tirée ailleurs, pour marquer auxnovices l'estime qu'il
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avait pour elle, les estimant heureuses d'être sous sa conduite, ajoutant même, par un trait de sa profonde humilité, <{u'il souhaiterait un pareil avantagée. Il a conservé ses sentiments jusqu'à la mort, dont il a continué de lui donner des preuves par ses lettres, en la dernière desquelles il lui dit ces paroles remarquables : u Pour les conseils que vous mo demandez, je vous dirai que depuis que je suis malade, je n'ai appris autre chose, si ce n'est que nous tenons à nous-même par bien des petits liens imperceptibles ; que si Dieu n'y met la main, nous ne les rompons jamais ; nous ne les connaissons même pas; qu'il n'appartient qu'à lui de nous sanctifier ; que ce n'est pas une petite affaire de désirer sincèrement que Dieu fasse tout ce qu'il faut faire pour cela; car pour nous, nous « n'avons ni assez de lumière, ni assez de force pour ' cela. ))
Cette très honorée sœur profitait des conseils qu'elle recevait de ce saint homme, particulièrement dans les occasions des croix qui ne lui ont point manqué. La vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque les lui avait prédites, comme pour la disposer à les porter en toute leur étendue.
Cette sainte âme eut connaissance que notre chère sœur en avait porté une intérieure au g-ré de Dieu, sur quoi elle lui écrivit ces paroles : « J'ai une extrême consolation du « plaisir que vous avez donné à Notre-Seigneur, embrassant « sa Croix avec joie et soumission, vous sentirez encore « d'autres piqûres de ses épines, mais ce sera en ce temps « qu'il se plaira à vous rendre conforme à lui. Il vous « apprendra qu'il n'est pas moins aimable sur le Calvaire « et sur la Croix que sur le Thabor. » Cette croix fut sans doute la nouvelle supériorité où elle fut engagée par le choix qu'en firent nos très honorées sœurs de Moulins. Elle passa trois ans dans ce cher monastère, où elle eut de si grandes infirmités qu'elles furent jugées mortelles. Ces chères sœurs
lui donnèrent des marques de leurs soins et de leur charité d'une manière si assidue, qu'elle fut en état de retourner chez nous après les trois ans, où elles lui ont continué les preuves de leurs bontés et parfaites amitiés jusqu'à sa fin. Ce fut après son retour en cette maison, que Dieu s'est servi d'elle, conjointement avec une de nos sœurs ^, pour l'avancement de la gloire extérieure du sacré Cœur de Jésus ; ayant voulu, par une singulière faveur pour notre maison, en faire le choix pour ce glorieux travail, où ces chères sœurs qui se sont employées n'ont pas été sans difficultés. Elles y ont été soutenues, tant par leur propre zèle et affection que par celui de la chère Sœur Marguerite- Marie Alacoque, qui leur mandait souvent : qu'elles ne se rebutassent point pour les difficultés qu'elles trouveraient toujours en grand nombre, mais qu'enfin le Seigneur régnerait malgré l'enfer. Elle mandait une fois à notre chère défunte que : cette sainte dévotion était la portion dont le Seigneur voulait avantager notre Institut, comme le cher Benjamin de son divin Cœur ; qu'il voulait que les filles de la Visitation fussent non seulement enrichies de ce trésor, mais qu'il les avait destinées pour le distribuer aux autres, sans crainte d'en rien perdre pour elles-mêmes, puisqu'il
est la plénitude infinie de tous biens Que : notre saint
Fondateur avait obtenu cette grâce pour son Institut, par les intercessions de la Sainte Vierge qui fut celle qui donna à cette sainte âme les connaissances dont nous parlons et beaucoup d'autres, qu'elle communiquait confidemment à notre chère défunte comme étant l'une des choisies de Dieu pour faire honorer le Cœur de son divin Fils. Elle marquait encore que cette sainte dévotion était extrêmement utile aux âmes du purgatoire et qu'elles en attendaient l'application avec une ardeur extrême, l'appelant un remède nouveau si salutaire à leurs souffrances, particulièrement la messe