‹ Vie et œuvresChapitre 81 sur 265 · Extrait de la Ctrcu/ai're d'Annecy, du 3 juillet · texte numérisé non relu

Extrait de la Ctrcu/ai're d'Annecy, du 3 juillet

cotte pauvre enfant no fût perdue sans ressource. L'on accourt à la nouvelle d'un accident si terrible ; Madame sa mère qui la chérissait tendrement on frémit d'horreur ; l'on cherche à la secourir, mais en vain ; l'on n'ose aborder cet animal, crainte de l'eiîaroucher davantage. Gepondant après avoir longtemps parcouru la plaine, il prend sa route vers une rivière fort rapide, où l'on crut qu'il allait jeter sa petite proie. C'est ici où le ciel, d'où l'on attendait tout son secours, lit paraître un trait bien singulier de sa protection spéciale sur cette enfant : car dans cette extrémité, l'on vit cette bête indomptable revenir tout d'un coup sur ses pas et, après s'être arrêtée, plier les jambes de devant, se décharger doucement de son fardeau sur un petit rehaussement de gazon et reprendre ensuite sa course avec la même fureur qu'auparavant.

Notre chère petite, qui n'avait pas été fort alarmée durant toute cette dangereuse promenade, comprit bien cependant que ce n'était qu'à Dieu seul qu'elle était redevable d'avoir échappé un si grand danger, et elle n'a pas manqué de lui en rendre grâce toute sa vie, aussi bien que de plusieurs autres faveurs de ce genre qui ne se sont de même jamais effacées de son souvenir.

Dieu qui voulait la détacher de bonne heure des créatures, pour ne partager avec personne les plus tendres sentiments de son cœur, permit que la mort lui ravît dès son plus bas âge tout ce qu'elle avait de plus cher au monde. A peine avait-elle trois ans lorsqu'elle perdit Monsieur son père; elle n'avait qu'autant de connaissance qu'il était nécessaire pour en ressentir vivement la séparation. Enfin la perte de Madame sa mère, qui suivit de près, la rendit entièrement orpheline et lui fît comprendre que ce n'était plus que du ciel qu'elle devait attendre tout son secours. Sa confiance ne fut pas vaine, car Dieu lui fit trouver dans les bontés d'un oncle et d'une tante, pleins de piété, une ressource très avantageuse. Elle passa quelque temps dans

leur maison, se prévalant de la tendresse de leurs soins ; mais ils reconnurent bientôt des dispositions si heureuses dans leur chère nièce, qu'ils prirent la résolution de lui procurer une éducation plus sainte que celle que l'on a coxitume de prendre au milieu du siècle. Ils crurent ne pouvoir mieux faire que de la mettre dans ce premier monastère, où la plupart des sœurs qui y étaient avaient eu le bonheur d'avoir été formées à la vie religieuse des mains de notre bienheureux Père et de notre vénérable Fondatrice. Elles leur paraissaient les plus propres à cultiver cette jeune plante qui se montrait déjà susceptible de toutes sortes de bonnes impressions. Connus qu'ils étaient fort particulièrement de notre très honorée Mère Françoise-Madeleine de Chaugy, pour lors supérieure de ce premier monastère, il ne leur fut pas difficile d'obtenir une place parmi les pensionnaires pour cette aimable enfant, qui n'était encore âgée que de douze ans. Mais cette très honorée Mère, étant lors occupée à des dépêches importantes pour Rome, elle pria notre vénérable Mère Marie-Aimée de Blonay d'aller tenir sa place. Cette vertueuse Déposée, par une suite de cette bonté engageante qui lui gagnait tous les cœurs, fît d'abord mille accueils à cette enfant, et la regardant déjà comme une postulante : « Venez, lui dit-elle, en lui tendant (( les bras, venez, ma chère enfant, au nom de Dieu dans « la sainte religion ; nous vous y tiendrons lieu de père et « de mère et nous vous chérirons tendrement. Il suffit, « ajouta-t-elle, pour vous attirer ma compassion, que vous « soyez orpheline ; comptez sur mon désir de vous rendre (( service et sachez que de la part de notre Mère je vous « donne place dans ce premier monastère. » Cette heureuse assurance lui fut bientôt confirmée par notre très honorée Mère de Chaugy qui se rendit au parloir où notre vénérable Mère de Blonay lui dit qu'elle se déclarait la protectrice de cette chère pupille, ajoutant qu'elle la lui recommandait et qu'elle demandait pour elle son amitié. Cette aimable enfant

l.V MSIIAIION Di: muAV

sontit un respectueux retour pour toutes les uiarques de bontés de ees deux honorées Mères, attendant avec impatience le moment heureux où elle pourrait s'en prévaloir. Doux mois s'écoulèrent dans cette attente et ce fut dans cet intervalle de temps (jue la Communauté eut la douleur de perdre notre précieuse Mère de Blonay, dont la mémoire est si respectable, si chère à tout notre Institut pour ses grands exemples de vertus et continuels services qu'elle lui a rendus. Elle les a terminés heureusement pour nous en donnant une place à un sujet aussi excellent que l'a été notre honorée Mère Greyfié.

La veille de la Nativité de la très sainte Vierge elle entra dans ce monastère, comme par un heureux présage qu'elle deviendrait un jour une des plus dignes (illes de Sainte- Marie. D'abord, elle eut le bonheur d'être confiée aux soins de notre très honorée sœur Françoise-Péronne de Roussillon de Bernex, propre tante de Monseigneur notre illustre Prélat. Cette digne maîtresse, qui joignait à tous les avantages de la nature une vertu des plus solides, prit fort à cœur l'éducation de sa petite élève, parce qu'elle reconnut que la semence que l'on jetterait sur un fonds si riche rapporterait un jour le cent pour un. Elle était en effet avantageusement partagée des dons de la nature ; l'on y remarquait beaucoup d'intelligence, d'ouverture pour tout ce qu'on lui enseignait, une pénétration des plus vives, une mémoire heureuse, du talent même pour la poésie; elle joignait à cela beaucoup d'adresse pour réussir dans toutes sortes d'ouvrages et une belle voix. Tant d'aimables qualités, soutenues par bien des agréments personnels, lui acquirent dans peu de temps l'estime et l'amitié de toute la Communauté. Le petit habit, qu'elle reçut, huit jours après son entrée, des mains de notre très honorée Mère de Chaugy, lui fut un pressant motif de redoubler son attention et sa fidélité aux pratiques de vertus et lui inspira- une louable émulation de surpasser ses compagnes. Elle y réus-

sit si bien, que chaque offîcière souhaitait de Favoir pour aide ; de sorte qu'à l'âge de douze ans, elle fut nommée pour celle de la sœur réfectorière, dont elle s'acquitta avec une ferveur édifiante.

Elle était heureusement secondée par ses compagnes et Ton remarquait avec consolation les progrès que cette jeune troupe faisait dans la piété, jusque là que dans le temps qui leur était donné pour se divertir, leurs plus agréables délassements consistaient dans la représentation de quelques dévotes cérémonies ; mais leur zèle s'augmentant chaque jour, il les porta enfin dans un excès que l'on ne peut excuser que par l'innocence et la simplicité de leur âge. Comme, de tous les mystères, celui du crucifiement du Sauveur leur paraissait le plus touchant, elles formèrent un jour la résolution de l'imiter ; chacune aurait voulu tenir la place de son divin Maître, mais le sort, à qui l'on s'en remit, se déclara en faveur de notre chère petite sœur. Elle fut donc -chargée d'une grosse croix, qui est dans le dortoir, que ses <;ompagnes lui firent porter assez longtemps, et supposant enfin d'être arrivées au Calvaire, aussitôt cette victime innocente s'étendit sur l'instrument de son supplice et s'y laissa serrer les pieds et les mains. La dévotion dont elle était pénétrée lui empêcha de ressentir dans ses premiers moments la douleur que cela lui devait causer ; mais quand on entreprit d'élever la croix pour imiter dans toutes les circonstances l'action douloureuse du crucifiement, alors la •chère patiente tomba dans un évanouissement qui n'alarma pas peu les complices de son martyre. Elles n'eurent rien <le plus pressé que de couper les cordages et d'aller chercher du secours pour tirer leur compagne de l'état presque ■agonisant où elles l'avaient réduite. Cependant la bonté de leurs intentions et la consternation où elles parurent leur épargnèrent une partie des reproches et des justes châtiments qu'aurait mérité une indiscrétion de cette nature. Elle ne fut pas cependant inutile à celle qui avait eu le

courag^e de se dévouer i\ ce sacrifice, car depuis ce tempslà elle sentit un grand attrait pour la Passion de Notre- Seigneur, et, de toutes les vies des saints, qu'elle lisait déjà avec beaucoup d'empressement, l'histoire des saints martyrs la touchait le plus ; elle enviait leur bonheur et elle aurait bien souhaité pouvoir comme eux répandre son sang pour la gloire de son Dieu.

Ce fut sans doute pour contenter en partie des désirs si généreux qu'elle forma la résolution de se consacrer au Seigneur dans la vie religieuse, dès aussitôt que son âge le lui permettrait ; ce qui ne lui fut pas dilïicile d'obtenir, attendant beaucoup des heureuses dispositions dont Dieu l'avait avantagée.

Elle fut confiée aux soins vigilants de notre très honorée- Mère Philiberte-Emmanuel de Monthoux, pour lors directrice, qui, secondant les attraits delà grâce sur sa fervente prétendante, avait le contentement de la voir chaque jour avancer dans le chemin de la perfection chrétienne.

Elle eut la grâce d'être reçue du Chapitre pour le saint habit le sixième décembre de Tannée 1653. Mais quelques intérêts de famille qu'il fallut démêler retardèrent sa vêture jusqu'au vingt-cinquième juillet de l'année suivante. Monseigneur Charles-Auguste de Sales, digne successeur et propre neveu de notre saint Fondateur, voulut bien en faire lui-même la cérémonie.

Les nouveaux progrès de vertu de notre jeune novice furent remarquables, se rendant fidèle et exacte à tous ses devoirs. Elle mit toute son application à se disposer à consommer son sacrifice par la profession religieuse, qu'elle eut le bonheur de faire le jour de saint Laurent, en l'année mil six cent cinquante-cinq. Comme elle fit cette action avec une piété des plus grandes, Dieu, de son côté, la favorisa de beaucoup de grâces. Il lui communiqua surtout des grandes lumières sur ces paroles que l'on nous dit alors : « Ma sœur, vous êtes morte au monde et à vous-même pour

ne plus vivre quà Dieu », et sur ces autres : « Votre vie est cachée avec Jésus-Christ... etc. » De sorte qu'elles firent pendant longtemps le sujet de ses méditations et de ses applications intérieures, avec des goûts toujours nouveaux et des secours toujours plus considérables pour s'avancer dans la vertu.

L'on ne tarda pas longtemps, après sa profession, de lui confier difTérents emplois dont elle s'acquitta également bien, et nous avons encore dans la sacristie, pour monument de son adresse, des ouvrages en broderies qui ont été fort estimés des meilleurs connaisseurs. Mais au milieu des occupations extérieures, son âme n'en était pas moins attentive à se rendre chaque jour plus agréable au divin Epoux, ce qui parut surtout dans la charge d'infirmière où la patience et la douceur inaltérable d'une jeune sœur dans une épreuve assez rude, lui fit faire mille réflexions, des plus édifiantes sur la vivacité de son naturel et sur un reste de sensibilité dont elle n'avait point encore su se défaire. Confuse d'avoir moins d'empire sur elle-même que celle qui l'avait suivie dans la sainte religion, elle résolut dès ce moment de né plus faire aucun usage de son esprit dans ce qui pourrait flatter les petits mouvements de son amourpropre. Jamais elle ne laissait échapper l'occasion de se faire à elle-même quelque application de cette nature qui servit à entretenir son humilité en se corrigeant de ses défauts. Après avoir, un jour, rendu les derniers devoirs à une bonne sœur tourière, pendant qu'elle était en prières pour le repos de cette âme, elle s'aperçut que deux sœurs tenaient ensemble quelques discours où la défunte, pendant sa vie, n'aurait point manqué de se mêler. Notre infirmière, faisant à ce sujet réflexion sur le silence nécessaire que la mort nous impose malgré nous, elle crut entendre une voix intérieure qui lui suggérait ces paroles : « Est-il bien « possible que la mort du corps ait plus de pouvoir sur (( une créature raisonnable que l'amour et la crainte de

« Dieu ! Ah 1 il no sora pas dit que l'un cède à l'autre, car « quoitju'il m'en puisse coûter j'apprendrai à me taire. » Sa résolution fut autant constante qu'elle était sincère et nous lui avons ouï dire dans la suite que si elle avait eu quelque bonheur dans la vie, c'était, en partie, à son silence qu'elle croyait on otre redevable. Dieu mit bientôt à une rude épreuve ces saintes résolutions par un trait particulier de sa Providence. En elîet, comme elle avait un «^rand talent pour l'écriture, pensant juste, s'exprimant bien et d'une manière fort aisée, notre très honorée Mère de Uabutin l'avait choisie pour une des quatre sœurs qu'elle occupait incessamment à écrire pour les procédures de la canonisation de notre saint Fondateur. Lui ayant donc un jour remis un «^^rand nombre de lettres, afin de les voir et de choisir celles qui demandaient une prompte réponse, il s'en trouva une qui n'était point encore décachetée ; elle la porta aussitôt à la supérieure qui, fort occupée dans ce temps-là, lui dit de l'ouvrir et de la voir avec les autres : elle obéit. Mais parcourant cette lettre et étant à la dernière page elle s'y trouva dépeinte de la manière du monde la plus désobligeante ; elle ressentit vivement cette rencontre et il ne lui échappa aucune des réflexions qui peuvent se faire en pareille occasion ; son esprit naturellement vif et perçant lui découvrait tous les desseins que Ton s'était proposé et le soin que l'on prenait non seulement de détruire la bonne opinion que l'on avait de ses talents, mais encore de la rendre suspecte aune supérieure pour laquelle elle avait un attachement plein de respect, ce qui surtout la touchait d'une manière très sensible. Ce qui acheva cependant de mettre le comble à son chagrin, c'est que tout cela partait d'une personne de considération, dont les sentiments étaient capables de faire les impressions les plus fortes. Un peu déconcertée par un coup si peu attendu elle ne sait quel parti prendre : tantôt elle est sur le point d'aller à la supérieure pour lui décharger son cœur et donner quelque

essor à sa peine ; tantôt elle croit devoir écrire à la personne dont elle vient d'apprendre les mauvaises dispositions à son égard ; mais à peine eut-elle commencé sa lettre et formé ces mots : Vive Jésus, que la grâce, venant au secours de la nature, lui suggéra des saintes réflexions qui calmèrent les agitations de son cœur: «Si j'étais morte, se (( disait-elle, et que l'on s'expliquât sur mon compte de « la manière que je viens de voir, qu'on rendît même « publics de pareils sentiments, que répondrais-je? Rien, « sans doute ! c'est donc là maintenant le parti que je veux « prendre, puisqu'on m'a annoncé au jour de ma profession « religieuse que j'étais morte au monde et à moi-même (( afin de vivre uniquement pour Dieu. » Elle fut si fidèle à sa résolution qu'elle n'en parla jamais, quoique la supérieure fâchée de ce contretemps lui fît naître quelquefois à dessein l'occasion de s'en plaindre. Quelque temps après, elle eut encore à soutenir une épreuve peu différente, mais elle ne le fit pas avec moins de générosité.

C'est par ces humiliations redoublées, soutenues avec tant de générosité que Dieu la disposait à recevoir les emplois qu'il lui destinait avec moins de danger pour elle et plus d'utilité pour les autres. Nos chères sœurs de Thonon éprouvèrent les premières ses rares talents pour la conduite. Gomme elles avaient supplié Monseigneur d'Alex et notre très honorée Mère Philiberte-Emmanuel de Monthoux de leur accorder un sujet de cette maison pour leur catalogue, l'un et l'autre de concert choisirent notre très honorée sœur Péronne-Rosalie, dont ils estimaient beaucoup la vertu et le mérite. Elle fut donc élue supérieure à Thonon, l'année mil six cent soixante et dix ; mais il ne fallut rien moins que la force de l'obéissance pour lui faire accepter cet emploi, soit par l'éloignement qu'elle avait pour les honneurs, soit par le chagrin que devait lui causer la séparation d'avec cette communauté qui lui était si chère. Elle se soumit cependant aux ordres de la Providence et ne pensa

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plus i[\ik s'acquitter lidèlement des devoirs dé sa charge ; aussi les a-t-elle tous remplis avec beaucoup de bénédictions €t à rentière satisfaction de la vertueuse communauté de Tlionon, pour laquelle cette chère Mère a toujours conservé une estime particulière.

Après six années de supériorité dans notre monastère de Thonon, elle fut appelée dans celui-ci par notre très honorée Mère Marie-Aimée de Rabutin avec une consolation réciproque, mais qui ne fut pas de long-ue durée ayant été <*lue supérieure dans notre monastère de Paray, l'année mil six cent soixante et dix-huit, lorsqu'elle exerçait actuellement en celui-ci la charge de directrice. Elle y fut reçue avec un empressement des plus sincères et à même temps des plus solides et des plus durables. Nous ne saurions mieux le prouver qu'en rapportant ici les sentiments d'estime et de respect que l'on y a conservés pour Jelle. Voici le Mémoire que nous en avons reçu :

« Nous n'avons point de termes assez forts pour exprimer combien nous avons été contentes et satisfaites de « feu notre précieuse Mère Péronne-Rosalie Greyfîé, pen- « dant les six années que nous avons eu l'honneur de la « posséder en qualité de supérieure. Nous avons toujours « regardé un tel bonheur comme un présent du ciel des ' plus favorables et comme un coup de la Providence des « plus heureux pour ce monastère, d'autant plus que ' n'ayant pas l'honneur de la connaître et moins encore ' son mérite et son génie supérieur, elle était entièrement " du choix de la très honorée Mère de Rabutin, à qui nous ' avions témoigné nos désirs ardents d'avoir pour supé- « rieure une religieuse du premier monastère.

(( Nous ne pouvons mieux commencer l'éloge de ses émi- " nentes vertus et de son mérite extraordinaire qu'en rap- « pelant les expressions dont se servit notre très honorée « Mère de Rabutin lorsqu'elle nous accorda cette excel- " lente supérieure dans l'année mil six cent soixante et Marrfuerile-Marie Alacoque. — III. 18

((. dix-huit ^ — Mes chères sœurs, nous disait-elle par sa

(( lettre, c'est un vrai sacrifice et dépouillement de mon

« cœur d'accorder à votre demande ma très honorée sœur

« la déposée de Thonon, à présent notre digne directrice.

(( C'est un sujet de distinction qui possède parfaitement

« l'esprit de force et de douceur propre au bon gouverne-

« ment, une âme droite et sincère, profondément humble

(( et très exacte à Tobservance ; enfin, mes chères sœurs,

« il faut aimer autant que je le fais le cher Paray pour

« éloigner de nous une Mère dont je suis persuadée que

« vous serez parfaitement contentes comme sa bonne con-

« duite précédente nous donne lieu de le croire.

'( Le mérite de cette digne supérieure surpassa nos espé- « rances, trouvant en elle un esprit solide, un cœur plein « de tendresse pour toutes ses filles et une vigilance éclairée « sur les saines et sur les malades. Elle était d'une charité « infatigable envers les faibles et envers celles qui avaient « quelques peines d'esprit, employant les jours et les nuits (( à la consolation des unes et des autres et leur sacrifiant « son temps le plus précieux. Elle était toujours la pre- (( mière à nos saints exercices, particulièrement au saint « Office, où elle était toute de feu et de flammes, ne menace géant point sa belle et bonne voix. Lorsqu'elle tenait a ses chapitres, c'était avec tant de zèle et d'onction qu'elle « venait à bout de ce que ce même zèle lui inspirait. Rien « n'était plus consolant que de lui ouvrir son cœur dans le « particulier; jamais on ne sortait d'auprès d'elle sans être « touché et animé à la vertu. Fort intérieure et fort éclai- (( rée pour la conduite des âmes, elle conduisait chacune « selon son attrait. Le Révérend Père de La Colombière,

1. En 1678, c'était la Mère Philiberte-Emmaniiel de Monthoux qui était supérieure à Annecy; la Mère Marie-Aimce de Rabutin était déposée depuis l'année précédente. Mais c'est sans doute avec cette dernière que Paray avait négocié en vue d'obtenir la Mère Greyfié comme supérieure.

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jésuite, l'aviint onlretenuo, coiiiuit aussitôt réminonce de la o^ràce qu'elle avait reçue pour le gouvernement et nous dit que nous avions en sa personne une supérieure des plus capables, très avantag^ée du don inestimable du discernement des esprits, ce qu'elle a bien fait paraître dans la conduite qu'elle a tenue sur notre Vénérable Sœur Marguerite-Marie Alacoque, où toute son habilité fut mise dans son jour. L'humilité était sa vertu dominante, nous ne lui avons jamais rien ouï dire à son avantage ; et si elle parlait quelquefois d'elle-même, ce n'était que pour s'humilier, son soin principal étant de se cacher et de s'anéantir en toutes choses. Les parloirs étaient son supplice, ayant pour les choses du dehors un éloignement extrême. Elle faisait tout l'empressement de nos récréations par la sainte joie qu'elle nous inspirait ; mais hors de là son recueillement en imposait et faisait rentrer les plus dissipées en elles-mêmes; elle ne souffrait point qu'on lui parlât inutilement aux temps du silence. Le Seigneur a béni visiblement cette maison pour le spirituel et pour le temporel pendant son gouvernement que nous pouvons assurer avoir été pour nous un temps de paix, de joie et de bonheur; ce n^est pas qu'elle n'ait eu à supporter des croix et des contradictions inévitables dans la charge de supérieure, mais son esprit généreux lui faisait compter pour rien tout ce qu'elle avait à souffrir pour son Dieu, ne se plaignant jamais, ne témoignant aucun ressentiment; la prière était alors tout son refuge, c'était là qu'elle puisait toute la force et toute la consolation dont elle avait besoin. Pour son intérieur, c'était un sanctuaire où il ne nous a pas été permis d'entrer, ne lui échappant guère de parler d'elle-même. Il paraissait cependant que son attrait était une haute estime de la grandeur de Dieu et de la grâce de sa vocation, tous ses discours ne tendant qu'à nous inspirer ces sortes de sentiments, joint à la crainte des jugements de Dieu, où elle.

« semblait être quelquefois elle-même tout abîmée par la « haute idée qu'elle avait de la sainteté infinie de cet être « souverain. Le temps de la solitude était celui de la joie de « son cœur, faisant éclater sa ferveur dans toutes ses actions. « Un jour, une de nos sœurs ayant pris la liberté de lui <( demander son occupation pendant sa retraite, elle lui dit « qu'elle avait regardé sa cellule comme une loge à quatre « faces: — J'ai vu, lui dit-elle, devant moi la mort que je (c ne puis éviter, à gauche j'ai regardé le jugement, à droite « le paradis et derrière moi l'enfer. Il serait à souhaiter (( qu'elle se fût un peu plus expliquée sur ses dispositions ; (( mais nous avons bien pu juger par sa conduite que c'était (( une âme toujours appliquée à Dieu, toujours occupée de « sa sainte présence, entièrement abandonnée à la divine (( Providence, sans aucun désir, sans aucune autre volonté « que celle de son Dieu : en ayant donné dans plusieurs « occasions des preuves édifiantes. Sa mort nous a été très « sensible, et nous espérons d'avoir en elle une puissante « avocate dans le ciel. »

Après avoir gouverné heureusement le cher monastère de Paray, qu'elle a toujours fort considéré, cette très honorée Mère fut accordée à celui de Semur, ville de l'Auxois ; elle s'y rendit avec sa soumission accoutumée et y soutint avec édification ce caractère de vertu solide et de régularité qu'elle avait toujours fait paraître. Là, comme ailleurs, elle parut une supérieure accomplie, une règle vivante et une digne fille de la Visitation, dans laquelle on remarquait une fermeté, une fidélité et un zèle admirable pour toutes nos saintes observances. Ses deux triennaux finis, l'on se flattait d'avoir la consolation de la revoir dans ce premier inonastère, mais ses supérieures se laissèrent fléchir aux instantes prières de nos chères sœurs de Semur, qui souhaitaient de la retenir au moins encore une année, en qualité de Déposée. Au bout de ce terme, elle fut élue dans notre second monastère de Rouen qui l'avait depuis quelque

temps demandée à feu Monseigneur d'Arenthon d'Alex, notre très iliirne Prélat, et à feu notre très honorée Mère Marie-Thérèse de Passier, pour lors supérieure de ce premier monastère. Tous deux, de concert, pour marque de considération, voulurent la consulter avant que de disposer d'elle : mais cette véritable reliji^ieuse leur répondit qu'elle n'avait point d'autres désirs que celui d'obéir. Elle partit donc pour se rendre où Dieu l'appelait et elle fut reçue avec une joie inexprimable dans la vertueuse communauté de Rouen, dans laquelle la réputation de son mérite et de sa capacité l'avait précédée.

Quoique plusieurs autres de nos monastères souhaitassent d'éprouver à leur tour les avantages et la douceur de son gouvernement, elle eut cependant enfin la joie d'être rappelée dans son ancienne communauté, après une absence de dix-neuf ans. Quelques marques de bontés qu'elle eût reçues ailleurs, rien n'avait pu prévaloir sur l'attachement de préférence qu'elle sentait pour ce premier monastère, oti elle désirait passionnément de se revoir afin d'y profiter, disaitelle, du peu de temps qui lui restait pour se préparer à bien mourir. Elle arriva ici le dix-septième du mois d'août de l'année mil six cent quatre-vingt-dix-sept, comme feu notre très honorée Mère Marguerite-Joseph Costa était alors supérieure. C'est à sa disposition absolue qu'elle remit dès le moment de son arrivée sa confiance, sa volonté et tout ce qui la regardait, ayant conservé l'esprit de la dépendance religieuse sans aucune altération pendant un si long gouvernement. Ce fut pour elle un fond d'une consolation très sensible de se revoir dans une petite cellule pauvre et dénuée de tout, ne s'étant rien réservé afin d'être plus conforme à Celui qui s'est fait pauvre pour l'amour de nous ; elle n'avait point alors d'autres soins que celui de goûter en paix et en silence combien le Seigneur est doux à ceux qui l'aiment.

Mais le talent tout particulier qu'elle avait pour la charge

de directrice fît qu'à la fin de Tannée Ton interrompit la douceur de son repos pour lui confier un emploi si important. Il serait difficile d'exprimer jusqu'où s'étendait ses soins, son attention et sa vigilance pour enseigner les novices et pour les former à la perfection et à la sainteté de notre état. Elle avait surtout à cœur ce qui regarde le culte de Dieu, elle n'oubliait rien pour inspirer à ses jeunes élèves le respect et la dévotion qu'il faut apporter en s'approchant des divins sacrements et le saint usage que l'on en doit faire. Souvent on a vu cette digne maîtresse passer plusieurs heures de suite à faire étudier ses novices et leur apprendre à chanter le saint Office avec une bonté et une patience sans égale, surtout à Tégard de quelquesunes qui, ne sachant pas lire, avaient cependant un grand désir de se -rendre capables de contribuer à chanter les louanges du divin Maître. Ses novices pouvaient à toute heure et avec toute sorte de confiance recourir à elle dans leurs difficultés et dans les petites peines inséparables des commencements delà vie religieuse, trouvant dans ses sages avis de quoi tranquilliser leur esprit et fortifier leur cœur. Sa bonté était à toute épreuve et sa douceur lui faisait aisément pardonner leurs fautes, lorsqu'elles étaient fidèles à s'en accuser, à moins qu'elles ne parussent être commises de propos délibéré ou par une négligence affectée. Elle avait soin principalement de ne pas souffrir qu'elles donnassent la moindre atteinte à l'obéissance, n'oubliant rien pour leur inculquer toute l'importance de cette vertu. Elle était fort éclairée sur les moindres détours de l'amourpropre et un jour une de ses novices ayant voulu avec adresse lui cacher certaine disposition dont elle ne jugeait pas à propos de lui faire l'aveu, cette habile maîtresse pénétrant dans sa pensée lui dit d'un ton qui la surprit : « Ma sœur, rappelez dans votre souvenir le châtiment « sévère que Dieu exerça à l'endroit dWnanie, et apprenez « que vous déguiser à ceux qui vous tiennent la place de

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u Dieu : c'est mentir au Saiut-Esprit. » Ces paroles firent tant d'impression sur la novice qu'il ne lui arriva jamais de retomber dans cette faute.

L'année mil sept cent elle fut élue supérieure de cette première maison, qui la jugea très digne de cette préférence par l'expérience que l'on avait fait ailleurs de ses rares talents pendant vingt-quatre ans de supériorité. L'on ne manqua pas d'applaudir à notre choix ; elle fut la seule qui en forma des plaintes, nous avouant que si elle l'avait prévu, jamais elle n'aurait pensé à procurer son rappel dans ce monastère, quelque ardeur qu'elle eût de s'y revoir. « 11 est vrai, ajoutait-elle, que Dieu ne pouvait m'élever « plus haut que de me substituer à la place de tant de « grandes et saintes supérieures qui y ont paru si digne- « ment ; mais à même temps il ne pouvait m'abaisser plus « bas que de me mettre dans un rang qui m'abîme dans la « confusion la plus profonde, me voyant si indigne de leur « succéder. » Ce fut dans cette disposition si anéantie qu'elle entra dans l'exercice de sa charge, dont elle s'acquitta de la manière la plus utile et la plus édifiante pour toutes celles qui lui étaient soumises. L'on peut dire qu'elle observait à la lettre ce qui est marqué dans la constitution de la supérieure ; aussi la relisait-elle tous les jours, mais avec des sentiments si vifs de la grandeur des obligations qu'elle impose que nous lui avons entendu dire quelquefois au sortir de cette lecture, qu'elle croyait que Dieu voilait aux supérieures l'étendue de leurs devoirs jusqu'à ce qu'elles eussent accepté ce fardeau; à moins de quoi il ne s'en trouveraient point qui voulussent contracter de si grands engagements. Quels qu'ils fussent cependant, elle les remplissait tous : c'était une règle vivante, exacte du matin jusqu'au soir dans tous nos exercices ; elle s'y trouvait toujours la première et ce n'était qu'avec beaucoup de peine qu'on pouvait l'engager à se relâcher en quelque chose dans le temps de ses indispositions. Lorsqu'on lui

représentait que son extrême sévérité pour elle-même serait un obstacle à la confiance des infirmes qui n'oseraient pas recourir à elle pour être soulagées dans leurs besoins : (( J'en serais bien fâchée, répondait-elle, nos sœurs doivent (( dans toute l'effusion de leur cœur m'exposer ce que je (( puis pour elles et être sûres que je les seconderai de toute (( la tendresse du mien ; mais qu'elles ne prennent point (( tant garde à moi, sinon autant qu'elles voudront se sou- (( venir des paroles de nos saintes règles qui ordonnent « que la supérieure soit exacte et sévère pour elle-même. »

La douceur et les avantages que nous avions goûtés pendant les six premières années sous sa conduite nous engagèrent en l'année mil sept cent douze à la choisir de nouveau pour notre supérieure. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'elle accepta cette charge, d'autant plus qu'elle qu'elle se sentait déjà accablée sous le poids de son grand âge ; cependant elle n'en rabattit rien de sa ferveur et de son ancienne vigilance, toujours également la première dans tous les exercices ; après s'être trouvée avant nous à l'oraison du matin^ elle allait au sortir de Prime à l'infirmerie, s'il y avait des malades ; ensuite elle visitait les offices où elle croyait que sa présence fût nécessaire pour savoir si tout y était dans l'ordre et puis elle vaquait à ses autres occupations, trouvant du temps pour tout, par l'attention qu'elle avait de le ménager avec soin et de n'en point perdre ; de là venait ce grand éloignement qu'elle avait pour le parloir, qui était pour elle un supplice véritable, et l'on ne pouvait lui faire un plus grand plaisir que de l'excuser auprès de ceux qui la demandaient durant le temps des exercices.

Quelque estimable que nous ait paru cette digne Mère pendant les années de son gouvernement, nous l'admirions encore davantage dans les intervalles de sa supériorité. L'on la voyait dès le moment de sa déposition reprendre l'esprit de dépendance entière et rentrer dans tous les assu-

jetlissemenls de la dernière des intérieures ; Ton comprenait assez alors que de la consulter, de lui témoigner la moindre distinction ou lui marquer les moindres égards c'était mettre sa mo'destie et son humilité dans un état violent. Une sœur voulant un jour lui parler d'une situation intérieure un peu pénible et sur laquelle elle se promettait de trouver beaucoup de soulaj^ement auprès d'elle, cette humble Déposée,, après lui avoir manjué un retour obligeant sur sa confiance, lui répondit : « Ma chère sœur, allez sur votre peine ouvrir u généreusement votre cœur à notre Mère, c'est elle à qui « le bon Dieu fournit présentement ce qui peut vous con- « soler, parce que c'est à nos supérieurs qu'il communique « ses lumières ; pour moi qui ne suis plus chargée de votre « àme, je ne puis vous plus être bonne à rien. »

Elle nous apprenait bien encore plus par ses exemples que par ses discours combien elle avait oublié ses emplois passés et combien elle souhaitait en faire perdre le souvenir aux autres. Avant été nommée assistante du noviciat sous une directrice qui lui cédait de beaucoup dans les années de religion et lui était en toutes manières très inférieure, ne semblant même d'avoir été mise dans cet emploi que pour relever la vertu de cette vénérable Déposée, laquelle après trente ans de supériorité s'assujettissait à tous les exercices les plus humiliants des novices, avec plus de ferveur et d'exactitude que n'aurait pu faire une commençante, ne se dispensant point de s'accuser de ses défauts devant la directrice et de lui rendre compte de ses pratiques de vertus, ce qu'elle eut continué plus longtemps si la supérieure, qui en fut avertie, n'eût usé de son autorité pour le lui défendre.

Nous avons su par des lettres de notre monastère de Ghaillot les distinctions et les bontés que le roi et la reine d'Angleterre marquèrent à notre chère Mère, lorsqu'elle y passa, allant à celui de Rouen et quand elle en revint, six ans après, pour se rendre ici. Mais voulant lui en parler un jour et lui faire avouer ces traits avantageux de l'estime et

de la considération que leurs Majestés Britanniques avaient conçues pour elle, nous comprîmes bientôt par son humble procédé que sa modestie en souffrait et, pour ne pas lui faire de la peine, nous crûmes devoir lui céder, malgré l'empressement que nous avions d'apprendre ce qui s'était passé dans la longue audience dont ce saint roi, d'heureuse mémoire, et son auguste épouse l'avaient honorée. Il faut bien qu'ils eussent eu occasion de reconnaître une partie de son mérite, puisqu'ils lui ont toujours continué leurs rovales bontés. Pour la reine, non contente de l'avoir fait assurer plusieurs fois de son estime et de sa bienveillance, elle voulut encore par un excès de bonté lui en donner des assurances de sa propre main, car presque aussitôt qu'on eut achevé d'imprimer la Vie du feu roi son époux, elle lui fît l'honneur de la lui envoyer, ayant écrit sur la première page du livre d'une manière pleine débouté, accompagnant toutes ces marques de distinctions d'une lettre des plus obligeantes. Cependant notre chère défunte a caché toutes ces faveurs réitérées sous le voile d'un humble silence et bien loin d'en vouloir tirer quelque avantage, elle témoigna une peine extrême sur ce qu'une sœur qui se trouva présente à l'ouverture du paquet qui renfermait ces preuves glorieuses de la considération que l'on avait pour elle, s'en aperçut contre son gré, aussi lui défendit-elle d'abord d'en parler jamais, car, lui dit-elle, « vous pensez que cela me (( doive faire honneur et je m'en trouve au contraire « abîmée de confusion, voyant combien l'on se méprend en « ma faveur ».

Notre vertueuse Mère ne fut pas traitée moins favorablement lorsque la cour de Sicile vint en Savoie, pendant sa dernière supériorité. Leurs Majestés, durant près de deux mois qu'elles passèrent à Annecy, venaient souvent dans notre église don'ner à notre grand Saint des marques de la confiance singulière qu'elles avaient dans sa protection auprès de Dieu; mais rarement ces pieux souverains

sortaient tlo notre église sans lui avoir dit à la *^rille du chœur «[uel{|ue chose d'obi ij^eant et lui avoir tëmoij^né l'estime qu'ils avaient pour sa vertu, le roi se recommandant k ses prières et lui demandant celles de la communauté pour toute la maison royale, surtout pour son Altesse royale, Monseigneur le prince de Piémont, qu'il faisait approcher aiin de procurer à notre chère Mère la consolation de le voir. La reine nous ayant fait plusieurs fois l'honneur d'entrer dans notre monastère, lui donna à son tour mille preuves de bienveillance; ellene voulut point souffrir qu'elle la quittât, ni même qu'elle restât debout en sa présence; nous eûmes lieu d'admirer à ce sujet un trait signalé de la bonté extraordinaire de cette grande reine qui, voyant la peine que se faisait notre très honorée Mère de s'asseoir auprès de sa souveraine, prit elle-même vm siège dans un coin de la chambre, où nous avions eu l'honneur de la suivre, et après l'avoir placé tout près du sien, elle obligea notre Mère d'en profiter. Dans bien des autres occasions, cette auguste souveraine prenait un soin particulier de lui donner des marques de distinctions qu'elle faisait d'elle, mais si nous n'avions point été témoins de tout ce favorable accueil, nous l'aurions sans doute toujours ignoré : comment aurait-elle pu se résoudre à nous l'apprendre, puisqu'elle ne pouvait pas souffrir qu'on lui en rappelât le souvenir ? Quelques sœurs en parlant un jour en sa présence et semblant l'en coftgratuler : « Laissons cela, leur dit-elle, « je n'y ai aucune part, c'est uniquement au saint habit « dont je suis revêtue que j'en suis redevable et je suis « bien persuadée que, sans le glorieux titre de religieuse, « l'on me laisserait dans mon néant dont 'je ne devrais « jamais sortir ; par toutes sortes d'endroits je dois être « comptée pour rien, quoique je sois très reconnaissante « des faveurs dont on m'accable. »

Mais si son humilité savait tirer de l'avantage des éloges mêmes que l'on cherchait à lui donner, elle profitait bien

plus encore des occasions qui se présentaient d'imiter les anéantissements de notre divin Sauveur quelle avait pris pour son modèle. Souvent cette très honorée Mère a reçu de divers endroits des lettres très humiliantes, dans lesquelles on la traitait avec la dernière dureté, qu'elle lisait cependant sans aucune émotion et avec une entière tranquillité ; que si, malg-ré les précautions qu'elle prenait pour cacher de pareils incidents entre elle et son Dieu, l'on venait à s'en apercevoir, elle priait avec instance qu'on ménageât la sainte charité à l'égard des intéressés ; elle le recommandait surtout à la sœur qui écrirait pour elle, et la trouvant une fois qu'elle répondait d'elle-même aux expressions désobligeantes et aux termes piquants d'une lettre qui lui était tombée par hasard entre les mains, cette vertueuse Mère l'en reprit en lui disant qu'elle apprît à devenir évangélique et à rendre le bien pour le mal, si elle ne voulait pas gêner sa confiance. Non contente de bien d'autres humiliations de cette nature que la divine Providence prenait soin de lui ménager, elle cherchait elle-même avec ardeur les occasions de pratiquer l'humilité. Soit qu'elle fût supérieure ou déposée, on ne pouvait lui faire un plus sensible plaisir que de la laisser suppléer pour nos sœurs domestiques dans les plus vils emplois. Rien n'était plus édifiant que de voir avec quel profond rabaissement elle s'accusait de ses fautes : c'était toujours dans des termes si anéantissants qu'il était aisé de s'apercevoir du désir qu'elle avait de se détruire ; elle inculquait fortement cette pratique à toutes celles dont elle avait la conduite et un jour une sœur lui disant que si ces sortes d'occasions anéantissantes étaient plus rares, on aurait plus de courage pour les mettre à profit, cette chère Mère répondit d'un air tout prévenu en faveur de l'humilité : « Ma chère sœur, « avez-vous jamais entendu un laboureur se plaindre d'avoir « trop de fumier pour engraisser les terres dont il a la <( culture, et n'avez-vous point pris garde qu'au contraire

LA VISITATION DR PARAY 28r>

« il n'est jamais plus content que lorsqu'il en a à abon- « dance»? faisons l'application morale de cette petite com- « paraison ot disons que les occasions d'humiliations et «1 d'anéantissements étant à notre é^^-ard ce qu'est le fumier « pour procurer la fertilité des campa<^nes, nous devons en « être saintement avides dans l'espérance que, par ce <* moven, nous rendrons des fruits très abondants au Père <« de famille qui demande cela de nous. »

Tous ces différents traits persuaderont aisément qu'elle ressentait véritablement dans le fond de son cœur cet éloignement qu'elle a toujours témoigné pour les emplois, qui l'a engagée à demander plusieurs fois à Monseigneur notre digne prélat avec les plus vives instances et les plus pressantes sollicitations la permission de se déposer et de renoncer à la charge de supérieure ; mais Sa Grandeur connaissait trop son mérite pour y consentir.

A ce récit abrégé des vertus de notre très honorée Mère Péronne-Rosalie- Greyfîé nous avons cru devoir ajouter les circonstances édifiantes de sa dernière maladie, dans laquelle elle a couronné tout ce qu'elle avait fait de bien pendant sa vie par une heureuse persévérance et une patience invincible nu milieu des douleurs les plus aiguës. Son grand âge qui <Iiminuait chaque jour les forces de son corps ne faisait qu'augmenter celles de son âme ; ainsi cette grande religieuse, faisant chaque jour de nouveaux progrès dans la perfection, nous paraissait comme un flambeau qui redouble la vivacité de sa lumière lorsqu'il est sur le point de s'éteindre. Dieu voulant donc achever de la purifier l'éprouva pendant l'année qui précéda sa mort par des grandes souffrances qui furent les tristes présages de la prochaine perte que nous devions faire. Elle fut atteinte en mil sept cent quinze d'un rhumatisme au bras droit qui la fit beaucoup souffrir ; à cela se joignit une toux violente qui épuisait le peu de force qui lui restait encore, enfin <les fluxions à la tête et une forte oppression de poitrine

qui survinrent ensuite nous alarmèrent vivement et nous firent craindre des suites plus fâcheuses. En efTet le treizième de décembre, jour destiné à honorer la précieuse mort de notre vénérable Fondatrice, cette chère Mère se sentit tant de mal que, craignant une surprise, elle demanda en grâce qu'on lui apportât le saint viatique, aussitôt qu'on aurait donné le signe du réveil, ne voulant pas causer du trouble durant le repos de la nuit. Après la réception de ce Sacrement adorable, elle nous parut un peu mieux et il fut aisé déjuger que ce pain des forts avait opéré dans elle un changement consolant. Cependant Monseigneur notre illustre Prélat, dont nous éprouvons les bontés paternelles dans toutes les occasions, ayant appris nos alarmes et le péril de notre très honorée Mère, la vint voir aussitôt et lui réitéra tous les témoignages qu'il avait coutume de lui donner de sa bienveillance et de son estime.

Elle s'aperçut bien elle-même que le terme de sa vie n'était pas fort éloigné et elle perdait rarement de vue ce grand objet pour avoir des motifs plus pressants de s'y disposer de mieux en mieux chaque jour. Crainte de se voir surprise, elle avança sa retraite et afin de suivre son attrait pour la vie cachée, cette humble Mère choisit à dessein pour le temps de sa solitude celui dans lequel la cour de Sicile devait arriver dans cette ville ; mais sa prévoyance lui fut inutile : Sa Majesté voulut la voir et son Altesse royale l'assura aussi bien que toute la Communauté du souvenir et de la protection de la reine sa mère qui n'avait pas été du voyage. L'on eut beaucoup de peine à retirer d'un petit coin du chœur notre vertueuse solitaire qui ne s'attendait pas à tous ces honneurs et qui était plus incapable que jamais d'en être touchée, car elle s'était surtout appliquée dans la solitude à mourir toujours plus parfaitement à toutes les créatures ; aussi les choses d'ici-bas lui étaient devenues si étrangères qu'elle n'y prenait presque plus aucune part. Une âme si détachée de la terre ne pou-

vait plus y faire un trop lon^r séjour, aussi l'on eût dit que son C(H'ps, (le concert avec elle, se hâtait de rompre les liens qui la retenaient. Notre très honorée Mère céda donc au poids de ses infirmités et se vit réduite à rentrer dans l'infirmerie dès les approches de l'hiver.

Telle était la force des saintes habitudes qu'elle avait contractées depuis son entrée dans la religion que toute accablée qu'était son âme par la société d'un corps qui se détruisait, elle n'avait rien perdu des ardeurs de sa charité et de ses attentions bienfaisantes pour le prochain.

Monseigneur notre incomparable Prélat, qui l'avait constamment honorée de son estime et de sa bienveillance, continua de lui en donner des preuves durant sa dernière maladie, l'ayant favorisée de plusieurs de ses consolantes visites, dans Tune desquelles il lui dit en la quittant qu'il la laissait comme Madeleine au pied de la Croix du Sauveur mourant. Cette idée, qui répondait parfaitement à l'attrait singulier qu'elle avait pour s'occuper de la passion du Sauveur, parut fort efficace pour la consoler dans ses douleurs aiguës ; aussi se fit-elle apporter à l'heure même une taille-douce fort dévote qui représentait cette sainte amante dans la situation dont Monseigneur lui avait parlé et après l'avoir regardée fort attentivement, elle pria qu'on la mît au pied de son lit avec une de la sacrée Vierge et celle de notre saint Fondateur, afin d'avoir toujours les yeux sur ces objets de sa dévotion la plus singulière et la plus tendre.

Son esprit naturel, fécond en bonnes pensées, lui en fournissait sans cesse de nouvelles et c'était surtout dans les plaies sacrées du Sauveur qu'elle puisait toute sa consolation. Une sœur lui disant un jour que non seulement elle était aux pieds de Notre-Seigneur en croix, suivant l'intention que Monseigneur notre digne Prélat lui avait inspirée, elle était elle-même sur la Croix : « Il est vrai, (' répondit cette chère mourante, mais par malheur pour

« moi je m'y tiens bien mal, obtenez-moi par vos prières (( un peu plus de patience. »

Comme l'on s'aperçut qu'elle tendait à grands pas à la mort, on lui réitéra plusieurs fois les prières de la recommandation de l'âme et l'on la fît profiter de l'indulgence plénière accordée par notre Saint Père le Pape, Alexandre septième, à toutes les religieuses qui composaient cette communauté au temps de la béatification de notre saint Fondateur, dont elle avait été du nombre; et après une agonie assez longue mais douce et tranquille, le Seigneur ayant achevé de purifier par la souffrance cette amante de la Croix, satisfait de sa patience, il rompit les liens qui la retenaient dans cette vallée de larmes et l'appela, comme nous avons tout lieu de le croire, dans le sein de la miséricorde éternelle : ainsi elle expira dans le baiser du Seigneur, un vendredi, vingt-sixième de février [1717] à trois heures après midi, comme si le ciel eût voulu l'honorer de cette conformité avec son divin Maître, en récompense de la dévotion singulière qu'elle avait toujours eue pour sa Passion. Son visage parut si doux et avec tant de sérénité après sa mort que, nonobstant notre juste douleur, nous trouvions beaucoup de consolation à la regarder.

Pour sa mémoire, elle vivra à jamais dans nos cœurs, et nous espérons que, de son côté, elle nous tiendra la promesse qu'elle nous a faite de se souvenir de nous devant le trône de Dieu, s'il lui accordait ses saintes miséricordes, d'autant plus que nous la croyons bien au nombre de ces heureux morts qui meurent dans le Seigneur et que leurs bonnes œuvres accompagnent dans l'autre vie.

L'humilité de cette très honorée Mère lui avait fait demander qu'on n'écrivît rien d'elle après son trépas que pour mendier en sa faveur les suffrages de notre saint Ordre; mais nous n'avons pas cru qu'il fût juste, en cette occasion, de déférer à ses souhaits, quoique tout ce que nous avons essayé de dire de ses actions et de ses vertus

n'en soit presque la moindre partie, à cause du soin qu'elle avait de dérober ii la connaissance des hommes tout ce qui était capable de lui attirer quelque estime. Le révérend Père Croiset, jésuite, dans l'histoire qu'il a composée de notre vertueuse Sœur Marguerite-Marie Alacoque, parle beaucoup de notre précieuse défunte, quoique sans la nommer, parce qu'elle était encore vivante ; mais Monseig-neur Tévéque de Soissons que nos chères sœurs de Paray ont eu l'honneur d'avoir pour Père spirituel, aura la liberté de le faire dans la vie qu'il compose de cette Vénérable Sœur, qui sera bientôt sous la presse. Il serait à souhaiter que l'on eut pu recueillir un plus grand nombre des saints enseignements et des rares exemples de vertus que nous a donnés notre très honorée Mère Péronne-Rosalie Greyfié : nous avons cru cependant que cet abrégé ne laisserait pas de donner quelque idée de son mérite et des grands sujets d'édification à ceux qui en feront la lecture.

Dieu soit béni !

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