CHAPITRE LXXXIII
11 n’y avait pas dans notre famille de scène plus amusante;— et pour lui rendre justice sur ce point, — j’ôte ici mon bonnet et je le pose sur la table, tout près de mon écritoire, afin que ma déclaration au monde sur cet article en soit plus solennelle, à savoir — que je crois dans mon âme ( à moins que l’amour et trop de confiance en mon entendement ne m’aveuglent), que la main de l’auteur suprême et premier inventeur de toutes choses n’a jamais fait ou réuni de famille (du moins dans la période dont je me suis mis à écrire l’histoire) — dont les caractères aient été tracés ou combinés pour cette fin avec un bonheur aussi dramatique que l’étaient les nôtres; ou à laquelle, la faculté de présenter des scènes aussi exquises, et le pouvoir de les changer perpétuellement du matin au
soir, aient été conférés et remis avec une confiance aussi illimitée qu’à la famille Shandy.
Aucune de ces scènes, dis-je, de notre fantasque théâtre n’était plus divertissante — que celle qu’occasionnait fréquemment ce même chapitre des longs nez, — principalement quand l’imagination de mon père était échauffée par ses recherches, et qu’il n’était content que quand il avait échauffé aussi celle de mon oncle Toby.
Mon oncle Toby donnait le plus beau jeu possible à cette tentative de mon père; et avec une patience infinie il restait assis des heures entières à fumer sa pipe, tandis que mon père s’exercait sur sa tête, et en sondait toutes les avenues accessibles pour y faire entrer les solutions de Prignitz et de Scroderus.
Si elles étaient au dessus de la raison de mon oncle Toby, — ou si elles y étaient contraires, — ou si sa cervelle était comme de l’amadou humide, auquel aucune étincelle ne saurait prendre; ou si elle était trop pleine de sapes, de mines, de blindes, de courtines, et autres préoccupations militaires, pour être capable de voir clair dans les doctrines de Prignitz et de Scroderus, — je ne le dirai pas; — que les savants des écoles, — les marmitons, — les anatomistes et les ingénieurs se battent là-dessus entre eux.
C’était, je n’en fais aucun doute, un malheur dans cette affaire, que mon père eût à en traduire chaque mot au profit de mon oncle Toby, et cela du latin de Slawkenbergius, sur lequel il n’était pas très-ferré : ce qui faisait que sa traduction n’était pas des plus pures, et généralement ne l’était jamais moins que lorsqu’elle aurait dà l’être le plus. — Ceci ouvrit naturellement la porte à un autre malheur : — c’est que dans les plus chauds paroxysmes de son zèle à dessiller les yeux de mon oncle Toby, — les idées de mon père couraient d’autant plus en avant de la traduction, que la traduction surexcitait davantage celles de mon oncle Toby ni l’un ni l’autre
n’ajoutait beaucoup à la clarté des leçons de mon père.
DE TRISTRAM SHÀNDY.