‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 99 sur 331 · CHAPITRE LXXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXII

O Slawkenbergius! toi, le fidèle analyseur de mes disgrazias , — toi, le triste prophète de tant de coups de fouet et d’accidents qui à tel ou tel relais de ma vie me sont tombés dessus parce que j’avais le nez court, et non pouraucune autre cause que je sache, — dis-moi, Slawkenbergius! quelle secrète impulsion était-ce, quelle intonation de voix ( d’où venait-elle? comment résonna-t-elle à

tes oreilles? — Es-tu sûr de l’avoir entendue ? ), — qui te cria la première: — va, — va, Slawkenbergius ! consacresy les travaux de ta vie , — néglige tes amusements , — évoque toutes les puissances et facultés de ta nature, — macère-toi au service des hommes , et écris pour eux un grand in-folio, dont le sujet sera leurs nez.

Comment la communication s’en fit au sensorium de Slawkenbergius, — de façon que Slawkenbergius sût quel était le doigt qui toucha la clef, — et quelle était la main qui fit aller le soufflet, — comme Hafen Slaw'kenbergius est mort et enterré depuis plus de quatre-vingt-dix ans, — nous ne pouvons faire là-dessus que des conjectures.

On joua de Slawkenbergius, autant que j’en sache, comme d’un des disciples de Whitefield — c’est-à-dire, monsieur, avec une assez nette intelligence de celui des deux maîtres qui avaient louché son instrument, — pour rendre inutile tout raisonnement sur ce sujet.

Car dans le compte que Hafen Slawkenbergius

rend au monde de ses motifs et raisons d’écrire, et de sacrifier tant d’années de sa vie à ce seul ouvrage, — vers la fin de son prolégomène , lequel, par parenthèse, aurait dû venir en premier, — mais le relieur l’a fort injudicieusement placé entre la table analytique du livre et le livre lui-même, — il informe son lecteur que depuis qu’il est arrivé à l’âge de discernement, et qu’il a été en état de se mettre froidement à considérer en lui-même l’état et la condition véritables de l’homme, et à distinguer le principal but et objet de l’existence ; — ou, — pour abréger ma traduction, car le livre de Slawkenbergius est en latin , et n’est pas peu prolixe en cet endroit ; — depuis que j’ai compris, dit Slawkenbergius, quelque chose, — ou plutôt rien à rien, — et que j’ai pu m’apercevoir que la matière des longs nez avait été trop négligemment maniée par tous mes prédécesseurs, — moi, Slawkenbergius, j’ai senti une forte impulsion, et au dedans de moi une voix puissante et irrésistible qui m’invitait à ceindre mes reins pour cette entreprise.

Et pour rendre justice à Slawkenbergius, il est entré dans la lice avec une plus forte lance, et y a fourni une bien plus longue carrière qu’aucun de ceux qui y étaient

entrés avant lui : — et vraiment, à beaucoup d’égards, il mérite d’être enniché comme un prototype sur lequel tous les écrivains, au moins ceux d’ouvrages volumineux, doivent modeler leurs livres ; — car il a, monsieur, embrassé le sujet tout entier, — il en a examiné chaque partie dialectiquement, — puis il l’a mis en plein jour; l’éclaircissant de toute la lumière que la collision de ses facultés naturelles pouvait y faire jaillir, — ou que la plus profonde connaissance des sciences le mettait à même d'y jeter; — comparant, colligeant, et compilant; — quêtant, empruntant et pillant, sur sa route, tout ce qui avait été écrit et débattu là-dessus dans les écoles et portiques des savants : eu sorte que le livre de Slawkenbcrgius peut proprement être considéré, non-seulement comme un modèle, — mais comme un diceste complet, et de régulières institutes des nez, comprenant tout ce qu’il est ou peut être nécessaire de savoir sur la matière.

C’est pour celte cause que je m’abstiens de parler de tant de livres et traités précieux ( à cela près) de la collection de mon père, écrits soit en plein sur le nez, — soit y touchant collatéralement ; — tels par exemple que Prignitz, que j’ai là en ce moment sur ma table, et qui avec un savoir infini, et après le plus candide et le plus savant examen de plus de quatre mille crânes différents, dans au delà de vingt charniers de la Silésie, qu’il avait fouillés, — nous a informés que la mesure et la configuration des parties osseuses des nez humains, dans n’importe quelle contrée donnée, excepté la Crimée, où ils sont tous écrasés avec le pouce, en sorte qu’on ne peut former sur eux aucun jugement, — sont beaucoup plus semblables que le monde ne se l’imagine; — la différence entre eux étant, dit-il, une pure bagatelle qui ne vaut pas la peine d’être remarquée ; — mais que la taille et la beauté de chaque nez individuel, et ce qui fait qu’un nez est au dessus d’un autre, et a un plus grand prix, tout cela est dû à ses parties cartilagineuses et musculaires, dans les conduits et sinus desquelles le sang et les esprits animaux étant poussés et chassés par la chaleur et la force de l’imagination, qui n’en est qu’à un pas ( sauf le cas des idiots, que Prignitz, qui avait vécu nombre d’années en Turquie,

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suppose être sous la tutelle plus immédiate du ciel), — il arrive et doit toujours arriver, dit Prignitz, que la supériorité du nez est en proportion arithmétique directe de la supériorité de l’imagination de celui qui en est porteur.

C’est pour la même raison, c’est-à-dire, parce que tout cela est compris dans Slawkenbergins, que je ne dis rien non plus de Scroderus ( Andrea ), qui, tout le monde le sait, se mit à attaquer Prignitz avec une grande violence;

— prouvant à sa manière , d’abord logiquement, et puis par une série de faits entêtés, « que Prignitz était si loin de la vérité en affirmant que l’imagination engendrait le nez, qu’au contraire, — c’était le nez qui engendrait l’imagination. »

Les savants soupçonnèrent Scroderus d’un indécent sophisme ici; — et Prignitz s’écria dans la discussion que Scroderus lui avait faussement attribué cette idée; — mais Scroderus continua de maintenir sa thèse.

Mon père était en train de peser en lui-même de quel côté il se rangerait dans cette affaire , lorsque Ambroise Paré la décida en un moment, et renversant les systèmes et de Prignitz et de Scroderus, d’un seul coup renvoya mon père aussi loin de l’un que de l’autre.

Soyez témoin

Je n’apprends rien au lecteur savant — en disant cela,

— je n’en fais mention que pour montrer aux savants que

je sais le fait moi-même

Que cet Ambroise Paré était chirurgien en chef et raccommodeur de nez de François IX de France , et fort en crédit auprès de lui et des deux rois précédents, ou suivants (je ne sais lequel) — et qu’excepté la méprise qu’il fit dans son histoire des nez de Taliacotrus, et dans sa manière de les poser, — il fut considéré par le collège entier des médecins de ce temps, comme se connaissant mieux en fait de nez qu’aucun de ceux qui y avaient jamais mis la main.

Or, Ambroise Paré convainquit mon père que la vraie cause efficiente de ce qui avait si fort captivé l’attention du monde, et de ce sur quoi Prignitz et Scroderus avaient gaspillé tant de savoir et de belles facultés, — n’était rien de tout cela; — mais que la longueur et la beauté du nez

étaient dues simplement à l’état mou et flasque de la gorge de la nourrice, — comme l’aplatissement et la petitesse des nez exigus l’étaient à la fermeté et à la répulsion élastique du même organe de nutrition dans les sujets pleins de vie et de santé; — ce qui, quoique heureux pour la femme, était la ruine de l’enfant, attendu que son nez était si rabroué, si repoussé, si comprimé et si refroidi par là , qu’il n’arrivait jamais ad mensuram suam legitimam ; — mais que dans le cas où la gorge de la nourrice ou mère était flasque et molle, en s’y enfonçant, dit Paré, comme dans du beurre, le nez était fortifié, nourri, engraissé, rafraîchi, restauré, et en voie de perpétuelle croissance

Je n’ai que deux observations à faire sur Paré ; premièrement, c’est qu’il prouve cl explique tout ceci avec infiniment de chasteté et de décence d’expression : — que pour cela son âme repose éternellement en paix !

Et deuxièmement, c’est qu’outre les systèmes de Frignitz etdeScrodcrus que l’hypothèse d’Ambroise Paré renverse victorieusement, — elle renversa en même temps le système de paix et d’harmonie de notre famille , et pendant trois jours de suite, non-seulement elle brouilla les cartes entre mon père et ma mère, mais elle mit aussi, à l’exception de mon oncle Toby, toute la maison et tout ce qui s’y trouvait sens dessus dessous.

Jamais assurément, dans aucun siècle ou pays, récit aussi ridicule d’une dispute entre un homme et sa femme, n’a passé par le trou de serrure d’une porte de rue.

Ma mère , il faut que vous le sachiez mais j’ai

cinquante choses plus nécessaires à vous apprendre d’abord ; — j’ai cent difficultés que j’ai promis d’éclaircir, et mille infortunes et mésaventures domestiques qui s’accumulent sur moi dru et menu, à la file l’une de l’autre. Une vache a fait irruption ( demain matin ) dans les fortifications de mon oncle Toby, et a mangé deux rations et

■ Cest parce que ma nourrice auoyt les telins molleti; en la laictant, mon nei y enfomlroyt comme en beurre, et la sesleuoyt et croissnyt comme la paste dedans la met, Les durs telins de nourrices font les cnCans camus. Mais, guay, guay, ai formam nau' cognoicilur ai le leuaui. Rabelais, Gargantua, lis. I, chap. XL.

(iVote du traducteur.)

demie d’herbe desséchée, arrachant avec, les mottes de terre qui formaient le revêtement de son ouvrage à cornes et

de son chemin-couvert. Trim insiste pour passer à

un conseil de guerre — la vache à fusiller, — Slop à crucifier, — moi-même à tristramiser et à martyriser dès mon baptême; — pauvres malheureux diables que nous sommes tous ! — j’ai besoin de langes ; — mais il n’y a pas de temps à perdre en exclamations ; — j’ai laissé mon père étendu au travers de son lit, et mon oncle Toby assis à côté de lui dans sa vieille chaise à franges; j’ai promis de revenir à eux dans une demi-heure; et voilà déjà trente-

cinq minutes d’écoulées. De toutes les perplexités où

ait jamais été vu un auteur mortel, — celle-ci est certainement la plus grande ; car j’ai à finir, monsieur, l’in-folio de Hafen Slawkcnhergius; — à rapporter un dialogue entre mon père et mon oncle Toby sur la solution de Prignitz, Scroderus, Ambroise Paré, Panocratcs et Grandgousier ; — à traduire un comte de Slawkenbergius, et tout cela en cinq minutes de moins que pas de temps du tout. — Quelle tête ! — plût au ciel que seulement mes ennemis en vissent le dedans !

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