CHAPITRE XCI1I
Quand je réfléchis sur I’uomme, frère Toby, et que je jette les yeux sur ce côté sombre de lui qui représente sa vie comme exposée à tant de causes de trouble ; — quand je considère, frère Toby, combien nous mangeons souvent le pain de l’affliction, et qu’elle nous attend à notre naissance, comme notre part d’héritage Je n’ai pas eu
de part d’héritage, dit mon oncle Toby, interrompant
mon père, si ce n’est mon brevet. Eh mais! dit mon
père, est-ce que mon oncle ne vous a pas laissé cent vingt livres de rente? Qu’aurais-je pu faire sans cela? re-
partit mon oncle Toby. — C’est une autre affaire, dit mon père avec humeur ; — mais je dis, Toby, que quand on parcourt la liste de tous les mécomptes et déplorables arti-
clés dont le cœur de l’homme est surchargé, on se demande par quelles ressources cachées l’esprit est mis en état de les supporter, et de tenir bon, comme il le fait, contre les déceptions auxquelles notre nature est en butte.
C’est par l’assistance du Tout-puissant, s’écria mon
oncle Toby en levant les yeux au ciel et en pressant ses
deux mains Tune contre l’autre ce n’est pas par notre
propre force, frère Shandy; — un factionnaire dans une guérite de bois pourrait aussi bien prétendre à tenir contre un détachement de cinquante hommes. — Nous sommes soutenus par la grâce et l’assistance du meilleur des êtres.
C’est trancher le nœud au lieu de le dénouer, dit
mon père. — Mais permettez-moi, frère Toby, de vous faire pénétrer un peu plus avant dans ce mystère.
De tout mon cœur, repartit mon oncle Toby.
Mon père aussitôt changea d’attitude pour prendre celle que Raphaël a si habilement donnée à Socrate dans son école d’Athènes: attitude qui, votre connameurie le sait, est si parfaitement imaginée, qu’elle exprime jusqu’à la manière particulière de raisonner de Socrate, — car il tient l’index de sa main gauche entre l’index et le pouce de la droite; et semble dire au libertin qu’il réforme; — « Fous m’accordez ceci, et ceci : quant à ceci et à ceci, je ne vous le demande pas; — c’en est la conséquence naturelle. »
Ainsi se tenait mon père, son index serré entre l’autre index et le pouce, et raisonnant avec mon oncle Toby, qui était assis dans la vieille chaise à franges, garnie à l’entour de pentes à glands d’estame de plusieurs couleurs. — — OGarrick! — quelle admirable scène tu ferais de ceci avec ton talent exquis! et que de plaisir j’aurais à en écrire encore une pareille pour profiter de ton immortalité, et mettre la mienne à l’abri derrière !