CHAPITRE C
— Alors donnez-moi ma culotte qui est sur la chaise,
dit mon père à Susanne. Vous n’avez pas le temps
de vous habiller, monsieur, s’écria Susanne, — l’enfant a
la face aussi noire que mon Que votre quoi? dit mon
père ; car, comme tous les orateurs, il était grand appro-
fondisseur de comparaisons. Miséricorde, monsieur,
dit Susanne, l’enfant est en pâmoison. — Et où estM. Yo-
rick ? Jamais où il devrait être, dit Susanne; mais
son curé est dans le cabinet de toilette, l’enfant sur les bras, et attendant le nom ; — et ma maîtresse m’a dit de courir aussi vite que je pourrais, savoir si, comme le capitaine Shandy est le parrain, l’enfant ne doit pas être appelé comme lui.
Si on était sûr, se dit mon père en se grattant le sourcil, que l’enfant fût mourant, on pourrait aussi bien en faire la politesse à mon frère Toby, — et ce serait une pitié, en pareil cas, de lui donner un aussi grand nom que celui de Trismégiste ; — mais il peut en revenir.
Non, non, — dit mon père à Susanne, je vais me lever. — — Vous n’en avez pas le temps, cria Susanne, l’enfant est aussi noir que mon soulier. — Trismégiste, dit mon père. — Mais attends, — ta tête est un pot qui fuit, Susanne, ajouta mon père ; pourras-tu y porter Trismégiste sans le répandre tout le long du corridor? — ■ — Si je pourrai ? s’écria Susanne en refermant la porte avec colère. — — Si elle le peut, je veux être fusillé, dit mon père
sautaut à bas du lit dans l’obscurité, et cherchant à tâtons sa culotte.
Susamie courait en toute bâte dans le corridor.
Mon père en toute hâte tâchait de trouver sa culotte.
Susanne avait l’avance, et la garda. — C’est Tris — quelque chose, cria Susanne. Il n’y a pas, dit le curé,
d’autre nom de baptême au monde commençant par
Tris — t que Tristram. Alors c’est Tristramgiste , dit
Susanne.
Il n’y a pas là de giste, imbécile ! — c’est mon
nom, répliqua le curé, tout en plongeant sa main dans le bassin; Tristram! dit-il, etc., etc., etc., etc. : — Tristram donc je fus appelé , et Tristram je serai jusqu’au jour de ma mort.
Mon père suivit Susanne, sa robe de chambre sur le bras, et n’ayant que sa culotte, attachée, dans sa précipitation, par un seul bouton ; et ce bouton, dans sa précipitation, seulement à moitié passé dans la boutonnière.
Elle n’a pas oublié le nom ? s’écria mon père en
entr'ouvrant la porte. Non, non, dit le curé, d’un ton
d’intelligence. Et l’enfant est mieux, s’écria Susanne.
Et comment va votre maîtresse? — Aussi bien, dit
Susanne, qu’on peut s’y attendre. Pouah ! dit mon
père, le bouton de sa culotte s’échappant de la boutonnière ; — en sorte que sur la question de savoir si l’interjection fut dirigée contre Susanne ou contre la boutonnière;— si pouah! était une interjection de mépris, ou une interjection de pudeur, il y a doute ; et il y aura <doutc jusqu’à ce que j’aie le temps d’écrire les trois chapitres favoris suivants; c’est-à-dire, mou chapitre des /femmes de chambre, mon chapitre des Pouah ! et mon chapitre des boutonnières.
Tuut.cc que je puis dire en ce moment pour éclairer le lecteur, c’est que du moment où mon père eut crié pouah ! il fit volte-face, — et sa culotte retenue d’une main, et sa robe de chambre jetée sur le bras de l’autre, il retourna à son lit par le corridor, un peu plus lentement qu’il n’était venu.
CIUPITUE CI.
Je voudrais pouvoir écrire un chapitre sur le sommeil.
Il ne pouvait se présenter une occasion plus convenable que celle qui s’offre en ce moment, où tous les rideaux de la maison sont tirés, — les chandelles éteintes, — et où aucune créature n’a les yeux ouverts, à l’exception de la garde de ma mère, qui encore n’en a qu’un d’ouvert ; car voilà vingt ans que l’autre est fermé.
. C’est un beau sujet.
Et cependant, tout beau qu’il est, je me chargerais d’écrire plus vite et avec plus de succès une douzaine de chapitres sur les boutonnières, qu’un seul chapitre làdessus.
Les boutonnières ! leur idée seule a quelque chose de piquant; — et croyez-moi, quand j’en serai là,— mes chers messieurs à la grande barbe, — ayez l’air aussi grave que vous voudrez, — je ferai une joyeuse besogne avec mes boutonnières, — je les aurai à moi tout seul, — c’est un'sujet vierge, — pour celui-là je ne me heurterai à la sagesse ni aux belles phrases de personne !
Mais le sommeil avant de commencer je sens que je
n’en ferai rien ; — je ne suis pas expert en belles phrases, premièrement; — et en second lieu, il m’est tout à fait impossible de donner à un mauvais fonds une forme grave, et de dire au monde — que c’est le refuge de l’infortuné,
— l’affranchissement du prisonnier, — le giron toujours ouvert au désespoir, à l’épuisement, au cœur brisé; je ne pourrais pas non plus débuter, un mensonge à la bouche, en aflirmant que de toutes les douces et délicieuses fonctions de notre nature, par lesquelles il a plu au Créateur, dans sa bonté, de compenser les souffrances dont sa justice et son bon plaisir nous ont harassés, — c’est la principale (je connais des plaisirs qui valent dix fois autant);
— ou quel bonheur c’est pour l’homme, quand il en a fini avec les anxiétés cl les passions du jour, et qu’il est étendu sur le dos, d’avoir son âme placée en lui de telle sorte, que partout où elle tourne les yeux, le ciel paraisse calme
et riant au-dessus d’elle, — sans désir, — ni crainte, — ni doute qui trouble l’air ; sans aucune difficulté passée, présente ou future, que l’imagination ne puisse franchir sans se blesser, dans cette charmante retraite.
« lîéni soit, » dit Sancho Pansa, « l’homme qui le premier inventa ce qu’on appelle le sommeil : — cela vous couvre un homme de la tête aux pieds comme fait un
manteau. » Or ceci a plus de valeur pour moi, et
parle plus vivement à mon cœur, que toutes les dissertations réunies que les savants ont exprimées de leur tête sur ce sujet.
— Non que je désapprouve entièrement ce que Montaigne avance à cet égard; — c’est admirable dans son genre — (je cite de mémoire. )
Le monde jouit des autres plaisirs, dit-il, comme il fait de celui du sommeil, sans le goûter ni le sentir au passage. — Nous devrions l’étudier et le ruminer, aGn de rendre des actions de grâces convenables à celui qui nous
l’accorde. Dans ce but, je me fais déranger dans mon
sommeil, pour le mieux savourer et avec plus de délices : — et cependant je vois peu de gens, dit-il encore, qui, -au besoin, sachent mieux s’en passer : mon corps est capable d’une agitation soutenue, mais non pas violente et soudaine,— j’évite depuis peu tout exercice violent, — je ne suis jamais las de marcher; — mais dès ma jeunesse, je n’ai jamais aimé à aller en voiture sur le pavé. J’aime à
coucher sur la dure et seul, et même sans ma femme.
Ce dernier mot peut ébranler la foi du monde; — mais souvenez-vous, « la vraisemblance » (comme dit Bayle dans 1 affaire de Licetus) « n’est pas toujours dqcôté de la vérité. » — — Et en voilà assez pour le sommeil.