‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 138 sur 331 · CHAPITRE CXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXVIII

A dater de ce moment, je dois être considéré comme l’héritier présomptif de la famille Shandy et c’est ici proprement le point de départ de l’histoire de ma vie et de mes opinions. Malgré toute ma diligence et ma précipitation, je n’ai fait que déblayer le terrain pour élever l’édifice ; — et je prévois que ce sera un édifice tel qu’on n’en a jamais conçu, ni jamais exécuté depuis Adam. Dans moins de cinq minutes j’aurai jeté ma plume au feu, et à sa suite la petite goutte d’encre qui est restée au fond de mon écritoire : — je n’ai qu’une dixaine de choses à faire à la fois; — j’ai une chose à nommer, — une chose à déplorer, — une chose à espérer, — une chose à promettre, — et une chose à faire craindre. — J’ai une chose à supposer, — une chose à déclarer, — une chose à cacher, — une chose à choisir, — et une chose à demander. — Ce chapitre, donc, je le, nomme le chapitre des choses, — et mon prochain chapitre, c’est-à-dire le premier chapitre de mon prochain volume, si je vis, sera mon chapitre sur les moustaches, afin de conserver quelque liaison dans mes ouvrages.

La chose que je déplore, c’est que les faits se soient tellement accumulés sur moi, que je n’ai pu aborder la partie de mon œuvre que j’ai tout le temps regardée d’un œil d’envie; je veux parler des campagnes, et particulièrement des amours de mon oncle Toby, dont les incidents sont d’une nature si singulière et d’une trempe si cervantcsque, que si je puis faire en sorte de produire sur tous les autres cerveaux les mêmes impressions seulement que les événements ont éveillées dans le mien, — je réponds que

le livre fera son chemin dans le monde beaucoup mieux que son maître ne l’a fait avant lui. — O Tristram ! Tristram ! que ceci s’effectue seulement, — et la réputation dont lu jouiras comme auteur contrebalancera tous les maux que tu as subis comme homme; — tu le régaleras de l’une, — quand tu auras perdu tout sentiment et tout souvenir des autres!

Il n’est pas étonnant que j’aie tant de démangeaison d’arriver à ces amours : — c’est le morceau le plus exquis de toute mon histoire ! et quand j’y serai, — soyez-en sûrs, bonnes gens — ( et je m’embarrasse peu si cela offense quelque estomac dégoûté ) je ne serai pas du tout scrupuleux sur le choix des mots; — et c’est la chose que j’ai à déclarer. — Je n’en viendrai jamais à bout en cinq minutes, cela je le crains : — et la chose que y espère, c’est que vos IForships et Révérences ne sont pas offensés : — si vous l’êtes, comptez, mes bons messieurs, que je vous donnerai de quoi être offensés l’année prochaine ; — c'est la méthode de ma chère Jenny ; — mais qui est ma Jenny, — et quel est le bon et quel est le mauvais côté d’une femme, — et la chose qui doit être cachée: — cela vous sera dit deux chapitres avant celui des Boutonnières; — et pas un chapitre plus tôt.

Et maintenant que vous voici arrivés à la fin de ces quatre volumes, — la chose que j’ai à demander est, dans quel état sont vos têtes? la mienne me fait horriblement mal! — quant à vos santés, je sais qu’elles sont beaucoup meilleures. — Le vrai Shandéisme, qu’on en pense ce qu’on voudra, dilate le cœur et les poumons; et, comme toutes les affections qui participent de sa nature, il force le sang et les autres fluides vitaux du corps à courir librement dans leurs canaux, et fait tourner longtemps et gaiement la roue de la vie.

Si on me laissait, comme à Sancho Pança, le choix de mon royaume, il ne serait pas maritime, — ni un royaume de nègres, pour en tirer deux sous; — non, ce serait un royaume de sujets riant de tout cœur : et. comme les passions bilieuses et mélancoliques, en créant des désordres dans le sang et les humeurs, ont une aussi mauvaise influence, à ce que je vois, sur le corps politique que sur le

corps humain , — et que l’habitude de la vertu peut seule maîtriser pleinement ces passions et les soumettre à la raison, — j’ajouterais à ma prière, — que Dieu voulût faire à mes sujets la grâce d’être aussi sages qu’ils seraient gais; et alors nous serions, moi le plus heureux monarque, et eux le plus heureux peuple qu’il y aurait sous le ciel.

Et restant sur cette morale pour le présent, sous le bon plaisir de vos JVorships et de vos Révérences, je prends congé de vous jusqu’à un an d’ici, où alors (à moins que cette vilaine toux ne me lue dans l’intervalle) je viendrai de nouveau vous tirer par la barbe, et mettre sous les yeux du monde une histoire à laquelle vous songez peu.

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