CHAPITRE CXXX
— Mais revenons à ma mère.
L’opinion de mon oncle Toby, madame, « qu’il ne pouvait pas y avoir de mal à ce que Cornélius Gallus, le préteur romain, couchât avec sa femme; » — ou plutôt le dernier mot de cette opinion, — (car c’était tout ce que ma mère en avait entendu) la prit par le côté faible de tout son sexe ; — pas de méprise, — je parle de sa curiosité , — elle en conclut aussitôt qu’elle était le sujet de la conversation; et cette préoccupation une fois dans son esprit, vous concevrez facilement qu’elle rapporta, soit à ellemême, soit à ses intérêts de famille, chaque mot que dit mon père.
— Je vous prie, madame, dans quelle rue demeure la femme qui n’aurait pas fait de même?
De cette mort étrange de Cornélius, mon père avait passé à celle de Socrate, et donnait à mon oncle Toby un extrait de son plaidoyer devant ses juges; — c’était irrésistible : — non pas l’oraison de Socrate, — mais la tentation qu’elle donnait à mon père. — 11 avait lui-même écrit une vie de Socrate ‘, l’année avant celle où il se retira du commerce : ce qui, je crains, le lui fit quitter plus tôt; — de sorte que personne dans l’occasion n’était en état de voguer à si pleines voiles et sur une mer si grosse d’héroïque sublimité, que l’était mon père. Pas une période dans le discours de Socrate qui se terminât par un mot plus court que transmigration ou annihilation, — pas une pensée au milieu qui fût au-dessous d 'être — ou ne pas être1 2, — de l’entrée dans un état de choses nou-
1 Ce livre, mon père ne voulut jamais consentir à le publier ; la famille en a le manuscrit avec quelques autres traites de lui, qui tous, ou pour la plupart, seront imprimés en temps et lieu. (.Vois de l’aulcur .)
• To le, or not to lie de Uamlct. (.Vote du traducteur.)
veau et inconnu, — ou dans un long, profond et paisible sommeil sans rêves, sans interruption! ou de celle-ci que nous et nos enfants étions nés pour mourir, — mais qu'aucun de nous n’était né pour être esclave. — Non, ici je me trompe, ceci faisait partie du discours d’Éléazar, tel que le rapporte Joseph (De bell. Judaic.) — Éléazar avoue le tenir des philosophes de l’Inde. Selon toute vraisemblance, Alexandre le Grand, lors de son irruption dans l’Inde, après avoir ravagé la Perse, entre autres choses qu’il vola, — vola aussi cette pensée; au moyen de quoi elle fut portée, sinon par lui jusqu’au bout ( car nous savons tous qu’il mourut à Babylonc), du moins par quelques-uns de ses maraudeurs, en Grèce, — de Grèce elle alla à Rome, — de Rome en France, — et de France en Angleterre. — Ainsi vont les choses à la ronde. —
Par la voie de terre, je ne puis concevoir d’autre chemin. —
Par eau, la pensée a pu aisément descendre le Gange jusqu’au golfe du Gange, ou baie de Bengale, et de là dans la mer des Indes; et en suivant la voie du commerce (la route de l’Inde au cap de Bonne-Espérance étant alors inconnue) a pu être portée, avec d’autres drogues et épices, sur la mer Rouge à Jodda, le port de la Mecque, ou autrement à Tor ou à Suez, villes situées au fond du golfe; et de là par caravanes à Coptos, qui n’est qu’à trois journées de marche; puis, en descendant le Nil, droit à Alexandrie, où la pensée aura débarqué au pied même du grand escalier de la bibliothèque ; — et c’est de ce magasin qu’on l’aura tirée. — Miséricorde! quel commerce faisaient les savants à cette époque-là!