CHAPITRE CXLVI
Cher Yorick, dit mon père en souriant (car Yorick avait rompu les rangs en passant par l’entrée qui était étroite, et avait précédé mon oncle Toby dans le parloir).
notre Tristram, à ce que je vois, accomplit bien péniblement tous ses rites religieux. Jamais fils de juif, de chrétien, de turc ou d’infidèle, n’y fut initié d’une manière
si oblique et si maussade. Mais il n’en est pas plus
mal, j’espère, dit Yorick. Il faut certainement, con-
tinua mon père, qu’il y ait eu le diable et son train dans quelque partie de l’écliptique, quand cet enfant a été formé. Cela, vous en êtes meilleur juge que moi, repartit Yorick. Les astrologues, dit mon père, en sa-
vent plus long que nous deux : — le trinc aspect et le sextile se sont mal rencontrés, — ou les opposés de leurs ascendants ne se sont pas présentés comme ils auraient dû,
— ou les maîtres de la génération (comme ils les appellent) faisaient coucou, — ou quelque chose a été de travers au dessous de nous.
C’est possible, répondit Yorick. Mais l’enfant en
est-il plus mal ? s’écria mon oncle Toby. Les Troglo-
dytes disent que non, répliqua mon père. — Et vos théologiens, Yorick, nous disent Théologiquement? de-
manda Yorick ; — ou en parlant à la manière des apothicaires1? — des hommes d’état2? — ou des blanchisseuses3 ?
Je ne suis pas sûr, repartit mon père; — mais
ils nous disent, frère Toby, qu’il n’en est que mieux. —
— Pourvu, dit Yorick, que vous le fassiez voyager en
Egypte. Cela, répondit mon père, il en aura le bé-
néfice, quand il verra les pyramides,,
Il n’y a pas un mot de tout ceci, dit mon oncle
Toby, qui ne soit de l’arabe pour moi. Je vou-
drais, dit Yorick, que ce le fût aussi pour la moitié du monde.
Jlus2, continua mon père, fit circoncire un matin
* X».l£75?{ viao j, xaî dvc iostov ï)'v «vQpaxa xaxoüatv.
Pinto.
2 Tic Tcpivoutya rw» e’Ovwv ttc/.v) ovwtcctcc , xa't 'jroXvavôpwitsTaTa cTvOC £ .
3 KscOapisxr,TB; (îircxcy. BOCUART.
* O I A o - xx aiocKX ntpixiu.lt TOU ’ Tx'-'T Q T o cïjgccc xal rov{ a p?
aùrw xscTQOOtyxocaa;. SaNXUONIATHO.
toute son armée. l'as sans une cour martiale? s’écria
mon oncle Toby, Quoique les savants, continua mon
père, sans faire attention à la remarque de mon oncle Toby et en se tournant vers Yorick, — soient toujours grandement divisés sur ce qu’était Ilus; — selon les uns, c’était Saturne; — selon d’autres, l’Être suprême; — selon d’autres, tout simplement un brigadier général sous Pharaon
Kéco. Qu’il soit ce qu’il voudra, dit mon oncle Toby,
je ne sais par quel article du code militaire il pourrait se justifier.
Les conlroversistes, répondit mon père, allèguent à l’appui vingt-deux raisons différentes : — d'autres, il est vrai, qui ont tiré la plume pour le côté opposé de la question, ont montré au monde la futilité de la plupart d'entre elles. — Mais aussi d’autre part, nos meilleurs théologiens polémiques Je voudrais, dit Yorick, qu’il n’y
eut pas un théologien polémique dans le royaume; — une once de théologie pratique vaut une cargaison en peinture de tout ce que leurs Révérences ont importé depuis cinquante ans. Je vous prie, monsieur Y'orick, reprit
mon oncle Toby, — apprenez-moi ce que c’est qu’un théologien polémique. La meilleure description que j’en
aie jamais lue, capitaine Shandy, repartit Yorick, c’est celle qui est faite de deux d’entre eux dans le récit du combat singulier entre Gymnaste et le capitaine Tripet : je l’ai là dans ma poche. Je voudrais bien l’entendre, dit vivement mon oncle Toby. Vous l’entendrez,
dit Yorick. Et comme le caporal m’attend à la porte,
— et que je sais que la description d’un combat fera plus de bien au pauvre garçon que son souper, — je vous prie,
frère, de lui permettre d’entrer. De tout mon cœur,
dit mon père. Trim entra, droit et heureux comme un empereur; et lorsqu’il eut fermé la porte, Yorick tira un livre de la poche droite de son habit, et lut, ou lit semblant de lire ce qui suit : —
DE TRISTRAM SHANDY. tih‘6