CHAPITRE CLXIII
Quand mon pcre eut fait danser son ours blanc en avant et en arrière à travers une demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon ; — et, avec une sorte de triomphe, il le remit dans les mains de Trim, en lui faisant signe de le poser sur le secrétaire, où il l’avait trouve. — Je ferai, dit-il, conjuguer àTristrara chacun des mots du dictionnaire, en avant et en arrière, de la même façon : — chaque mot, par ce moyen, Yorick, vous le voyez, est converti en thèse ou en hypothèse ; — chaque thèse et hypo thèse engendre des propositions; — et chaque proposition a scs propres conséquences et conclusions, qui, chacune, ramènent l’esprit sur de nouvelles voies d’investigations et de doutes. La force de cette machine, ajouta mon père,
est incroyable pour ouvrir la tête d’un enfant. Elle
suffit, frère Shandy, pour la faire éclater en mille morceaux, s’écria mon oncle Toby.
Je présume, dit Yorick en souriant, — que c’est grâce à cette méthode ( car, que les logiciens disent ce qu’ils voudront, cela ne s’expliquerait pas suffisamment par le simple usage des dix prédicaments) — que le fameux Vincent Quirino, entre autres nombreux prodiges de son enfance, — dont le cardinal Bembo a donné au monde une histoire si exacte, — fut capable d’afficher dans les écoles publiques de Home, dès l’âge de huit ans, jusqu’à quatre mille cinq cent soixante thèses différentes, sur les points les plus abstraits de la plus abstraite théologie; — et de les défendre et soutenir de façon à confondre et à réduire
au silence ses adversaires. Qu’est-ce que cela, s’écria
mon père, auprès de ce qu’on nous dit d’Alphonse Tostat, qui, presque dans les bras de sa nourrice, apprit toutes les sciences et tous les arts libéraux sans qu’on lui en enseignât rien? — Que dirons-nous du grand Peiresc?
C’est précisément le même, s’écria mon oncle Toby, dont je vous ai parlé une fois, frère Shandy, qui fit cinq cents
milles (en comptant l’aller et le retour de Paris à Schevcning) uniquement pour voir le chariot à voiles de Stevin. — C’était un très-grand homme! ajouta mon oncle Toby
(sous-entendant Stevin). Très-grand, frère Toby, dit
mon ^lèrc (sous-entendant Peiresc); — et il avait si vite multiplié scs idées, et acquis un fonds si prodigieux de connaissances, que si nous devons ajouter foi à une anecdote qui le concerne, et que nous ne pouvons rejeter ici sans ébranler l’autorité de toutes les anecdotes quelconques, — à l’âge de sept ans, son père confia entièrement à ses soins l’éducation de son frère cadet, enfant de cinq ans, ainsi que la direction exclusive de toutes ses propres affaires. Le père en savait-il autant que le fils? demanda mon oncle Toby. Je croirais que non, dit Yo-
rick. Mais qu’est-ce que cela, continua mon père —
(pris soudain d’une sorte d’enthousiasme) — qu’est-ce que cela, auprès des prodiges de l’enfance de Grotius, Scioppius, Heinsius, Politien, Pascal, Joseph Scaliger, Ferdinand de Cordouc et autres, — dont les uns laissèrent là leurs formes substantielles à neuf ans, ou plus tôt, et continuèrent à raisonner sans; — les autres avaient vu tous leurs classiques à sept ans , — et écrivaient des tragédies à huit. — Ferdinand de Cordouc, à neuf, était si savant, — qu’on le cnit possédé du démon ; — et à Venise il donna tant de preuves d’érudition et de mérite, que les moines
s’imaginèrent qu’il ne pouvait être que l’Antéchrist.
D’autres, à dix ans, savaient quatorze langues; — à onze, finissaient leurs cours de rhétorique, de poésie, de logique et de morale; — à douze mettaient au jour leurs commentaires sur Servius et Martianus Capella ; — et à treize, recevaient leurs degrés de philosophie, de droit et de théologie. Mais vous oubliez le grand Lipse, dit Yorick,
qui composa un ouvrage 1 le jour de sa naissance. Il
devait avoir besoin d’être torché, dit mon oncle Toby, sans ajouter un mot de plus.
1 Nous aurions quelque» intérêt, dit Baillct, de montrer qu’il n’a rien do ridi» eule, s’il était véritable, au moins dans le sens énigmatique que Nicius Erytliræu* a tâché de lui donner. Cet auteur dit que pour comprendre comment Lipse a pu composer un ouvrage le premier jour de sa vio , il faut s'imaginer que ce premier jour n’est pas celui de sa naissaucc charnelle , mais celui auquel il a commencé