CHAPITRE CLXVIII
SUITE DE L’HISTOIRE DE LE FÊVRE
Ce ne fut que lorsque mon oncle Toby eut fait tomber les cendres de sa troisième pipe, que le caporal Trim revint de l’auberge, et lui fit le récit suivant : —
J’ai désespéré d’abord, dit le caporal, de pouvoir
rapporter à votre Honneur aucune espèce de renseignements sur le pauvre lieutenant malade. 11 est donc
au service? dit mon oncle Toby. Oui, dit le caporal.
Et dans quel régiment? dit mon oncle Toby. Je
vais, répliqua le caporal, tout raconter à votre Honneur au
fur et à mesure, dans l’ordre où je l’ai appris. Alors,
Trim, je vais remplir une autre pipe, dit mon oncle Toby, et je ne t’interromprai pas que tu n’aies fini : assieds-toi donc à ton aise sur l’avance de la fenêtre, et recommence
ton histoire. Le caporal fit son ancien salut, qui en
général disait aussi clairement qu’un salut peut le dire : votre Honneur est bien bon: — après quoi, il s’assit, comme
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il en avait reçu l’ordre, et recommença son histoire à mon oncle Toby à peu près dans les mêmes termes.
J’ai désespéré d’abord, dit le caporal, de pouvoir rapporter à votre Honneur aucun renseignement sur le lieutenant et son fils; — car, quand j’ai demandé où était son domestique, de qui je comptais savoir tout ce qu’il était convenable de demander, (Yoilà une bonne distinction, Trim, dit mon oncle Toby) on m’a répondu,
sauf votre respect, qu’il n’avait pas de domestique avec lui; qu’il était venu à l’auberge avec des chevaux de louage ; et que se trauvant hors d’état d’aller plus loin ( pour rejoindre le régiment, je suppose ), il les avait renvoyés le lendemain matin de son arrivée. Si je vais
mieux, mon cher, a-t-il dit en donnant sa bourse à son fils pour payer l’homme, nous pourrons louer des chevaux ici. Mais, hélas! le pauvre monsieur ne partira ja-
mais d’ici, m’a dit la femme de l’aubergiste, car j’ai entendu toute la nuit l’horloge de la mort, et quand il mourra, son pauvre enfant mourra certainement aussi; car il a déjà le cœur brisé.
J’étais à écouter ce récit, continua le caporal, quand l’enfant est entré dans la cuisine pour commander la petite rôtie dont l’aubergiste a parlé. Mais je vais la
faire moi-même pour mon père, a dit l’enfant. Per-
mettez que je vous en évite la peine, mon jeune monsieur, ai-je dit, en prenant une fourchette, et en lui offrant ma chaise pour s’asseoir auprès du feu pendant que je la ferais. Je crois, à-t-il dit avec beaucoup de modestie, que je saurai mieux la faire à son goût. Je
suis sûr, ai-je dit, que son Honneur n’en trouvera pas la rôtie moins bonne pour avoir été grillée par un vieux
éoldat. L’enfant m’a pris la main, et s’est mis à fondre
en larmes. — — Pauvre enfant! dit mon oncle Toby; il a été élevé à l’armée depuis le bas âge ; et le nom d’un soldat, Trim, a sonné à ses oreilles comme le nom d’un ami ! — Je voudrais qu’il fût ici.
Jamais, dans la plus longue marche, dit le caporal, je n’ai eu une si grande envie do dîner, que j’en ai eu de pleurer avec lui de compagnie. Qu’est-ce que je pouvais avoir, sauf votro respect? — — Kien du tout, dit
mon oncle Toby en se mouchant; seulement tu es un brave garçon.
— Quand je lui ai eu donné la rôtie, continua le caporal, j’ai pensé qu’il était convenable de lui dire que j’étais le domestique du capitaine Shandy, et que votre Honneur (quoique étranger) était extrêmement affligé de l’état de son père ; et que tout ce qu’il y avait dans votre
maison ou dans votre cave ( Tu aurais pu ajouter, dans
ma bourse aussi, dit mon oncle Toby ) était de bien
bon cœur à son service. Il m’a fait un salut très-
profond ( qui s’adressait à votre Honneur ) , mais sans me répondre ; — car il avait le cœur plein; — et il est monté avec la rôtie. — Je vous réponds, mon cher, ai-je dit en ouvrant la porte de la cuisine , que votre père se rétablira. Le curé de M. Yorick était à fumer une pipe auprès du feu de la cuisine; mais il n’a pas dit une parole, bonne ou mauvaise, pour consoler cet enfant. — Je n’ai
pas trouvé cela bien, ajouta le caporal. Je pense de
même, dit mon oncle Toby.
Quand le lieutenant a eu pris son verre de vin
d’Espagne et sa rôtie, il s’est senti un peu ranimé, et il a envoyé à la cuisine pour me faire savoir que si je voulais monter dans dix minutes environ, je lui ferais plaisir.
Je crois, a dit l’aubergiste, qu’il va faire ses prières;
car il y avait un livre sur une chaise à côté de son lit, et quand j’ai fermé la porte, j’ai vu son fils prendre un coussin.
Je pensais, a dit le curé, que vous autres messieurs de l’armée, monsieur Trim, vous ne faisiez jamais vos
prières. Ce pauvre monsieur a fait les siennes très-
dévotement hier au soir, a dit l’hôtesse ; je l’ai entendu de mes propres oreilles, sans quoi je n’aurais pas pu le
croire. En êtes- vous sûre? repartit le curé. Un
soldat, sous le bon plaisir de votre Révérence, ai-je dit, prie aussi souvent ( de son propre mouvement) qu’un prêtre ; et quand il se bat pour son roi, et pour sa vie, et pour son honneur aussi, il a plus de raisons de prier Dieu
que qui que ce soit au monde. C’était bien dit à toi,
Trim, dit mon oncle Toby. Mais quand un soldat,
ai-je dit, sauf votre respect, est resté sur pied douze heures
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de suite dans la tranchée, et dans l’eau froide jusqu’aux genoux,— ou qu’il' est engagé, ai-je dit, pendant des mois entiers dans de longues et dangereuses marches ; — harcelé, peut-être, sur ses derrières aujourd’hui, harcelant les autres demain ; — détaché ici ; — contremandé là ;
— passant cette nuit dehors sous les armes; — surpris en chemise, la nuit suivante ; — engourdi dans ses articulations ; — peut-être sans paille dans sa lente pour s’agenouiller; — il faut bien qu’il fasse scs prières comme et
quand il peut. Je crois, ai-je dit, — car j’étais piqué
pour la réputation de l’armée, ajouta le caporal, — je crois, sauf votre respect, ai-je dit, que lorsqu’un soldat trouve le temps de prier, — il prie d’aussi bon cœur qu’un prêtre,— quoiqu’il ne fasse pas autant d’embarras et d’hypocrisie. Tu n’aurais pas dû dire cela, Trim, dit mon oncle Toby,
— car Dieu seul sait quiesthypocrite, — et qui ne l’est pas. A notre grande revue générale à tous, caporal, au jour du jugement ( et pas avant) — on verra qui a fait son devoir en ce monde, — et qui ne l’a pas fait; et nous aurons,
Trim, de l’avancement en conséquence. Je l’espère,
dit Trim. C’est dans l’Écriture, dit mon oncle Toby;
et je te le montrerai demain. — En même temps ce qui doit nous rassurer, Trim, dit mon oncle Toby, c’est que le Tout-puissant est un maître si bon et si juste, que pourvu que nous ayons fait notre devoir ici bas, — il ne s’enquerra pas si nous l’avons fait en habit rouge ou en habit noir. — J’espère que non , dit le caporal. Mais
continue ton histoire, Trim, dit mon oncle Toby.
Quand je suis monté dans la chambre du lieutenant, poursuivit le caporal, ce que je n’ai pas fait avant l’expiration des dix minutes, — il était couché dans son lit, sa tête appuyée sur sa main, et son coude sur l’oreiller, avec un mouchoir blanc de batiste à côté. — L’enfant se baissait pour ramasser le coussin, sur lequel j’ai supposé qu’il avait été à genoux ; — le livre était sur le lit ; — et comme il se relevait, en ramassant le coussin d’une main, il a
étendu l’autre pour emporter le livre en même temps.
Laisse-le là, mon cher, a dit le lieutenant.
Il n’a pas ouvert la bouche avant que j’aie été tout contre
le lit. Si vous êtes le domestique du capitaine Sliandy,
a-t-il dit, présentez mes remerciements à votre maître, et aussi ceux de mon petit garçon, pour sa politesse envers moi. S’il était du régiment de Levcn, — a dit le lieutenant Je lui ai appris que votre Honneur en était.
Alors, a-t-il dit, j’ai fait trois campagnes avec lui en
Flandre, et je me souviens de lui ; — mais comme je n’avais nullement l’honneur d’être de ses amis, il est bien probable qu’il ne me connaît pas. — Vous lui direz, pourtant, que la personne à qui son bon cœur a fait contracter des obligations, est un nommé Le Fèvre, lieutenant dans le corps d’Angus mais il ne me connaît pas,
— a-t-il répété d’un air rêveur ; — peut-être bien connaîtil mon histoire, a-t-il ajouté. Je vous prie, dites au capitaine que je suis cet enseigne qui, à Bréda, a eu sa femme si malheureusement tuée dans ses bras d’un coup
de mousquet, comme elle reposait dans sa tente. Je
me rappelle très-bien cette histoire, sauf votre respect, ai-je dit. — Vraiment? a-t-il dit en s’essuyant les yeux avec son mouchoir, — alors je puis bien me la rappeler aussi, — En disant cela , il a tiré de son sein une petite bague qui paraissait attachée autour de son cou avec un ruban noir, et il l’a baisée deux fois. — Tiens, Billy, a-t-il dit ; — l’enfant est accouru auprès du lit, — et tombant à genoux, il a pris la bague dans sa main, et l’a baisée aussi,
— puis il a embrassé son père, s’est assis sur le lit, et s’est
mis à pleurer.
Je voudrais, dit mon oncle Toby avec un profond soupir,— je voudrais, Trim, être endormi.
Votre Honneur, répliqua le caporal, s’afflige trop. — Verserai-je à votre Honneur un verre de vin d’Espagne,
pour boire en fumant sa pipe? Verse, Trim, dit mon
oncle Toby.
Je me rappelle, dit mon oncle Toby en soupirant de nouveau, l’histoire de l’enseigne et de sa femme, et de plus, particulièrement bien, une circonstance que sa modestie a omise, c’est que l’un et l’autre, pour une raison ou une autre ( j’ai oublié laquelle ) ils furent universellement plaints dans tout le régiment; — mais finis ton histoire. Elle est finie, dit le caporal, — car je n’ai pu
rester plus longtemps; — et j’ai souhaité à son Honneur
DE TRISTMM SIÎANDY.
une bonne nuit. — Le jeune Le Fèvre s’est levé do dessus le lit, et m’a reconduit jusqu’au bas de l’escalier; et comme nous descendions ensemble, il m’a dit qu’ils venaient d’Irlande, et étaient en route pour rejoindre le régiment en Flandre. — Mais hélas! dit le caporal, — le
lieutenant a fait son dernier jour de marche! Alors
que va devenir son pauvre enfant? s’écria mon oncle Toby,