‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 190 sur 331 · CHAPITRE CLX1X · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLX1X

SUITE DE L’HISTOIRE DE LE FÈVRE

Je le dis à l’honneur éternel de mon oncle Toby, — mais seulement pour ceux qui, lorsqu’ils se trouvent enfermés entre une loi naturelle et une loi positive, ne savent plus de quel côté se tourner, — quoique mon oncle Toby fût chaudement occupé alors à pousser le siège de Dendermondc parallèlement aux alliés, qui pressaient le leur si vigoureusement qu’ils lui laissaient à peine le temps de dîner ; — néanmoins il abandonna Dendermondc, bien qu’il eût déjà fait un logement sur la contrescarpe, — et tendit toutes ses pensées vers les malheurs privés de l’auberge ; et excepté l’ordre qu’il donna de fermer au verrou la porte du jardin, au moyen de quoi on pouvait dire qu’il avait converti le siège de Dendermonde en blocus, — il laissa Dendermonde a lui-méme; — le roi de France le secourrait ou non , selon que le roi de France jugerait la chose convenable ; et il ne songea plus, quant à lui, qu’à secourir le pauvre lieutenant et son fils.

L’Être souverainement bon, qui est l’ami de ce-

. lui qui n’a pas d’amis, te récompensera de cela.

Tu n’as pas fait tout ce qu’il fallait, dit mon oncle Toby au caporal qui le mettait au lit, — et je vais t’expliquer en quoi, Trim. — En premier lieu, quand tu as fait l’offre de mes services à Le Fèvre, — comme la maladie et les voyages sont deux choses coûteuses, et que tu savais que c’cst un pauvre lieutenant qui n’a que sa paye pour

vivre et faire vivre son lils, — tu aurais dû lui faire l’offre de ma bourse; car,. s’il en avait eu besoin, tu sais, Trim , qu’il aurait été aussi bien-venu à y puiser que

moi-même. Votre Honneur sait, dit le caporal, que

je n’avais pas d’ordre. C’est vrai, dit mon oncle Toby,

— tu as très-bien fait, Trim, comme soldat, — mais certainement très-mal comme homme.

En second lieu, et ici, il est vrai, tu as la même excuse, continua mon oncle Toby, — quand tu lui as offert tout ce qui était dans ma maison, — tu aurais dû lui offrir ma maison aussi. — Un frère d’armes malade devrait avoir de meilleurs quartiers, Trim; et si nous l’avions avec nous, — nous pourrions le veiller et le soigner. — Toi-même, Trim, tu es une excellente garde-malade ; — et avec tes soins, et ceux de la vieille femme, et ceux de son garçon et les miens réunis, nous pourrions le ravitailler tout de suite et le remettre sur pied. —

En quinze jours ou trois semaines, ajouta mon

oncle Toby en souriant, — il pourrait marcher. Ja-

mais de sa vie il ne marchera, sauf votre respect, dit

le caporal. Il marchera, dit mon oncle Toby se levant

sur le bord de son lit, avec un soulier de moins.

Sauf votre respect, dit le caporal, il ne marchera qu’à

son tombeau. Si fait, il marchera, s’écria mon oncle

Toby, marchant du pied qu’il avait de chaussé, mais sans avancer d’un pouce, — il marchera à son régiment.

11 n’en aura pas la force, dit le caporal. — On le

soutiendra, dit mon oncle Toby. Il finira par tomber,

dit le caporal, et que deviendra son garçon? Je te dis

qu’il ne tombera pas, repartit mon oncle Toby avec fermeté. Hélas! nous aurons beau faire, répliqua Trim,

maintenant son dire, — le pauvre homme n’en mourra pas moins. — Il ne mourra pas, nom de D — s’écria mon oncle Toby. •

L’ange accusateur, qui vola avec ce jurement à la

chancellerie du ciel, rougit en l’y déposant; et Y ange greffier en l’inscrivant laissa tomber une larme sur le mot, et l’effaça pour jamais.

DE TRISTRAM SIIANDY.

Page 1