CHAPITRE CLXXI
SUITE DE L’HISTOIRE DE LE FÈVRE
Le lendemain matin, le soleil se montra brillant à tous les yeux du village, excepté à ceux de Le Fèvre et de son fils affligé; la main de la mort s’appesantissait sur scs paupières; — et la roue de la citerne pouvait à peine tourner autour de son cercle1, quand mon oncle Toby, qui s’était levé une heure plus tôt qu’à l’ordinaire, entra dans la chambre du lieutenant, et sans préambule ni apologie, s’assit sur une chaise auprès du lit, et, sans aucun respect des modes et coutumes, ouvrit le rideau comme aurait fait un ancien ami et compagnon d’armes, et lui demanda comment il se portait, — comment il avait passé la nuit, — quel était son mal, — où il souffrait, — et ce qu’on pouvait faire pour l’assister; — et sans lui donner le temps de répondre à aucune de ses questions, continua et lui dit le petit plan qu’il avait concerté pour lui la veille au soir avec le caporal.
Vous viendrez chez moi tout de suite, Le Fcvrc,
dit mon oncle Toby, dans ma maison, — et nous ferons venir un docteur poqr voir ce que vous avez; — et nous aurons un apothicaire ; — et le caporal sera votre gardemalade; — et moi je serai votre domestique, Le Fèvre.
Il y avait dans mon oncle Toby une franchise qui n’é-
1 Et que la roue se rompe sur la citerne. Ecelcsiastc , cliap. xn.
(JVofe du traducteur )
tait pas l’effet de la familiarité, — mais bien la cause, — et qui vous faisait tout d’un coup pénétrer dans son âme, et vous montrait la bonté de sa nature. A cela se joignait dans ses regards, dans sa voix et dans ses manières, quelque chose qui invitait éternellement les malheureux à venir s’abriter sous lui : si bien qu’avant que mon oncle Toby eût fini à moitié les offres obligeantes qu’il faisait au père, le fils insensiblement s’était serré contre les genoux du vieillard, et l’avait saisi aux revers de l’habit, et l’attirait vers lui. — Le sang et les esprits de Le Fèvre, qui se refroidissaient et se ralentissaient au dedans de lui, et se retiraient dans leur dernière citadelle, le cœur, — se rallièrent et revinrent sur leurs pas; le voile qui couvrait ses yeux les quitta pour un moment; — il les leva avec anxiété sur le visage de mon oncle Toby : — puis il jeta un regard sur son entant; — et ce lien, tout faible qu’il était, — ne fut jamais rompu. —
La nature aussitôt eut un nouveau reflux; — le voile revint à sa place ; — le pouls tressaillit, — s’arrêta, — se remit en marche, — battit, — s’arrêta encore, — remua, — s’arrêta. — Poursuivrai-je ? Non.