‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 192 sur 331 · CHAPITRE CLXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXII

Je suis si impatient de revenir à ma propre histoire, que ce qui reste de celle du jeune Le Fèvre, c’est-àdire depuis ce changement dans sa destinée jusqu’à l’époque où mon oncle Toby proposa de me lé donner pour précepteur, sera raconté en très-peu de mots dans le chapitre suivant. — Tout ce qu’il est nécessaire d’ajouter dans celui-ci, c’est —

Que mon oncle Toby mena le deuil avec le jeune Le Fèvre, qu’il tenait par la main, et accompagna le pauvre lieutenant jusqu’à la fosse.

Que le gouverneur de Dendermonde lui rendit, à ses obsèques, tous les honneurs militaires; — et qu’Yorick, pour ne pas rester en arrière, — lui rendit tous les honneurs ecclésiastiques, — car il l’enterra dans son sanc-

DE TRISTRAM SHÀNDY. 379

tuairc. — • Et il paraît aussi qu’il prononça sur lui une

oraison funèbre Je dis, il paraît , — car c’était la

coutume d’Yorick (et je suppose qu’elle lui était commune avec tous ceux de sa profession), de noter sur la première feuille de chaque sermon qu’il composait, en quel temps, en quel lieu, et à quelle occasion il l’avait prêché : à cela il était dans l’habitude d’ajouter quelque court commentaire ou observation sur le sermon lui-même, — et en vérité rarement à sa louange. — Par exemple : « ce sermon sur la dispense de la loi judaïque, — je ne l’aime pas du tout : — je reconnais bien qu’il renferme tout un monde de connaissances bizarres ; — mais tout cela est usé de fond et plus qu’usé de forme. — Ce n’est qu’une flasque composition. Où avais-je la tête quand je le fis?

— N. B. « Le mérite de ce texte-ci, c’est qu’il convient à tous les sermons : — et de ce sermon, — c’est qu’il convient à tous les textes.

« Pour ce sermon-ci, je serai pendu, — car j’en

ai volé la plus grande partie. Le docteur Paidagunes m’a découvert, Rien de tel qu’un voleur pour en attraper un autre.

Sur le dos d’une demi-douzaine, je trouve écrit : couci couci, — rien de plus: — et sur deux autres, moderato; et autant qu’on en peut juger d’après le dictionnaire italien d’Alfieri, — et surtout d’après l’autorité d’un bout de ficelle verte qui avait l’air d’avoir été arrachée du fouet d’Yorick, et qui attachait ensemble en un paquet séparé les deux sermons qu’il nous a laissés marqués moderato et la demi-douzaine de couci couci, — on peut supposer en toute sécurité que par ces deux annotations il entendait à peu près la même chose.

Il n’y a qu’une seule difficulté à cette conjecture, c’cst que les moderato sont cinq fois meilleurs que les couci couci, — montrent dix fois plus de connaissances du cœur humain, — ont soixante-dix fois plus d’esprit et de chaleur; — (et, pour m’élever convenablement dans ma gradation ) — découvrent mille fois plus de génie; — et, pour couronner le tout, sont infiniment plus intéressants que ceux auxquels on les a accouplés : — aussi, quand les sermons dramatiques d’Yorick seront offerts au monde,

quoique je n’admette qu’un seul de tout le nombre des couci couci, je me hasarderai néanmoins sans aucune espèce de scrupule à imprimer les deux moderato.

Ce qu’Yorick pouvait entendre par les mots lentamente, tenule, — grave, — et quelquefois adagio, — en tant qu’appliqués à des compositions théologiques, et par lesquels il a caractérisé quelques-uns de ses sermons, je n’ose me hasarder à le deviner. — Je suis encore plus embarrassé en trouvant Ail’ ottava alla! sur l’un; — Con strepito sur le dos d’un autre ; — Scicilliana sur un troisième;— Alla capella sur un quatrième; — Con l’arco sur celui-ci ; — Senza l’arco sur celui-là. — Tout ce que je sais, c’est que ce sont des termes de musique, et qu’ils ont un sens; — et comme il était musicien, je ne fais pas de doute que, par quelque ingénieuse application de ces métaphores aux compositions en question, elles ne présentassent à son esprit des idées très-distinctes de leurs divers caractères, — quelque effet qu’elles puissent faire sur celui des autres.

Dans le nombre, se trouve en particulier le sermon qui m’a conduit à cette inconcevable digression — l’oraison funèbre du pauvre Le Fèvre, fort bien écrite, comme si elle avait été copiée sur un brouillon. Si je m’y arrête plus, c’est que ce paraît avoir été sa composition favorite. — Il est sur la mort ; et il est attaché en long et en travers avec de grosse laine, puis roulé et entortillé dans une demi-feuille de sale papier bleu qui semble avoir jadis couvert une revue générale, et qui encore aujourd’hui sent horriblement les drogues. — Que ces marques de mortification aient été mises à dessein, — j’en ai quelque soupçon ; — attendu qu’à la fin du sermon (et non pas au commencement) — ce qui est tout différent de sa manière de traiter le reste, il avait écrit

Page 1