‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 194 sur 331 · CHAPITRE CLXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXIII

Quand mon oncle Toby eut fait argent de tout, et réglé tous les comptes entre l’agent du régiment et Le Fèvre, et entre Le Fèvre et tout le genre humain, il ne resta plus rien dans les mains de mon oncle Toby qu’un vieil uniforme et une épée: en sorte que mon oncle Toby trouva peu ou point d’opposition de la part du monde à faire acte d’héritier. L’uniforme, mon oncle Toby le donna au caporal. — Porte-le, Trim, dit mon oncle Toby, aussi longtemps qu’il durera, pour l’amour du pauvre lieutenant. — Et ceci, dit mon oncle Toby en prenant l’épée et en la tirant du fourreau, — et ceci, Le Fèvre, je le garderai pour toi; — c’est toute la fortune, continua mon oncle Toby en l’accrochant à un clou et en la montrant, — c’est toute la fortune, mon cher Le Fèvre, que Dieu l’a laissée; mais s’il t'a donné un cœur pour te frayer ton chemin à l’aide d’elle, — et que tu le fasses en homme d’honneur, — c’est assez pour nous.

Des que mon oncle Toby eut posé une première base, et lui eut enseigné à inscrire un polygone régulier dans un cercle, il l’envoya à une école publique où, excepté la Pentecôte et Noël, époques auxquelles le caporal lui était ponctuellement expédié, — il resta jusqu’au printemps de l’année dix-sept. Alors la nouvelle que l’empereur faisait marcher son armée en Hongrie contre les Turcs, allumant dans son sein une étincelle de feu, il laissa sans congé son grec et son latin, et se jetant aux genoux de mon oncle Toby, il demanda l’épée de son père, et, avec, la permission de mon oncle Toby, pour aller tenter la fortune sous Eugène. — Deux fois mon oncle Toby oublia sa blessure, et s’écria : Le Fèvre, j’irai avec toi, et tu combattras à mon côté! — et deux fois il porta la main à son aine, et pencha la tête de chagrin et d’abattement. —

Mon oncle Toby décrocha l’épée du clou où elle était restée suspendue depuis la mort du lieutenant, et la remit au caporal pour la fourbir; — et ayant retenu Le Fèvre quinze jours seulement pour l’équiper et traiter de son passage à Livourne, — il lui mit l’épée dans la main. Si

tu es brave, Le Fèvre, dit mon oncle Toby, elle ne te manquera pas; — mais la Fortune, dit-il (en rêvant un peu) la Fortune peut te manquer; — et dans ce cas, — ajouta mon oncle Toby en l’embrassant, reviens-moi. Le Fèvre, et nous te frayerons une autre roule.

La plus grande injure n’aurait pu oppresser le cœur de Le Fèvre plus que ne fit la bonté paternelle de mon oncle Toby; — il se sépara de mon oncle Toby comme le meilleur des fils du meilleur des pères : — tous deux versèrent des larmes; — et mon oncle Toby, en lui donnant un dernier baiser, lui glissa dans la main soixante guinées enfermées dans une vieille bourse de son père, où était la bague de sa mère, — et pria Dieu de le bénir.

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