CHAPITRE CLXXIV
Le Fèvre joignit l’armée impériale juste à temps pour essayer de quel métal était faite son épée, à la défaite des Turcs devant Belgrade; mais une série de malheurs non mérités l’avait poursuivi depuis lors, et s’était acharné à ses trousses pendant les quatre années suivantes. Il avait supporté ces coups du sort jusqu’au bout; mais enfin il était tombé malade à Marseille, d’ou il avait écrit, à mon oncle Toby qu’il avait perdu son temps, ses services, sa santé, tout, excepté son épée, et qu’il attendait le premier vaisseau pour revenir près de lui.
Comme cette lettre arriva à destination environ six semaines avant l’accident de Susanne, Le Fèvre était attendu à toute heure; et il tint la première place dans l’esprit de mon oncle Toby tout le temps que mon père fit à son frère et à Yorick sa description de l’espèce de personne qu’il me voulait choisir pour précepteur; mais comme mon oncle Toby trouva d’abord que mon père donnait trop carrière à son imagination dans les perfections qu’il exigeait, il s’abstint de prononcer le nom de Le Fèvre, jusqu’au moment où le portrait, par l’intervention d’Yorick, aboutissant, inopinément, à la douceur de caractère, à la générosité, à la bonté, l’image de Le
Fèvre et ses intérêts se gravèrent si fortement dans la pensée de mon oncle Toby, qu’il se leva à l'instant de sa chaise, et posant sa pipe, afin de prendre les deux mains de mon père: — Permeltez-moi, frère Shandy, dit mon oncle Toby, de vous recommander le fils du pauvre Le
Fèvre. Je vous en conjure, prenez-le, ajouta Yorick.
Il a le cœur bon, dit mon oncle Toby. Et brave
aussi, sauf votre respect, dit le caporal.
Les meilleurs cœurs, Trim, sont toujours les plus
braves, répliqua mon oncle Toby. — Et les plus poltrons de notre régiment, sauf votre respect, en étaient aussi les plus grands vauriens. — 11 y avait le sergent Kumbcr, et l’enseigne
Nous parlerons d’eux une autre fois, dit mon pcrc.