CHAPITRE CLXXXV
Avec deux ou trois autres bagatelles de peu de valeur en elles-mêmes, mais moralement d’un grand prix, que le pauvre Tom, l’infortuné frère du caporal lui avait envoyées, en lui faisant part de son mariage avec la veuve du juif, — se trouvait
Un bonnet à la Montero et deux pipes turques.
Le bonnet à la Montero, je le décrirai tout à l’heure. — Les pipes turques n’avaient en elles-mêmes rien de particulier ; elles étaient disposées et ornées comme à l’ordinaire, avec des tuyaux flexibles de maroquin et de fil d’or, et montées au bout, l’une en ivoire, — l’autre en ébène garni d’argent.
Mon père, qui ne voyait rien comme personne, dit au caporal qu’il devait regarder ces deux présents de son frère plutôt comme des marques de délicatesse que comme des marques d’affection. — Tom ne se souciait pas, Trim, dit-il, de porter le bonnet et de fumer la pipe d’un juif. — Dieu bénisse votre Honneur, dit le caporal ( donnant une forte preuve du contraire ) — comment est-ce possible ?
Le bonnet àla Montero était écarlate, d’un drapd’Espagne superfin, teint en graine*, et bordé tout autourde fourrure, excepté environ quatre pouces du devant qui étaient garnis en drap bleu de ciel légèrement brodé; — et il semblait avoir appartenu à un quartier-maître portugais,
1 Tainct en graine. Rabelais, Pantagruel, lir. Il, cliap. xil. ( Vote ilu traducteur.)
ZlftO VIE ET OPINIONS
non d’infanterie, mais de cavalerie, comme le mot l’indique.
Le caporal n’en était pas peu fier, tant pour la chose en elle-même que pour celui qui la lui avait donnée; il était donc rare ou sans exemple qu’il la mit d’autres jours que les jours cle gala ; et cependant il n’y avait jamais eu de bonnet à la Montero qui eût servi à plus de choses ; car dans tous les points controversés, soit de guerre, soit de cuisine, pourvu que le caporal fût sûr d’avoir raison, — c’était son serment, — sa gageure, — ou son cadeau.
— Ce fut son cadeau dans le cas présent.
Je m’engage, dit le caporal se parlant à lui-même, je m’engage à donner mon bonnet à la Montero au premier mendiant qui vient à la porte, si je n’arrange pas la chose à la satisfaction de son Honneur.
L’exécution ne dépassa pas le malin suivant, qui était celui de l’assaut de la contrescarpe entre le Lower Deule à droite, et la porte de Saint-André, — et à gauche, entre Sainte-Madeleine et la rivière.
Comme c’était l’attaque la plus mémorable de toute la guerre, — la plus vaillante et la plus opiniâtre des deux côtés, — et je dois ajouter, la plus sanglante aussi ( car > elle coûta aux alliés, ce matin-là, plus de onze cents hommes), mon oncle Toby s’y prépara avec plus de solennité qu’à l’ordinaire.
La veille au soir, en s’allant mettre au lit, mon oncle Toby ordonna que sa perruque à la Ramillies, qui gisait depuis plusieurs années, l’envers dehors, dans le coin d’un vieux coffre qui lui avait servi dans ses campagnes et qui était à côté de son lit, en fût tirée et mise sur le couvercle, toute prête pour le lendemain matin; — et la première chose qu’il fit au saut du lit et en chemise, après avoir tourné en dehors le côté poilu, ce fut de la mettre. — Après quoi, il passa à ses culottes; et ayant boutonné sa ceinture, il boucla son ceinturon, et il y avait à moitié entré son épée, — quand il réfléchit qu’il aurait besoin de se raser, et que ce serait bien incommode de le faire l’épée au côté : — il la retira donc. — En essayant son habit et sa veste d’uniforme, mon oncle Toby rencontra dans sa perruque la meme difficulté : — il les ôta donc
DE TRISTRAM SIIANDY. 401
aussi, — si bien que, soit une chose soit une autre,
comme il arrive toujours quand on est le plus pressé,
il était dix heures (c’est-à-dire une demi- heure plus tard qu’à l’ordinaire) avant que mon oncle Toby fit sa sortie.