‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 206 sur 331 · CHAPITRE CLXXXVI1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXXVI1I

Le caporal s’était glissé hors de la maison environ dix minutes avant mon oncle Toby, afin de disposer son appareil, et d’envoyer une ou deux volées à l’ennemi avant que mon oncle Toby arrivât.

A cette fin, il avait traîné les six pièces de campagne toutes à côté l’une de l’autre en tête de la guérite de mon oncle Toby, laissant seulement un pas et demi d’intervalle entre les trois de droite et les trois de gauche, pour la commodité de la manœuvre , — et peut-être pour avoir

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deux batteries, ce dont il pouvait attendre une fois plus d’honneur que d’une seule.

A l’arrière-garde, et en face de cette ouverture, le dos contre la porte de la guérite, de peur d’être pris en flanc, le caporal avait sagement établi son poste. — Il tenait la pipe d’ivoire appartenant à la batterie de droite, entre l’index et le pouce de sa main droite, — et la pipe d’ébène, garnie d’argent, qui appartenait à la batterie de gauche, entre l’index et le pouce de l’autre; et le genou droit appuyé ferme à terre, comme s’il eût été au premier rang de son peloton, et son bonnet à la Montero en tête, le caporal faisait jouer à la fois avec fureur ses deux batteries croisées sur la contre-garde, qui faisait face à la contrescarpe, où l’attaque devait avoir lieu le matin. Sa première intention, comme j’ai dit, n’était que d’envoyer une ou deux bouffées à l'ennemi ; — mais le plaisir des bouffées ci l’ardeur de l’action s’étaient insensiblement emparés du caporal, et de bouffée en bouffée l’avaient entraîné au plus fort de l’attaque, au moment où mon oncle Toby le rejoignit.

Il fut heureux pour mon père que mon oncle Toby n’eût pas à faire son testament ce jour-là.

CUATITRE CLXXXIX.

Mon oncle Toby prit la pipe d’ivoire de la main du caporal, — la regarda une demi-minute, et la lui rendit.

Moins de deux minutes après, mon oncle Toby reprit la pipe au caporal, et la leva à mi-chemin de sa bouche, — puis il la lui redonna vite une seconde fois.

Le caporal redoubla l’attaque ; — mon oncle Toby sourit, — puis devint sérieux, — sourit un moment, — puis

devint longtemps sérieux. Passe-moi la pipe d’ivoire,

Trim, dit mon oncle Toby. Mon oncle Toby la porta

à scs lèvres, — l’en ôta sur-le-champ, ■ — jeta un coup d’œil par dessus la charmille. — Jamais pipe n’avait tant fait venir l’eau à la bouche de mon oncle Toby. —

Mon oncle Toby se retira dans la guérite, sa pipe à la main.

Cher oncle Toby! n’entre pas dans la guérite avec la pipe; — on n’est pas sûr de soi avec une pareille chose dans un pareil coin.

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