CHAPITRE CXCIV
J’ai conté au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé le discours apologétique de mon oncle Toby, — quoiqu’en usant d’un trope différent de celui que je vais employer, que la paix d’Utrcchl fut sur le point d’occasionner la même froideur entre mon oncle Toby et son dada, qu’entre la reine et le reste des puissances confédérées.
Il y a parfois une manière indignée de descendre de son cheval qui équivaut à lui dire : — « J’irai à pied, monsieur, tout le reste de ma vie, plutôt que de faire encore un seul mille sur votre dos. » Or, on ne pouvait pas dire que mon oncle Toby fût descendu du sien de la sorte ; car, à parler strictement, on ne pouvait pas dire qu’il en fût descendu du tout, — son cheval, bien plutôt, l’avait jeté bas, — et assez méchamment, ce qui fit que mon oncle Toby le prit dix fois plus mal. Que les jockeys politiques décident la chose comme ils voudront; — cela occasionna, dis-je, une sorte de froideur entre mon oncle Toby et son dada. — Il n’eut aucune occasion de s’en servir du mois de mars au mois de novembre, c’est-à-dire l’été qui suivit la signature des articles, si ce n’est de temps à autre pour faire un petit tour, et s’assurer que l’on démolissait les fortifications et le havre de Dunkerque, conformément à la stipulation.
Les Français furent si lents tout cet été-là à se mettre à la besogne ; et monsieur Tugghe , le député des magistrats de Dunkerque, présenta tant de pétitions touchantes à la reine, — suppliant sa majesté de ne faire tomber ses
foudres que sur les ouvrages de guerre qui pouvaient avoir encouru son déplaisir, — mais d’épargner, — d’épargner le môle, pour l'amour du môle, qui, dans le dénument où il était, ne pouvait plus être qu’un objet de pitié ; — et la reine ( qui n’était qu’une femme) étant compatissante de sa nature, — et ses ministres aussi, qui, au fond du cœur, ne désiraient pas que la ville fût démantelée,
pour les raisons particulières que voici : *
* ; en sorte que le tout se traîna pesamment au gré de mon oncle Toby; à tel point que ce ne fut que trois grands mois après que le caporal et lui eurent construit la ville, et l’eurent mis en état d’être détruite, que les divers commandants, commissaires, députés, négociateurs et intendants, lui permirent de se mettre à l’œuvre. — Funeste intervalle d’inactivité!
Le caporal était d’avis de commencer la démolition en faisant une brèche aux remparts, ou principales fortifications de la ville. Non ; cela ne vaudra rien, caporal,
dit mon oncle Toby ; car, en nous y prenant de celte manière avec la ville, la garnison anglaise n’y sera pas en sûreté une heure : attendu que si les Français sont
traîtres Ils sont traîtres comme des diables, sauf
votre respect, dit le caporal. Cela me fait toujours
de la peine quand je l’entends, Trim, dit mou oncle Toby, — car ils ne manquent pas de bravoure personnelle; et si une brèche est faite aux remparts, ils peuvent y entrer, et se rendre maîtres de la place quand il leur
plaira. Qu’ils y entrent, dit le caporal, en levant
des deux mains sa bêche de pionnier, comme s’il allait tout abattre autour de lui; — qu’ils entrent, s’ils l’osent, sauf votre respect. En pareil cas, caporal,
dit mon oncle Toby, faisant glisser sa main droite jusqu’au milieu de sa canne, et la tenant ensuite comme un bâton de commandement, l’index étendu, — il ne s’agit pas pour un commandant de considérer ce que les ennemis osent, ou ce qu’ils n’osent pas ; il doit agir avec
prudence. Nous commencerons par les ouvrages extérieurs, tant du côté de la mer que du côté de la terre, et particulièrement par le fort Louis, le plus éloigné de tous; nous le démolirons le premier; — et le reste, un à un, de droite et de gauche, à mesure que nous nous retirerons vers la ville ; — alors nous démolirons le môle, — ensuite nous comblerons le port, — puis nous rentrerons dans la citadelle, et nous la ferons sauter; après quoi, caporal,
nous nous embarquerons pour l’Angleterre. Nous y
sommes, dit le caporal, revenant à lui-même. C’est
vrai, dit mon oncle Toby en regardant l’église.