‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 214 sur 331 · CHAPITRE CXCVJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXCVJ

Maintenant, parce que j’ai dit une ou deux fois, dans ma manière inconsidérée de parler, que j’étais sûr que les mémoires de la cour que mon oncle Toby fit à la veuve Wadman, si jamais j’avais le temps de les écrire, deviendraient un des systèmes les plus complets, tant élémentaires que pratiques de l’amour et de la façon de le faire, qui aient jamais été présentés au monde, — allez-vous inférer de là que je vais publier une définition de ce que c’est que l'amour ? Dire s’il est en partie Dieu et en partie Diable, comme Plotin le prétend

— Ou, par une équation plus exacte, et en supposant que le total de l’amour soit comme dix, déterminer avec Ficinus, « combien de parties en a l’un, — et combien Vautre? » ou bien si le tout est un grand Diable, de la tête à la queue , comme Platon a pris sur lui de le prononcer : suffisance sur laquelle je ne donnerai pas mon opinion ; mais mon opinion sur Platon est qu’il parait, d’après cela, avoir été, comme caractère et comme manière de raisonner, fort semblable au docteur Baynyard , qui, étant un grand ennemi des vésicatoires, dont il s’imaginait qu’une demi-douzaine à la fois mènerait aussi sûrement un homme à sa tombe, qu’un corbillard à six chevaux, — concluait précipitamment que le Diable luimême n’était qu’une énorme cantharide.

Je n’ai rien autre chose à dire aux gens qui prennent cette monstrueuse liberté en argumentant, que ce que Grégoire de Nazianzc criait (polé iniquement parlant) à Philagrius :

« e vyg ! » Fort bien! c’est un beau raisonnement, monsieur, sur ma foi! — «ôrt fù.oaofû; èv nvAtai » — et vous

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prenez bien noblement la vérité pour but, quand vous philosophez sur elle dans vos humeurs et passions.

On ne doit pas non plus s’imaginer, par la même raison, que je m’arrêterai pour m’informer si l’amour est une maladie, — ou que je discuterai avec Rhasis et Dioscoride, si son siège est dans le cerveau ou dans le foie ; — parce que cela me conduirait à un examen des deux manières très opposées dont les malades ont été traités, — l’une d’Aætius, qui commençait toujours par un clystère rafraîchissant de chenevis et de concombres pilés, qu’il faisait suivre de légères potions de lis d’eau et de pourpier, auxquelles il ajoutait une pincée de l’herbe Hanea ; et, lorsque Aætius osait la risquer, sa — bague de topaze.

— L’autre celle de Gordonius, qui (dans son chap. xv De amore) ordonne de les battre « ad putorem usque, » — jusqu’à ce qu’ils puent.

Ce sont là des recherches dont mon père, qui avait amassé un grand fonds de connaissances de cette espèce, s’occupera beaucoup dans le cours des affaires de mon oncle Toby. Je dois dire par anticipation, — que de ses théories sur l’amour (qui, soit dit en passant, réussirent à crucifier l’esprit de mon oncle Toby presque autant que l’amour lui-même) — il ne mit qu’un seul point en pratique; et, grâce à une toile cirée et camphrée qu’il trouva moyen de faire prendre au tailleur pour du bougran, au moment où celui-ci était en train de faire une culotte neuve à mon oncle Toby, il produisit sur mon oncle Toby l’effet de la méthode de Gordonius, sans ce qu’elle a de dégradaut.

Quels changements en résultèrent, on le lira en temps et lieu : la seule chose indispensable à ajouter à cette anecdote, c’est que, — quelque fût l’effet de cette substitution sur mon oncle Toby, — elle eut un triste effet sur la maison; — et si mon oncle Toby ne l’avait pas sentie comme il fit, elle aurait pu avoir aussi un triste effet sur mon père.

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