CHAPITRE CCVI
Calais, Calatium, Calusium, Calesium.
Cette ville, si nous pouvons nous fier à scs archives , autorité que je ne vois aucun motif de mettre en question ici, — n’était autrefois qu’un petit village, appartenant à l’un des premiers comtes de Guignes; et comme elle se vante à présent de n’avoir pas moins de quatorze mille habitants, sans compter quatre cent vingt familles distinctes dans la basse ville, ou les faubourgs, — elle doit
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être parvenue peu à peu, je suppose, à son étendue actuelle.
Quoiqu’il y ait quatre couvents dans la ville, il n’y a qu’une seule église paroissiale. Je n’ai pas eu occasion d’en prendre les dimensions exactes, mais il est assez fSciic de s’en former une idée passable ; — car comme il y a quatorze mille habitants dans la ville, si l’église les contient tous, elle doit être d’une grandeur considérable ; — et si elle ne les contient pas, — c’est une pitié qu’ils n’en aient pas d’autre. — Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la Vierge Marie ; le clocher, qui a une flèche, est placé au milieu de l’église , et repose sur quatre piliers , élégants et assez légers, mais suffisamment forts en même temps. — Elle est décorée de onze autels plus riches que beaux. Le maître-autel est un chef-d’œuvre en son genre; il est de marbre blanc, et, à ce qu’on m’a dit, il a près de soixante pieds de haut ; — s’il avait été beaucoup plus haut, il l’aurait été autant que le mont Calvaire lui-même : — Je le suppose donc assez haut en bonne conscience.
Rien ne m’a plus frappé que le grand square : quoique je ne puisse dire qu’il soit bien pavé ou bien bâti; mais il est au cœur de la ville, et la plupart des rues, surtout celles de ce quartier, y aboutissent. Si l’on avait pu avoir une fontaine dans tout Calais, ce qui ne se peut à ce qu’il parait, comme c’eût été un grand ornement, il n’y a pas de doute que les habitants l’auraient placée au centre même de ce square ; — non pas que ce soit proprement un square , — attendu qu’il est de quarante pieds plus long de l’est à l’ouest que du nord au sud : en sorte que les Français généralement ont raison de les appeler places plutôt que squares, car, à parler strictement, à coup sûr ils ne sont pas carrés.
La maison de ville paraît être un assez triste édifice, et ne pas être entretenue le mieux du monde ; autrement c’aurait été un autre grand ornement pour cette place : elle suffit toutefois à sa destination, et sert fort bien à la réception des magistrats qui s’y assemblent de temps en temps : de sorte qu’il est présumable que} la justice est régulièrement distribuée.
J’en avais beaucoup entendu parler, mais il n’y a rien
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du tout de curieux dans le Courgain : c’est un quartier distinct de la ville, habité seulement par des matelots et des pêcheurs; il se compose d’une quantité de petites rues, proprement bâties, et la plupart en briques. 11 est extrêmement populeux ; mais comme cela peut s’expliquer parleur genre de nourriture, — il n’y a là non plus rien de curieux. — Un voyageur peut le visiter pour se satisfaire: — il ne doit pas négliger toutefois, sous aucun prétexte, de faire attention à la tour du Guet; elle doit ce nom à sa destination particulière , parce qu’en temps de guerre elle sert à découvrir et à signaler les ennemis qui s’approchent de la place, soit par mer, soit par terre; — mais elle est prodigieusement haute, et elle attire si continuellement l’œil, que vous ne pourriez éviter d’y faire attention quand vous le voudriez.
Ce m’a été un singulier désappointement de ne pouvoir obtenir la permission de lever un plan exact des fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis le premier jour jusqu’au dernier, c’est-à-dire depuis qu’elles furent commencées par Philippe de France, comte de lloulogne, jusqu’à la guerre actuelle, où on y fit beaucoup de réparations , ont coûté ( comme je l’ai appris dans la suite d’un ingénieur en Gascogne ) — plus de cent millions de livres françaises. — Il est fort remarquable que c’est à la tête de Gravelines, et où la ville est naturellement le plus faible, qu’on a dépensé le plus d’argent ; en sorte que les ouvrages extérieurs s’étendent très-loin dans la campagne, et conséquemment occupent un grand espace de terrain. Quoiqu’il en soit, on a beau dire et beau faire, il faut reconnaître que Calais n’a jamais été à aucun egard si considérable par lui-même que par sa situation, et à cause de ce facile accès en France qu’il a donné à nos ancêtres en toute occasion, il n’était pas non plus sans inconvénients ; n’étant pas moins incommode pour les Anglais de ce temps-là, que Dunkerque l’a été pour nous dans le nôtre ; tellement qu’on le regardait avec raison comme la clef des deux royaumes; ce qui, sans aucun doute, est la raison pour laquelle il s’est élevé tant de débats à qui l'aurait: de ces débats, le siège, ou plutôt le blocus de Calais (car il était cerné par terre et par mer) fut le plus mé-
morable; car il résista toute une année aux efforts d'Édouard III , et ne se rendit à la fin que par famine et excès de misère ; la bravoure d’Eustacbe de Saint-Pierre , qui le premier s’offrit comme victime pour ses compatriotes , a rangé son nom parmi celui des héros. — Comme cela ne prendra pas plus de cinquante pages, ce serait faire tort au lecteur de ne pas lui donner une relation détaillée de ce fait romanesque, ainsi que du siège lui-même, dans les propres termes de Rapin. —
CUAPITRE CCVIL
Mais courage ! ami lecteur. — Je le dédaigne ; — il me suffît de t’avoir en ma puissance ; — mais user de l’avantage que la fortune delà plume m’a donné sur toi, ce serait trop. — Non! — par ce feu tout-puissant qui échauffe le cerveau visionnaire, et éclaire les esprits dans les voies surnaturelles 1 avant de forcer une créature destituée de secours à ce rude service, et de te faire payer, pauvre âme! pour cinquante pages que je n’ai aucun droit de te vendre, — tout nu que je suis, j’aimerais mieux brouter sur les montagnes, et sourire de ce que le vent du nord ne m’apporte ni ma tente ni mon souper.
Ainsi en avant, mon brave garçon I et dépêche-toi d’ar- » river à Boulogne.