CHAPITRE CCXXVIII
Tout ce que vous avez à dire de Fontainebleau (en cas qu’on vous le demande) , c’est que c’est une ville située à environ seize lieues (un peu au sud) de Paris, au milieu d’une vaste forêt ; — qu’elle a quelque chose de grand; — .
— que le roi y va une fois tous les deux ou trois ans, avec toute sa cour, pour s’y livrer au plaisir de la chasse ;
— et que durant ce carnaval du sport, tout Anglais de distinction (sans vous oublier vous-même) peut disposer d’un ou deux chevaux pour prendre part à la chasse, en ayant soin seulement de ne pas dépasser le roi.
Cependant il y a deux raisons pour que vous ne deviez pas le répéter hautement à tout le monde.
Premièrement, parce que cela rendra lesdits chevaux plus difficiles à obtenir; et
Secondement, c’est qu’il n’y a pas un mot de cela qui soit vrai. — Allons !
Quant à Sens , — vous pouvez l’expédier en une parole : — « c’est un siège archiépiscopal. »
Pour Joigny, moins on en dit, je pense, mieux cela vaut.
Mais pour Auxerre, j’en pourrais parler toujours : car lors de mon grand tour en Europe, dans lequel, après tout, mon père (qui ne se souciait de me confier à personne) m’accompagna lui-même, avec mon oncle Toby, et Trim, et Obadiah, et en vérité presque toute la maison, excepté ma mère, qui étant occupée d’un projet de tricoter à mon père une paire de grandes culottes d’estame — ( la chose est toute naturelle ) — et ne voulant pas être dérangée, resta au logis, à Shandy-Hall, à maintenir tout en ordre pendant notre expédition ; lors de ce grand tour, dis-je, mon père nous fit rester deux jours à Auxerre, et comme ses recherches étaient toujours de nature à récolter même dans un désert, — il m’a suffisamment laissé à dire sur Auxerre. Bref, partout où mon père allait, — mais ce fut plus remarquable encore dans ce voyage en France et en Italie, qu’à toute autre époque de sa vie, — sa route avait l’air si fort en dehors de celle où tous les autres voyageurs
avaient passé avant lui , — il voyait les rois, et les cours, et les soies de toute couleur, sous des jours si étranges ; et ses remarques et raisonnements sur les caractères, mœurs et coutumes des pays que nous traversions, étaient si opposés à ceux de tous les autres mortels, particulièrement à ceux de mon oncle Toby et de Trim — (pour ne rien dire de moi-même) ; — et pour couronner le tout, les événements et embarras que nous rencontrions perpétuellement, grâce à scs systèmes et à son opiniâtreté, — étaient d’une contexture si bizarre, si mêlée et si tragi-comique, — et le tout réuni a une nuance et une teinte si différentes de tout autre tour qui ait jamais été fait en Europe, — que je me hasarderai à dire — que la faute en doit être à moi, et à moi seulement, — si le sien n’est pas lu par tous les voyageurs et lecteurs de voyages, jusqu’à ce qu’on cesse de voyager, — ou, ce qui revient au même, jusqu’à ce que le monde, finalement, se mette en tête de rester tranquille.
— Mais ce riche ballot ne doit pas être ouvert à présent, excepté un ou deux fils simplement pour débrouiller le mystère de ce séjour à Auxerre.
— Puisque j’en ai fait mention , — ce fil est trop faible pour le tenir en suspens, et quand je l’aurai tissu, ce sera une affaire faite.
Frère Toby, dit mon père, allons, pendant que le dîner cuit, — à l’abbaye de Saint-Germain, quand ce ne serait que pour voir ces corps que M. Séguier nous a tant recommandés. J’irai voir n’importe quelle corporation,
dit mon oncle Toby ; car il fut la complaisance même d’un
bout à l’autre du voyage. Dieu m’assiste! dit mon
père, — je vous parle de momies. Alors il est inutile
de se raser, dit mon oncle Toby, Se raser! non —
s’écria mon père, — cela aura davantage un air de famille, si nous y allons avec une barbe longue. Nous par-
tîmes donc pour l’abbaye de Saint-Germain, le caporal donnant le bras à son maître et formant l’arrière-garde.
Tout cela est très-beau, et très-riche, superbe, magnifique, dit mon père, s’adressant au sacristain, qui était un jeune frère de l’ordre des bénédictins; — mais le but de notre curiosité est de voir les corps dont M. Scguicr a
donné au public une description si exacte. Le sacris-
tain fit un salut, et après avoir allumé une torche qu’il avait toujours toute prête à cet effet dans la sacristie, il
nous conduisit au tombeau de saint llérébald. C’était,
dit le sacristain en posant sa main sur la tombe, un prince renommé de la maison de Bavière, qui, sous les règnes successifs de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve , jouit d’une grande autorité dans le gouvernement, et contribua principalement à établir partout l’ordre et la discipline.
Alors il a été aussi grand, dit mon oncle, sur le champ
de bataille que dans le cabinet. J’ose dire que c’était
un vaillant soldat. C’était un moine, dit le sacristain.
Mon oncle Toby et Trim cherchèrent quelque consolation dans les yeux l’un de l’autre, — mais ils n’en trouvèrent point. — Mon père frappa des deux mains sur sa brayette, ce qui était un geste à lui quand quelque chose lui faisait grand plaisir ; car quoiqu’il détestât les moines, et tout ce qui sentait le moine, plus que tous les diables de l’enfer, — cependant, le coup portant plus sur mon^' oncle Toby et sur Trim que sur lui-même, c’était un triomphe relatif, et qui le mit de la meilleure humeur du monde.
— Et dites-moi, comment appelez-vous ce personnage? demanda mon père, plutôt en badinant. Cette tombe, dit le jeune bénédictin, les yeux baissés, contient les os de sainte Maxime, qui vint de Ravenne dans le but de toucher le corps
— De saint Maxime, dit mon père, survenant avec son saint devant lui ; — c’étaient deux des plus grands saints de tout le martyrologe, ajouta mon père. — Excusez-moi, dit le sacristain, — c’était pour toucher les os de saint Germain, le fondateur de cette abbaye. — Et qu’est-ce qu’il
y gagna? dit mon oncle Toby. Qu’cst-ce qu’y gagne
toute femme? dit mon père. Le martyre, repartit le
jeune bénédictin, faisant un salut jusqu’à terre, et prononçant le mot d’un ton si humble, mais si positif, que mon père en fut désarmé pour un moment. On suppose, continua le bénédictin, que sainte Maxime est dans cette tombe depuis quatre cents ans, et deux cents avant sa ca-
nonisation. L’avancement est bien lent, frère Toby,
dit mon père, dans cette armée de martyrs. — Furieusement lent, sauf votre respect, dit Trim, à moins qu’on
n’ait le moyen de l’acheter. J’aimerais autant vendre
tout à fait, reprit mon oncle Toby. — — Je suis assez de votre opinion, frère Toby, dit mon père.
— Pauvre sainte Maxime! se dit mon oncle Toby bas à lui-même, comme nous nous éloignions du tombeau. C’était une des plus agréables et des plus belles dames d’Italie ou de France, poursuivit le sacristain. Mais qui diantre s’est couché ici à côté d’elle? dit mon père, indiquant avec sa canne un grand tombeau, tandis que nous
continuions de marcher. C’est saint Optât, monsieur,
répondit le sacristain. — — Et bien placé est saint Optât 1 dit mon père : et quelle est l’histoire de saint Optât? reprit-il. Saint Optât, repartit le sacristain, était
évêque.
Je m’en doutais, par le ciel ! interrompit mon père,
saint Optât! comment saint Optât aurait-il échoué?
— Tirant donc vivement son portefeuille de sa poche, et le jeune bénédictin lui tenant la torche pendant qu’il écrivait, il le nota comme une nouvelle preuve à l’appui de son système sur les noms de baptême ; et il était, j’oserai dire, si désintéressé dans la recherche de la vérité, qu’eût-il trouvé un trésor dans la tombe de saint Optât, il ne se fût pas cru à moitié si riche ; jamais courte visite rendue aux morts n’avait été plus fructueuse , et il fut si enchanté de tout ce qui s’y était passé, — qu’il se détermina sur-le-champ à rester un jour de plus à Auxerre.
Je verrai demain le reste de ces bonnes gens, dit
mon père, comme nous traversions la place. Et tandis
que vous leur rendrez visite, frère Shandy, dit mon oncle Toby, le caporal et moi nous monterons aux remparts.