CHANTRE CCXLIX
Pourquoi les 'tisserands, les jardiniers et les gladiateurs,— ou un homme dont la jambe s’est desséchée (à la suite de quelque mal au pied) — ont-ils toujours eu quelque tendre nymphe qui en secret se mourait d’amour pour eux, ce sont là des points bien et dûment établis et expliqués par les anciens et modernes physiologistes.
Un buveur d’eau, pourvu qu’il le soit de profession, et qu’il la boive sans fraude ni collusion, est précisément dans la même catégorie : non qu’à la première vue il y ait aucune conséquence, ou apparence de logique à dire, « qu’un ruisseau d’eau froide tombant goulteà gou ttedans mon corps puisse allumer une torche dans celui de ma Jenny — »
La proposition ne frappe pas : au contraire, elle
semble aller contre le cours naturel des causes et des effets. — •
Mais cela montre la faiblesse et l'imbécillité de la
raison humaine.
« Et en parfaite santé avec cela? »
La plus parfaite, madame, que l’amitié même pût
me souhaiter.
« Et ne rien boire ! — rien que de l’eau ? »
Impétueux fluide ! Du moment que lu appuies
contre les écluses du cerveau, — vois comme elles cèdent !
La Curiosité entre à la nagCj faisant signe à ses
demoiselles de la suivre. — Elles plongent dans le centre du courant.
h' Imagination s’assied rêveuse sur le bord , et suivant des yeux l’eau qui fuit, elle change les pailles et les joncs en mâts de misaine et de beaupré.- — Et le Désir, tenant d’une main sa robe retroussée jusqu’au genou, lâche avec l’autre de les saisir au passage.
O vous , buveurs d’eau ! est-ce donc au moyen de cette source trompeuse que vous avez si souvent gouverné et fait tourner le monde comme une roue de moulin, — broyant la face des faibles, — leur pulvérisant les côtes,
DE TRISTRAM SHAKDY. 487
— leur écrasant le nez, et changeant parfois jusqu’à la
forme et l’aspect de la nature ?
Si j’étais vous, Eugène, dit Yorick, je voudrais boire plus d’eau. Et moi aussi, si j’étais vous, Yorick, re-
partit Eugène.
Ce qui montre que tous deux ils avaient lu Longin.
Pour ma part , je suis décidé à ne lire de ma vie d’autre livre que le mien.