CHAPITRE CCLIII
Je n’en parle pas sous le rapport de la grossièreté de la toile ou de leur propreté, — ou de la force de leurs goussets — mais je vous prie, les chemises de nuit ne diffèrentelles pas des chemises de jour en ceci autant qu’en aucune autre chose au monde; à savoir qu’elles dépassent tellement les autres en longueur, que, quand vous êtes couchés dedans, elles tombent au delà des pieds presque autant que les chemises de jour restent en deçà?
Les chemises de nuit de la veuve Wadman ( comme c’ctail la mode, je suppose, sous le roi Guillaume et sous la reine Anne) étaient, quoiqu’il en soit, taillées sur ce patron ; et si celte mode a changé ( car en Italie elles sont venues à rien) — tant pis pour le public; elles avaient de long deux aunes et demie de Flandre : de sorte qu’en accordant deux aunes à une femme de moyenne taille, il lui restait une demi-aune pour en faire ce qu’elle voulait.
Or, au nombre des petites douceurs qu’elle s’était données l’une après l’autre, dans le cours de ces froides et déccmbresquea nuits d’un veuvage de sept années, insensi-
DE TRISTRAM SHANDY. ft§l
blcment l’habitude avait été prise, et depuis les deux dernières années s’était introduite dans les règlements de la chambre à coucher, — qu’aussilôt que mistress Wadman avait été mise au lit, et qu’elle avait allongé ses jambes au fond, ce dont elle avertissait toujours Brigitte, — Brigitte, ayec toute la décence convenable, après avoir soulevé la couverture au pied du lit, prenait la demi-aune de toile en question, et lorsqu’elle l’avait doucement, et des deux mains, tirée à elle dans toute l’extension possible, puis retirée sur le côté au moyen de quatre à cinq plis plats, elle ôtait de sa manche une grosse épingle, et dirigeant la pointe vers elle, elle attachait fortement tous les plis ensemble, un peu au-dessus de l’ourlet : après quoi, elle bordait le tout ferme, au pied, et souhaitait une bonne nuit à sa maltresse.
C’était une habitude constante et invariable : seulement dans les nuits grclotantes et orageuses, quand Brigitte débordait le pied du lit, etc. pour faire sa besogne, elle ne consultait d’autre thermomètre que celui de ses propres dispositions; et elle s’en acquittait debout, à genoux, ou accroupie, suivant les divers degrés de foi, d’espérance et de charité, qu’elle se sentait cette nuit-là pour sa maîtresse. A tout autre égard, l’étiquette était sacrée, et aurait pu le disputer à l’étiquette la plus machinale de la plus inflexible chambre à coucher de la chrétienté.
Le premier soir, aussitôt que le caporal eut conduit mon oncle Toby en haut, ce qui eut lieu vers dix heures, — mistress Wadman se jeta dans son fauteuil, et croisant son genou droit sur son genou gauche, ce qui lui faisait un point d’appui pour son coude, elle posa sa joue sur la paume de sa main, et se penchant en avant, elle rumina jusqu’à minuit les deux côtés de la question.
Le second soir, elle alla à son bureau, et ayant ordonné à Brigitte de lui apporter deux autres chandelles et de les laisser sur la table, elle prit son contrat de mariage, et le lut avec grande attention; et le troisième soir (qui était le dernier du séjour de mon oncle Toby ), quand Brigitte ayant tiré la chemise de nuit, essayait d’y enfoncer la grosse épingle
D’un coup dés deux talons à la fois, mais, en même
temps, du coup le plus naturel qu’on ait jamais pu donner dans sa situation; — car, en supposant que*****'”' fût le soleil dans son méridien, c’était un coup nord-est; clic lui fit sauter l’épingle des doigts, — l’étiquette qui y était attachée tomba, — tomba à terre, et fut brisée en mille atomes.
Tout cela prouvait clairement que la veuve Wadman était amoureuse de mon oncle Toby.