SUITE DE L'HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME ET DE SES SEPT CHATEAUX
Il était, sauf votre respect, dit le caporal, élevant la voix et frottant joyeusement les deux paumes de ses mains l’une contre l’autre, un certain roi de Bohême
Laisse entièrement la date de côté, Trim, dit mon
oncle Toby, se penchant en avant, et posant doucement la main sur l’épaule du caporal pour tempérer l’effetde l’interruption,— laisse-la entièrement, Trim; une histoire se passe parfaitement de tous ces détails minutieux, à moins
qu’on ne soit bien sûr de son fait. Sûr de son fait!
dit le caporal en secouant la tète.
C’est juste , répondit mon oncle Toby ; il n’est pas
aisé, Trim, pour un homme nourri, comme toi et moi l’avons été, dans le métier des armes, et qui voit rarement devant lui plus loin que le bout de son mousquet, et derrière au delà de son havresac, d’en savoir bien long
sur cette matière. — — Dieu bénisse votre Honneur! dit le caporal, séduit par la manière de raisonner de mon oncle Toby autant que par le raisonnement lui-même, il a autre chose à faire ; à part les batailles, les marches et son service en garnison, — il a, sauf votre respect, son fusil & fourbir, — son fourniment à mettre en état, — son uniforme à raccommoder, — lui-même à raser et à tenir propre, de façon à avoir toujours la même apparence qu’à la parade. Quel besoin, ajouta le caporal d’un air triomphant, un soldat a-t-il, sauf votre respect, de rien entendre à la géographie ?
— — Tu veux dire la chronologie, Trim, dit mon oncle Toby ; car pour la géographie elle lui est d’un usage indispensable j il doit être parfaitement au fait de chacun des pays où sa profession l’amène, et de leurs limites ; il doit connaître chaque ville, bourg, village et hameau, avec les canaux, les routes et chemins creux qui y mènent. Chaque rivière grande ou petite qu’il passe, Trim, il doit être en état de dire quel en est le nom, — dans quelle montagne elle prend sa source, — quel en est le cours, — jusqu’où elle est navigable, — où elle est guéable, — où elle ne l’est pas; — il doit connaître le degré de fertilité de chaque vallée, aussi bien que le paysan qui la laboure; et être capable de faire la description , ou, au besoin, de te donner une carte exacte de toutes les plaines et de tous les défilés, des forts, des montées, des bois et des marais, à travers lesquels son armée doit marcher; il doit en connaître les produits, les plantes, les minéraux, les eaux, les animaux, les saisons, les climats, les chaleurs et les froids, les habitants, les coutumes, le langage, la politique et même la religion.
Autrement pourrait-on concevoir, caporal, continua mon oncle Toby, se levant dans sa guérite, car il com-mençait à s'échauffer à cet endroit de son discours, — comment Marlborough aurait fait marcher son armée des bords de la Meuse à Belbourg ; de Belbourg à Kerpenord — ( ici le caporal ne put rester assis plus longtemps); — de Kerpenord, Trim, à Kalsaken ; de Kalsaken à Newdorf; de Newdorf à Landenbourg ; de Landenbourg à Mildenheinr ; de Mildenheim à Ëlchingen ; d’Jilchingen à Giengen j de
Giengen à Balmerchoffen ; de Balmerchoffen à Schellenberg, où il fondit sur les ouvrages de l'ennemi, força le passage du Danube, traversa le Lech, — poussa ses troupes au cœur de l’empire, marchant à leur tête à travers Fricdberg, Uokenwert et Schonevelt, jusqu’aux plaines de Blenheim et de Hocbstedt? — Tout grand capitaine qu’il était, caporal, il n’aurait pu avancer d’un pas, ni faire un seul jour de marche sans l’aide de la géographie. — Quant à la chronologie, j’avoue, Trim, continua mon oncle Toby en se rasseyant froidement dans sa guérite, que de toutes les sciences, c’est celle dont un soldat paraîtrait pouvoir le mieux se passer, n’étaient les lumières qu’elle doit lui donner un jour, en déterminant l’époque de l’invention de la poudre, invention terrible dans ses effets, qui, renversant tout devant elle comme la foudre, est devenue pour nous une ère nouvelle de perfectionnements militaires, et qui a changé si complètement la nature de l’attaque et de la défense, tant sur terre que sur mer, et a donné l’éveil à tant d’art et d’habileté, que le monde ne saurait mettre trop d’exactitude à fixer l’époque précise de sa découverte, ni faire trop de recherches pour savoir quel grand homme en est l’auteur, et quelles circonstances lui ont donné naissance.
Je suis loin de contester, continua mon oncle Toby, ce que les historiens s’accordent à reconnaître, savoir que l’an de notre Seigneur taso, sous le règne de Wenceslas, fils de Charles IV, — un certain prêtre, dont le nom était Schwartz, apprit aux Vénitiens l’usage de la poudre, dans leurs guerres contre les Génois ; mais il est certain qu’il ne fut pas le premier; car, si nous devons croire Don Pèdre, évêque de Léon — Comment se fait-il, sauf votre respect, que les prêtres et les évêques se soient mis si fort martel en tête au sujet de la poudre à canon? — Dieu sait, dit mon oncle Toby •— sa providence fait sortir du bien de toute chose — — Don Pèdre affirme donc, dans Sa Chronique du roi Alphonse qui soumit Tolède, que dans l’année 1343, c’est-à-dire trente-sept ans accomplis avant l’autre époque, le secret de la poudre était bien connu , et employé alors avec succès, tant par les chrétiens que par les Maures, non-Seulement dans
leurs combats sur mer, mais dans nombre de leurs plus mémorables sièges en Espagne et en Barbarie ; — et tout le monde sait que le moine Bacon avait écrit expressément sur la poudre à canon, et en avait généreusement publié la recette plus de cent cinquante ans avant la naissance de Schwartz ; — et que les Chinois, ajouta mon oncle Toby, nous embarrassent bien davantage, et confondent tous nos calculs , en se vantant d’avoir connu cette invention plusieurs centaines d’années même avant lui.
C’est un tas de menteurs, je crois, s’écria Trim.
Ils s’abusent de manière ou d’autre, dit mon oncle Toby; cela m’est démontré par le misérable état dans lequel est en ce moment chez eux l’architecture militaire, qui ne consiste qu’en un fossé avec un mur en brique, dépourvu de flancs; et quant à ce qu’ils nous donnent pour un bastion à chacun des angles, c’est construit d’une manière si barbare, que tout le monde le prendrait — Pour un de mes sept châteaux, sauf votre respect, dit Trim.
Mon oncle Toby, quoique dans le plus grand embarras pour trouver une comparaison, refusa très-courtoisement l’offre de Trim ; — mais Trim lui ayant dit qu’il en avait encore une demi-douzaine en Bohème, dont il ne savait comment se défaire, — mon oncle Toby fut si touché de la plaisanterie cordiale du caporal, — qu’il discontinua sa dissertation sur la poudre à canon, — et demanda au caporal de reprendre sur-le-champ l'bisloire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.