‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 289 sur 331 · CHAPITRE CCLXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXVI

Jusque-là, poursuivit le caporal, j’avais échappé à l’amour, et j’aurais continué de même jusqu’au bout, si le

sort n’en avait pas décidé autrement. — Il n'y a pas moyen de résister à sa destinée. ■ — Ce fut un dimanche, dans l’après-midi, comme j’ai dit à votre Honneur.

Le vieillard et sa femme étaient sortis

Tout était calme et silencieux comme à minuit dans la maison

Il n’y avait pas un canard, pas un canneton dans la cour

Quand la jolie béguine vint me voir.

Ma blessure était en bonne voie de guérison, — l’inflammation avait disparu depuis quelque temps; mais il lui avait succédé une démangeaison tellement iusupportable au-dessus et au-dessous du genou, que je n’en avais

pas fermé l’œil de toute la nuit.

Laissez-moi voir, dit-elle en s’agenouillant par terre parallèlement à mon genou, et mettant sa main sur la partie inférieure. — Cela ne demande qu’à être un peu gratté, dit la béguine. Y ramenant donc les draps, elle se mit à me gratter le dessous du genou avec l’index de sa main droite, qu’elle promenait le long de la flanelle qui retenait l’appareil.

Au bout de cinq ou six minutes, je sentis légèrement le bout de son second doigt, — qui bientôt se posa à côté de l’autre, et elle continua à gratter de la sorte assez longtemps; alors il me vint à l’idée que je tomberais amoureux;— je rougissais en voyant quelle main blanche elle avait. — Jamais, sauf votre respect, je ne verrai de ma vie

une main si blanche

A cet endroit-là, dit mon oncle Toby

Bien qu’il y eût là de quoi désespérer le caporal, — il ne put s’empêcher de sourire.

La jeune béguine, continua le caporal, voyant que cela me rendait grand service, après m’avoir gratté quelque temps avec deux doigts, — se mit à me gratter avec trois, — jusqu’à ce que peu à peu elle abaissa le quatrième, puis elle finit par me gratter avec toute la main. Sauf votre respect, je ne veux plus dire un seul mot sur les mains; —

mais celle-là était plus douce que du satin.

Je t’en prie, Trim, fais-en l’éloge tant que tu voudras, dit mon oncle Toby; j’en écouterai ton histoire avec

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plus de plaisir. Le caporal remercia bien sincèrement

son maître; mais n’ayant rien de nouveau à dire sur la main de la béguine, — il passa aux effets qu’elle avait produits.

La jolie béguine, dit le caporal, continua de me gratter avec toute sa main au-dessous du genou, — jusqu’à ce que

la crainte me vint que son zèle ne la fatiguât. « J’en

ferais mille fois plus, » dit-elle, « pour l’amour de Jésus- Christ. » — En disant cela, elle passa sa main par dessous la flanelle jusqu’au-dessus du genou, dont je m’étais plaint également, et le gratta aussi.

Je m’aperçus alors que je commençais à être amoureux. — Comme elle continuait à gratte— gratte — gratter, — je sentis, sauf votre respect, l’amour qui, de dessous sa main, gagnait toutes les parties de mon corps.

Plus elle grattait, plusses frottements étaient prolongés, et plus le feu s’allumait dans mes veines, — si bien qu’à la fin deux ou trois grattements plus longs que le reste portèrent ma passion au plus haut point. — Je saisis sa main — Et alors tu la pressas sur tes lèvres, Trim, dit mon oncle Toby, et tu lui fis une déclaration.

Si l’intrigue du caporal se termina précisément de la manière indiquée par mon oncle Toby, peu importe ; c’est assez qu’elle contînt en elle l’essence de tous les romans d’amour qui aient jamais été écrits depuis le commencement du monde.

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