CHAPITRE CCLXVIII
— — Je suis à moitié folle, capitaine Shandy, dit mistress Wadman en portant à son œil gauche son mouchoir de batiste, comme elle approchait de la porte de la guérite de mon oncle Toby ; — un atome, — un grain de sable, — quelque chose , — je ne sais quoi m’est entré dans
* De 1a folio. [.Yole du traducteur.)
DE TRISTRAM 8HÀNDY. 510
l’œil; — regardez-y, je vous prie; — ce n’est pas dans le blanc. —
En disant cela, mistrcss Wadman se glissa tout à côté de mon oncle Toby, et se Taisant une petite place sur le coin du banc, elle le mit à même d’y voir sans se lever.
Regardez-y, dit-elle.
Ame honnête ! tu y regardas avec toute l’innocence de cœur d’un enfant qui regarde dans une lanterne magique; et c’eût été un aussi grand péché de te faire de la peine.
Quand un homme regarde de son propre mouvement dans des choses de cette nature — je n’ai rien à dire. —
Mon oncle Toby ne le faisait jamais ; et je réponds qu’il serait resté tranquillement assis depuis le mois de juin jusqu’au mois de janvier ( ce qui, vous savez, comprend les mois chauds et froids de l’année ) , ayant à côté de lui un œil aussi beau que celui de Rhodopcde Thrace1, sans être capable de dire s’il était noir ou bleu.
La difficulté était d’arriver à en faire regarder un à mon oncle Toby.
La voilà surmontée. Et
Je le vois là bas , tenant à la main sa pipe qui pend et dont les cendres tombent, — regardant, — et regardant, — puis se frottant les yeux, — et regardant de nouveau, d’aussi bon cœur deux fois que Galilée cherchant une tache dans le soleil.
Mais en vain ! car, par toutes les facultés qui animent l’organe, — l’œil gauche de la veuve Wadman brille en ce moment aussi clair que le droit ; — il n’y a dedans ni atome, ni sable, ni poussière, ni paille, ni fétu, ni parcelle de matière opaque qui y flotte. — Il n’y a rien dedans, mon cher oncle paternel 1 rien qu’un feu léger et délicieux, qui de toutes les parties, dans toutes lea direo tions, se glisse furtivement dans le tien.——
Si tu cherches un moment de plus cet atome,
oncle Toby, — tu es perdu.
1 Bhodope Tbracia tam iucviubili fascino instrucia, laffi ISLMlk Wt\\i tlHuCns altraxit, ut si in illara qutt incidisset, iwri non pussol, (juin esperetur. — * i a oe sais qui. (Note de l'auteur.)