CHAPITRE CCLXX
Rien ne montre les caractères de mon père et de mon oncle Toby sous un point de vue plus intéressant, que leur differente manière de se conduire en présence de ce même événement; — car je n’appelle pas l’amour un malheur, dans la persuasion où je suis que le cœur d’un homme en est toujours meilleur. — Grand Dieul que devait être celui de mon oncle Toby, lui qui sans cela était déjà la bonté même !
Mon père, à ce qu’il paraît d’après plusieurs de ses papiers, était très-sujet à cette passion avant son mariage; — mais comme il entrait dans son caractère une petite dose aigrelette d’impatience bouffonne, toutes les fois que cet événement lui arrivait, il refusait de s’y soumettre en chrétien ; c’étaient des dédains, des colères, il bondissait, regimbait, faisait le diable, et écrivait contre l’œil victorieux les plus amères philippiques que jamais homme ait écrites. — Il y en a une en vers, sur je ne sais plus quel œil qui pendant deux ou trois nuits de suite lui avait ôté tout repos ; dans le premier transport de son ressentiment il commence ainsi :
C'est le diable 1 an d’entre eux fait seul plus de dégàls Que n'en ont fait Païens, Juifs, Turcs et renégats *.
Bref, pendant toute la durée du paroxysme, mon père n’avait à la bouche qu’injures et gros mots : c’était presque une malédiction; — seulement il ne la faisait point avec autant de méthode qu’Ernulph; — il était trop impétueux ; ni avec la politique d’Ernulph ; — car bien que mon père, avec l’ardeur la plus intolérante, maudit à tort et à travers tout ce qui pouvait sur la terre aider et favoriser son amour, — cependant il ne terminait jamais le chapitre de ses malédictions sans se maudire lui-même
1 Ceci sera imprimé avec la vie de Socrate, par mon père, etc. [Noie de l’auteur.)
Ces deux vers se trouvent dans Burlon, part. III, sect. 2, mdm. 5, subsect. 1. Prognoslkks of lovc-melancholy, et il n’en désigne l'auteur i|uc par les initiales H. T.
(iYoïc du traducteur )
par dessus le marché , comme un des fous et des sots les plus fieffés, disait-il, qui eût jamais été lâché dans ce monde.
Mon oncle Toby, au contraire, prenait la chose comme un agneau , — il se tenait coi , et laissait le poison agir dans se* veines sans résistance: — au plus poiguant de sa blessure ( comme pour celle de son aine), il ne lui échappait jamais un seul mot d’impatience ou de mécontentement,— il n'accusait ni le ciel, ni la terre,— il ne pensait ni ne parlait mal de qui que ce soit, sous aucun rapport; il restait assis solitaire et pensif avec sa pipe, — regardant sa jambe estropiée, — poussant un sentimental hélas! qui, confondu avec la fumée, n'incommodait aucun mortel.
Il prenait, dis-je, la chose comme un agneau.
A la vérité, il s’était d’abord mépris; le matin même, il avait été à cheval avec mon père, afin de sauver, s’il était possible, un beau bois que le doyen et son chapitre faisaient abattre pour le donner aax pauvres lequel bois était juste en face de la maison de mon oncle Toby, et lui était singulièrement utile pour sa description de la bataille de Wynnendale; — et en trottant trop vite pour le sauver, sur une selle dure, et sur un cheval qui l’était encore plus, etc., etc.... il se trouva que la partie séreuse du sang avait passé entre cuir et chair dans les régions inférieures de mon oncle Toby, — Or, quand la cloche commença à pousser, mon oncle Toby, qui n’avait aucune expérience de l’amour, la prit pour une partie intégrante de cette passion, jusqu’au moment où l’ampoule de la selle ayant crevé et celle de l’amour restant la même, mon oncle Toby commença à être convaincu que sa blessure ne s’était pas arrêtée à la peau , — mais qu’elle avait pénétré jusqu’au cœur.