‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 308 sur 331 · CHAPITRE CCLXXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCLXXXVI

Comme Tom, sauf votre respect, n’avait en ce moment rien à démêler avec la négresse, il passa dans l’autre chambre pour parler a la veuve du Juif de. son amour, — et de cette livre de saucisses; et étant, comme j’ai dit à votre Honneur, un garçon au cœur franc et joyeux, et qui portait son caractère écrit sur sa physionomie et sur son maintien, il prit une chaise, et sans tant de façons, mais en même temps avec beaucoup de civilité, il la plaça tout près d’elle à la table, et s’assit.

Il n’y a rien de si gauche, sauf votre respect, que de faire la cour à une femme qui prépare des saucisses. — Tom commença la conversation par en parler ; d’abord, gravement : — « comment est-ce qu’on les faisait? — avec quelles viandes, herbes et épices? » puis, un peu plus gaiement ; — « avec quels boyaux ? — et s'ils ne crevaient jamais ? — si les plus gros n’étaient pas les meilleurs? » etc. prenant seulement soin d’assaisonner plutôt trop peu que trop ce qu’il avait à dire sur les saucisses, — atin d’avoir ses coudées franches.

C’est pour avoir négligé cette précaution-là, dit mon oncle Toby en mettant la main sur l’épaule de Trim, que le comte de La Motte perdit la bataille de Wynendaîe ; il s’engagea trop précipitamment dans le bois : sans cela Lille ne serait pas tombé dans nos mains, non plus que Gand et Bruges, qui suivirent son exemple. L’année était si avancée, continua mon oncle Toby, et la saison devenait si terrible, que si les choses n’avaient pas tourné comme elles firent, nos troupes auraient péri en rase campagne.

Ne serait-ce donc pas que les combats, sauf

votre respect, sont, ainsi que les mariages, écrits d’avance dans le ciel ? Mon oncle Toby réfléchit.

La religion le portait à dire une chose, et sa haute idée de l’art militaire le poussaitàen dire une autre: de sorte que n’étant pas en état de formuler une réponse exactement à son gré, — mon oncle Toby ne dit rien du tout, et le caporal acheva son histoire.

Tom s’apercevant, sauf votre respect, qu’il gagnait du terrain, et que tout ce qu’il avait dit sur les saucisses était pris en bonne part, se mit à l’aider un peu à les faire : — d’abord en tenant le haut de la saucisse tandis que de la main elle y enfonçait la viande; — puis en coupant les ficelles à la longueur convenable, et en les tenant en main pendant qu’elle les prenait une à une; — puis en les lui mettant en travers de la bouche, pour qu’elle pût les prendre à mesure qu’elle en avait besoin, — et ainsi de suite, peu à peu, jusqu’à se hasarder enfin à attacher lui-même la saucisse, taudis qu’elle tenait le boyau.

Or, une veuve, sauf votre respect, choisit toujours

un second mari aussi peu semblable au premier que possible : si bien que l’affaire était plus d’à moitié réglée dans l’esprit de la Juive, avant que Tom en eût dit un mot.

Elle feignit pourtant de se défendre en empoignant une saucisse. A l’instant Tom en saisit une autre —

Mais voyant que celle de Tom était plus cartilagineuse—

Elle signa la capitulation , — Tom la scella; et ce fut une affaire faite.

Page 1