‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 40 sur 331 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Je ne donnerais pas quatre sous du talent d’écrivain de

l’homme qui ne comprend pas ceci : que, fût-il le

meilleur du monde, un simple récit cousu à ma dernière

apostrophe chaleureuse à mon oncle Toby aurait paru

froid et éventé au palais du lecteur : — aussi j’ai sur-lechamp mis fin au chapitre, quoique je fusse au milieu de mon histoire.

Les écrivains de ma trempe ont un principe en

commun avec les peintres. Là où l’exactitude de l’imitation rendrait nos tableaux moins frappants, de deux maux nous choisissons le moindre, pensant qu’il est encore plus pardonnable de pécher contre le vrai que contre le beau. Ceci doit être compris cum grano salis; mais quoiqu’il en

soit, — comme le parallèle est plutôt fait pour laisser rc- * froidir l’apostrophe que pour autre chose, — peu importe que le lecteur l’approuve ou non sous tout autre rapport.

A la fin de la troisième année, mon oncle Toby s’apercevant que le paramètre et le semi-paramètre de la section conique irritaient sa blessure, laissa là l’ctude des projectiles dans un accès d’humeur, et s’adonna seulement à la partie pratique des fortifications, dont le goût, comme un ressort comprimé, lui revint avec un redoublement de force.

Ce fut dans cette année que mon oncle se relâcha de sa ponctualité quotidienne à mettre une chemise blanche,

— commença à renvoyer son barbier sans s’èlrc fait raser, — et à laisser à peine à son chirurgien le temps de panser sa blessure, dont il s’inquiétait si peu qu’il ne lui demandait pas, un pansement sur sept, comment elle allait, quand voici que — tout d’un coup, carie changement fut prompt comme l’éclair, il commença à soupirer profondément après sa guérison, — à se plaindre à mon père, à s’impatienter contre le chirurgien, — et un matin qu’il l’entendit monter, il ferma ses livres et repoussa ses instruments, afin de lui faire des reproches sur la lenteur de sa cure, qui, lui dit-il, aurait certainement pu être achevée, au moins maintenant. — 11 s’étendit longuement sur les souffrances qu’il avait endurées, et sur les ennuis de ses quatre années de triste emprisonnement, — ajoutant que sans l’aimable obligeance et les encouragements affectueux du meilleur des frères, — il aurait depuis longtemps succombé à son infortune. — Mon père était là : — l’éloquence de mon oncle Toby lui fit venir les larmes aux

yeux ; elle était inattendue. Mon oncle Toby, de

sa nature, n’était pas éloquent; — l’effet en fut d’autant

plus grand. Le chirurgien était confondu; — non

pas qu’il n’y eût lieu à de telles ou à de plus grandes marques d’impatience, — mais elle était inattendue aussi. Dans les quatre années qu’il l’avait soigné, jamais il n’avait vu mon oncle Toby se conduire de la sorte ; mon oncle n’avait pas laissé échapper un seul mot qui sentît l’humeur ou le mécontentement; il avait été la patience,

— la soumission même.

— Nous perdons parfois le droit de nous plaindre en

nous en abstenant; mais souvent nous en triplons la force : le chirurgien fut stupéfait ; mais il le fut bien plus encore, quand mon oncle Toby continua et insista péremptoirement pour qu’il le guérît sur-le-champ, — ou qu’on envoyât chercher M. Ronjat, le chirurgien du roi, pour le faire à sa place.

Le désir de la vie et de la santé est naturel à l’homme; — l’amour de la liberté et de la délivrance ne l’est pas moins : ce sont deux passions sœurs. Mon oncle Toby les avait en commun avec son espèce; — et aucune d’elles n’eût suffi pour expliquer son ardent souhait d’aller bien, et dehors; — mais je vous ai déjà dit que dans notre famille rien ne nous arrive comme aux autres, — et d’après l’époque et la manière dont ce vif désir se manifesta dans la circonstance présente, le lecteur pénétrant soupçonnera que quelque autre cause ou lubie l’avait mis dans la tête

de mon oncle; c’est la vérité, et ce sera le sujet du

prochain chapitre d’exposer quelle était cette cause ou lubie. J’avoue que cela fait, il sera temps de retourner au coin du feu du parloir, où nous avons laissé mon oncle Toby au milieu de sa phrase.

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