‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 42 sur 331 · ME ET OPINIONS · texte numérisé non relu

ME ET OPINIONS

renlhcsc je trouve bien, quand on est déterminé à ne

suivre l’avis de personne, il ordonna en particulier à

Trim, son valet de chambre, de faire un paquet de charpie et d’appareils, et de louer une chaise à quatre chevaux qui fût à la porte à midi précis, le jour où il savait que

mon père serait à la Bourse ; puis laissant un billet

de banque sur la table pour reconnaître les soins du chirurgien, et une lettre de tendres remerciements pour son frère, — il emballa sescartcs, ses livres de fortifications, etc., et avec le secours d’une béquille d’un côté et de Trim de l’autre, — mon oncle Toby se mit en route pour Shandy- II ail.

La raison ou plutôt l’origine de ce départ soudain était celle-ci : —

La table de la chambre de mon oncle Toby, à laquelle, la veille au soir de ce changement, il était assis avec ses caries, etc., devant lui — étant par trop exiguë pour celle infinité de grands et petits instruments scientifiques qui y étaient habituellement entassés, — il lui arriva en voulant atteindre sa boîte à tabac, de jeter son compas à terre; et en se baissant pour ramasser le compas, avec sa manche il jeta à terre son étui de mathématiques et les mouchettes; et comme il était en veine de malheur, en tâchant de rattraper les mouchettes dans leur chute, il fit tomber M. Blondel de la table, et le comte de Pagan par dessus.

Il était inutile à un homme estropié, comme l’était mon oncle Toby, de songer à réparer lui-mème ces malheurs :

— il sonna son valet de chambre Trim. Trim, dit mon

oncle Toby, vois, je t’en prie, le désordre que je viens de faite ici, — il faut que je trouve une meilleure invention,

Trim. Ne peux-tu pas prendre ma règle, mesurer la

longueur et la largeur de cette table, et puis aller m’en

commander une plus grande du double ? Oui, sauf

votre respect, repartit Trim en faisant un salut; mais j’espère que dans peu de temps votre Honneur sera assez bien pour aller à sa maison de campagne, où, — puisque votre Honneur prend tant de plaisir aux fortifications, nous pourrions arranger la chose à merveille.

Je dois ici vous informer que le domestique de mon oncle Toby, qui était connu sous le nom de Trim, avait été

caporal dans la compagnie de mon oncle; — son nom réel était James Butler; — mais ayant reçu au régiment le sobriquet de Trim, mon oncle Toby, à moins qu’il ne lui arrivât d’être fort en colère contre lui, ne l’appelait jamais d’un autre nom.

Le pauvre diable avait été mis hors d’état de servir par une balle de mousquet qu’il avait reçue dans le genou gauche à la bataille de Landen, deux ans avant l’affaire de Namur, — et comme c’était un garçon fort aimé dans le régiment, et un garçon adroit par dessus le marché, mon oncle Toby l’avait pris pour domestique, et Trim lui était d’un très-grand secours, remplissant auprès de mon oncle Toby, au camp et dans scs quartiers, les fonctions de valet de chambre, de groom, de barbier, de cuisinier, de couturière et de garde-malade; et vraiment, du premier instant jusqu’au dernier, le servant et le soignant avec beaucoup de fidélité et d’affection.

Aussi mon oncle Toby l’aimait en retour; et ce qui l’attachait d’autant plus à ce garçon, c’était la similitude de leurs connaissances; — car le caporal Trim (à l’avenir nous l’appellerons ainsi ), en quatre années d’attention à tout ce qu’il attrapait des discours de son maître sur les villes fortifiées, et grâce à l’avantage de fureter et de fouiller continuellement dans les plans de son maître, etc.; sans compter ce qu’il gagnait dadaïqüement, comme attaché à la personne, non dadaïque per se; — n’avait pas fait de minces progrès dans la science , et passait auprès de la cuisinière ctde la femmede chambre pour en savoir autant sur la nature des forteresses que mon oncle Toby lui-même.

Je n’ai plus qu’un coup de pinceau à donner pour achever le portrait du caporal Trim, — et c’est le seul trait sombre. — Le garçon aimait à donner des avis, — ou plutôt à s’entendre parler: sa conduite, pourtant, était si parfaitement respectueuse, qu’il était aisé de le maintenir silencieux, quand on voulait qu’il le fut ; — mais une fois sa langue partie, — il n’y avait plus moyen de l’arrêter; — il l’avait bien pendue; et les voire Honneur dont il entrelardait à tout instant ses phrases, ainsi que ses manières respectueuses, intercédaient si fortement en faveur de son élocution, — que tout ennuyé qu’on pouvait être, — on ne

pouvait vraiment pas être fâché contre lui. Mon oncle Toby était rarement l’un ou l'autre, — ou du moins, ce défaut dans Trim 11e les mit jamais mal ensemble. Mon oncle Toby, comme j’ai dit, l’aimait; — et d’ailleurs, comme il regardait toujours un domestique fidèle comme un humble ami, — il ne pouvait se décider à lui fermer la bouche. — Tel était le caporal Trim.

Si j’ose me permettre, continua Trim, de donner mon avis à votre Honneur et d’émettre mon opinion sur celte matière. — Tu es le bien venu, Trim, dit mon oncle Toby,

parle, — expose sans crainte, mon garçon, ce que tu

penses sur ce sujet. — Eli bien donc, répliqua Trim ( ne baissant pas les oreilles et ne se grattant pas la tête comme un lourdaud de paysan, mais rejetant ses cheveux en arrière, et se tenant aussi droit que devant son peloton ) — je pense, dit Trim, avançant un peu sa jambe gauche, qui était l’estropiée, — et indiquant de sa main droite ouverte une carte de Dunkerque, qui était attachée avec des épingles à la tenture de la chambre, — je pense, dit le caporal Trim, avec une humble soumission à la supériorité de jugement de votre Honneur, — que ces ravelins, bastions, courtines et ouvrages à cornes, font une pauvre et triste figure ici sur le papier, et ne sont que de la niaiserie auprès de ce que votre Honneur et moi nous pourrions faire si nous étions seuls à la campagne et que nous eussions seulementun quart ou un tiersd’arpent pour en faire ceque nous voudrions: comme voici l’été qui vient, continua Trim, votre Honneur pourrait s’asseoir à l’air, et me donner la nographie — (L’iconographie, dit mon oncle) — de la ville ou de la citadelle qu’il plairait à votre Honneur de dresser d’abord, et je veux être fusillé par votre Honneur sur le glacis meme, si je ne la fortifie pas à l’idée de

votre Honneur. J’ose dire que tu le ferais, Trim, dit

mon oncle. — Car si votre Honneur, poursuivit le caporal, pouvait seulement me marquer le polygone, avec ses lignes et angles exacts — ( Je le pourrais très-bien, dit mon oncle), — je commencerais par le fossé, et si votre Honneur pouvait m’en donner les vraies profondeur et largeur — ( Je le puis à un cheveu près, Trim, répliqua mon oncle), — je rejeterais la terre de ce côté-ci vers la ville

pour l’escarpe, — et de ce côté là vers la campagne pour la contrescarpe — (Très-bien, Trim, dit mon oncle Toby) — et quand je les aurais talutées à votre idée, — s’il plaisait à votre Honneur, je revêtirais le glacis de mottes de terre, comme sont faites les plus belles fortifications en Flandre, — (et comme votre Honneur sait que cela doit être) — et je ferais aussi les murs et les parapets avec des mottes de

terre. Les meilleurs ingénieurs les appellent gazons,

Trim, dit mon oncle Toby. Que ce soient des gazons ou

des mottes de terre, peu importe, répliqua Trim ; votre Honneur sait que cela vaut dix fois mieux qu’un revêtement de briques ou de pierre. Je sais que cela vaut

mieux, Trim, à certains égards, — dit mon oncle Toby faisant un signe d’assentiment, — car un boulet de canon entre tout droit dans le gazon, sans faire ébouler des décombres qui pourraient remplir le fossé (comme ce fut le cas à la porte Saint-Nicolas) et faciliter le passage.

Votre Honneur entend ces choses, repartit le caporal, mieux qu’aucun officier au service de Sa Majesté; — mais si votre Honneur voulait laisser là la commande de la table, et que nous pussions partir pour la campagne, je travaillerais comme un cheval sous la direction de votre Honneur, et je lui ferais des fortifications à s’en lécher un peu les doigts, avec toutes leurs batteries , sapes, fossés et palissades, que ce serait la peine de venir de vingt milles à la ronde pour les voir.

Mon oncle Toby était devenu rouge comme de'l’écarlate pendant que Trim parlait; — mais ce n’était pas une rougeur de honte, — de modestie, — ni de colère, — c’était une rougeur de joie; — le projet et la description du caporal Trim l’enflammaient. — Trim! s’écria mon oncle Toby, tu en as dit assez. — Nous pourrions commencer lacampagne, continuaTrim, le jour même que SaMajestéet les alliés entrent en campagne, et démolir les fortifications, ville par ville , aussi vite que — Trim , dit mon oncle Toby, ne parle plus. Votre Honneur, continua Trim , pourrait être assis dans son fauteuil (le montrant) toute la belle saison, me donnant ses ordres, et moi je --Ne parle plus, Trim, dit mon oncle Toby, Et puis, votre Hon-

neur y trouverait non-seulement du plaisir et un bon

passe-temps; — mais un bon air, un bon exercice, et une bonne santé ; — et la blessure de votre Honneur serait guérie dans un mois. — Tu en as dit assez , Trim, répéta mon oncle Toby ( mettant la main dans le gousset de sa culotte), — j’aime prodigieusement ton projet. — Et si votre Honneur veut, j’irai à l’instant môme acheter uno bêche de pionnier pour emporter avec nous, et je commanderai une pelle et une pioche, et une couple de Ne

parle plus, Trim, dit mon oncle Toby, sautant sur une jambe, tout transporté de ravissement, — et mettant une guinée dans la main de Trim, — Trim, dit mon oncle Toby, ne parle plus ; — mais descends , Trim, à l’instant même , mon garçon , et monte-moi tout de suite mon souper.

Trim descendit en courant et rapporta le souper de son maître, mais ce fut peine perdue : — le plan d’opé-

rations de Trim trottait tellement dans la tète de mon oncle Toby qu’il n’y put toucher. — Trim, dit mon oncle Toby, mets-moi au lit. — Ce fut tout un. — La description du caporal avait enflammé l’imagination de mon oncle Toby : — il ne put fermer l’œil. — Plus il l’envisageait , plus la perspective lui apparaissait séduisante : — si bien que deux grandes heures avant le jour, il avait pris une résolution définitive, et avait concerté son plan pour décamper avec le caporal Trim.

Mon oncle Toby avait à lui une jolie petite maison de campagne, dans le village près duquel était la terre de mon père à Shandy; elle lui avait été laissée par un vieil oncle avec une petite terre d’environ cent livres de revenu. Derrière cette maison, et attenant à elle, était un jardin potager d’environ un demi-arpent; et au fond du jardin, dont il était séparé par une grande haie d’ifs, était un boulingrin, contenant juste autant de terrain qu’en désirait le caporal Trim ; — en sorte qu’au moment où Trim prononça ces mots: « Un tiers d’arpent pour en faire ce qu’ils voudraient, » — ce même boulingrin se présenta aussitôt, et se peignit tout à coup sous des formes curieuses dans la rétine de l’imagination de mon oncle Toby : — ce qui fut la cause physique qui le fit changer de couleur: ou du moins qui porta sa rougeur au degré immodéré dont j’ai parlé.

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Jamais amant ne courut avec plus d’ardeur et d’espoir pour rejoindre une maîtresse adorée que ne fit mon oncle Tuby pour jouir dudit endroit en particulier : — je dis en particulier; — car il était abrité du côté de la maison, comme je vous ai dit, par une grande haie d’ifs, et des trois autres côtés protégé contre tout regard mortel par des massifs de houx et d’arbustes à fleurs, — en sorte que l’idée de n’étre pas vu ne contribuait pas peu à celle du plaisir que mon oncle Toby se faisait à l’avance. — Vainc pensée ! quelque serrées que soient les plantations qui l’entourent, votre terrain tout retiré qu’il peut paraître,

— avez-vous pu croire, cher oncle Toby, jouir d’une chose qui prenait tout un demi-arpent, et qu’on n’en saurait rien!

La manière dont mon oncle Toby et le caporal Trim conduisirent cette affaire, — avec l’histoire de leurs campagnes, qui ne furent nullement stériles en événements ,

— peut faire un épisode qui ne sera pas sans intérêt

dans l’épitasect le développement de ce drame. Quant

à présent, il faut que la scène change et nous ramène au coin du feu du parloir.

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