CHAPITRE XXXVI
Écrire , quand on le fait convenablement ( comme vous pouvez être sùr que je crois le faire) n’est qu’un nom différent pour causer. De même qu’il n’est personne, sachant se comporter dans la bonne société , qui s’avise de tout dire; — ainsi il n’est point d’auteur, connaissant les justes bornes du décorum et du savoir vivre, qui se permette de tout penser : la plus réelle marque de respect que vous puissiez donner à l’intelligence des lecteurs, c’est de partager avec eux par moitié — amicalement, et de leur laisser, à leur tour, quelque chose à imaginer.
Pour ma part, je leur adresse continuellement des compliments de cette espèce, et je fais tout mon possible pour • tenir leur imagination aussi occupée que la mienne.
C’est leur tour à présent; — j’ai donné une ample des- ’ cription de la triste chute du docteur Slop , et de sa triste apparition dans l’arrière-parloir; — leur imagination peut maintenant vivre là-dessus quelque temps.
Que les leeteurs s’imaginent donc que le docteur Slop a conté son histoire, — et cela dans les termes et avec les circonstances aggravantes qu’il leur plaira d’inventer; — qu’ils supposent qu’Obadiah a conté son histoire aussi , avec les airs lamentables de prétendu chagrin qu’ils croiront le plus propres à contraster les deux figures qui se
tiennent l’une à côté de l’autre. Qu'ils s’imaginent
que mon père est monté voir ma mère ; — et pour achever ce travail d’imagination , — qu’ils s’imaginent le docteur lavé, — frotté, — plaint, — félicité, — chaussé d’une paire d’escarpins d’Obadiah . marchant vers la porte, et sur le point de se mettre à l’œuvre.
Trêve! — trêve, bon docteur Slop! — arrête ta main
d’accoucheur ; — remets-la dans ton sein pour la tenir
chaude;— tu sais peu quels obstacles, tu le ligures
„ peu quelles causes cachées la retardent dans son opération.
As-tu, docteur Slop , — as-tu reçu la confidence des
articles secrets du traité solennel qui t’amène en ce lieu? — Te doutes-tu qu’en cet instant même une fille de Lucine est en fonction au-dessus de ta tête? — Ilélas ! — il n’est que trop vrai. — D’ailleurs, grand fils de Pilumnus! que peux-tu faire? Tu es venu sans armes; — lu as laissé chez toi ton tire-lêle, — ton forceps de nouvelle invention,— ton crochet , — ta seringue, et tous tes instruments de salut et de délivrance : — par le ciel ! en ce moment, ils sont suspendus dans un sac vert de serge, entre tes deux pistolets au-dessus (lu chevet de ton lit ! — Sonne; — appelle; — renvoie Obadiah sur le cheval de carrosse les chercher en toute hâte.
Va grand train, Obadiah, dit mon père, et je te
donnerai une couronne! — Et moi, dit mon oncle Toby, je t’en donnerai une autre 1