‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 50 sur 331 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

A la fin du dernier chapitre , mon père et mon oncle Toby ont etc laisses tous deux debout, comme Cassius et Brutus à la fin de la scène ', réglant leurs comptes.

En prononçant les trois derniers mots, mon père s’assit ; — mon oncle Toby suivit exactement cet exemple, si ce n’est qu’avant de reprendre son siège il sonna pour ordonner au caporal Trim, qui était dans l’antichambre, d’aller à la maison lui chercher Stcvin. La maison de mon oncle Toby était en face de celle de mon père.

Il est des gens qui auraient laissé tomber le sujet de Stevin ; — mais mon oncle Toby n’avait pas de rancune dans le cœur; — et il continua sur le même sujet, pour montrer à mon père qu’il n’en avait pas.

Votre apparition subite, docteur Slop, dit mon oncle reprenant la parole, m’a fait à l’instant penser à Stevin. ( Mon père, vous pouvez en être sûr, ne proposa plus aucun pari sur la tête de Stevin.) Parce que, pour-

suivit mon oncle Toby, le fameux chariot à voiles qui appartenait au prince Maurice, et dont la rapidité était si merveilleuse qu’une demi-douzaine de personnes pouvaient dedans faire trente milles d’Allemagne en très-peu de minutes, je ne sais plus combien, — celle invention était due à Stevin, ce grand mathématicien et ingénieur.

Vous auriez pu , dit le docteur Slop, épargner à votre domestique ( d’autant que le garçon est estropié ) la peine d’aller chercher la description qu’en a faite Stevin , attendu qu’à mon retour de Leydc par la Haye, j’ai été à pied jusqu’à Schevening, qui est à deux grands milles, exprès pour l’examiner.

Ce n’est rien, répliqua mon oncle, auprès du savant Peiresc, qui fit à pied cinq cents milles , en comptant de Paris à Schevening et retour, afin de le voir, — et rien autre.

Il y a des gens qui ne peuvent pas souffrir qu’on renchérisse sur eux.

11 fallait que Peiresc fût fou, repartit le docteur Slop.

‘ III'-, acle IV du Jules César de Sliakspcarc. (/Voie du traducteur.)

— Iîcmarqucz que cc n’était nullement par mépris pour l’eiresc; — mais le courage infatigable qu’avait eu Peircsc de se traîner si loin à pied, par amour des sciences, réduisait à rien l’exploit du docteur Slop. — 11 fallait que Pciresc fût fou, répéta-t-il. — pourquoi cela? — répliqua mon père, prenant le parti de son frère, nonseulement pour lui offrir aussi vite que possible une réparation de l’insulte qu’il lui avait faite, et que mon père avait encore sur le cœur; — mais, en partie auSsi, parce que mon père commençai t réellement à s’intéresser à la conversation. — Pourquoi cela? dit-il, — pourquoi injurier Peircsc ou tout autre parce qu’il a eu faim de tel ou tel morceau de vraie science : car, bien que je ne connaisse aucunement le chariot en question, continua-t-il, celui qui l’a inventé doit avoir eu une tète très-bien organisée pour la mécanique ; — et quoique je ne puisse pas deviner d’après quels principes de philosophie il l’a exécuté , — il fallait que ceux sur lesquels sa machine a été construite fussent solides, quels qu’ils fussent, sans quoi elle n’aurait pas pu aller du train dont parle mon frère.

Elle allait aussi bien, si non mieux, repartit mon oncle Toby ; car, comme Pciresc l’exprime élégamment, en parlant de la vélocité de son mouvement, tàm cituseral quàm erat ventus : ce qui veut dire, à moins que je n’aie oublié mon latin, qu’elle était aussi rapide que le vent.

Mais, je vous prie, docteur Slop, dit mon père interrompant mon oncle (non pas toutefois sans lui en demander pardon ) , sur quels principes faisait-on mouvoir ce chariot? — Sur de très-jolis principes, repartit le docteur Slop : — et je me suis souvent étonné, continua-t-il, éludant la question, que pas un de nos gentlemen qui habitent de vastes plaines telles que la nôtre, — (particulièrement ceux dont les femmes ne sont pas hors d’âge d’avoir des enfants) n’ait essayé rien de cc genre; car nonseulement cc serait infiniment expéditif dans les cas urgents auxquels le sexe est sujet, — pourvu seulement que le vent fut favorable, — mais cc serait une excellente économie que de se servir des vents, qui ne coûtent rien et qui ne mangent rien, de préférence aux chevaux, qui (le diable les emporte ! ) coûtent et mangent beaucoup.

DE TRISTRAM SHAM) Y. 103

C’est par la raison même, répliqua mon pcre « qu’ils ne coûtent rien et qu’ils ne mangent rien , » — que l’idée est mauvaise : — c’est aussi bien la consommation de nos produits, que leur fabrication, qui donne du pain à ceux qui ont faim, qui fait aller le commerce, qui amène l’argent, et soutient la valeur de nos terres : — et quoique j’avoue que, si j’étais prince, je récompenserais généreusement la savante tête qui produirait de telles inventions; — néanmoins, aussi péremptoirement j’en supprimerais l’usage.

Mon père était entré dans son élément, — et il poursuivait avec autant de succès sa dissertation sur le commerce, que précédemment mon oncle la sienne sur les fortitications ; mais, au préjudice de beaucoup de vraie science, les destins avaient décrété dans la matinée qu’aucune dissertation d’aucune espèce ne serait ourdie par mon père ce jour-là, — car, comme il ouvrait la bouche pour commencer la phrase suivante,

Page 1