CHAPITRE XLIV
J’ai tiré pour une minute le rideau sur cette scène, — afin de vous rappeler une chose, — et de vous en apprendre une autre.
Ce que j’ai à vous apprendre, vient, je l’avoue, un peu
hors de sa place; — car j’aurais dû le raconter cent cinquante pages plus haut, n’était que je prévoyais alors que plus tard cela viendrait à propos, et plus avantageusement ici qu’ailleurs. — Les écrivains auraient besoin de regarder devant eux pour maintenir la chaleur et l’enchaînement de ce qu’ils ont en main.
Ces deux choses faites, — le rideau se relèvera, et mon oncle Toby, mon père et le docteur Slop reprendront leur entretien, sans autre interruption.
Premièrement, donc, ce que j’ai à vous rappeler, c’est — que les échantillons de la singularité des idées de mon père relativementaux noms de baptême, età cet autre point antérieur, — vous ont, je présume, amené à penser — (et pour sûr je l’ai dit) que mon père avait cinquante autres opinions tout aussi bizarres et fantasques. Au fait, il n’y avait pas un des degrés de la vie de l’homme, depuis l’acte même de sa conception, — jusqu’au maigre pantalon à pieds de sa seconde enfance, qui ne lui fournît quelque idée favorite et toute à lui, aussi sceptique et aussi écartée du grand chemin des pensées, que les deux idées dont l’explication a été donnée.
— M. Sbandy, mon père, ne voyait rien) monsieur, au point de vue des autres; — il mettait les choses à son propre point de vue; — il ne pesait rien dans les balances ordinaires; — non, c’était un trop fin explorateur pour prêter le flanc à une imposture aussi grossière. — Pour obtenir le poids exact des choses, au moyen de la romaine scientifique, le point d’appui, disait-il, devait être presque invisible, afin d’éviter complètement le frottement des opinions populaires; — sans quoi, les minuties de la philosophie, qui emportaient toujours la balance, n’y auraient pas le moindre poids. Le savoir, comme la matière, affirmait-il, était divisible in infinitum ; — les grains et les scrupules en faisaient tout autant partie que la gravitation du monde entier. — En un mot, disait-il, l’erreur était l’erreur, — n’importe où elle tombât — soit dans une fraction, — soit dans une livre, — elle était également funeste à la vérité; — et celle-ci était retenue au fond de son puits aussi inévitablement par une méprise sur la poussière de l’aile d’un papillon, — que sur le dis-
que du soleil, de la lune et de toutes les étoiles du ciel ensemble.
lise lamentait souvent, disant que c’était faute d’y réfléchir convenablement et d’en faire habilement l’application aux affaires civiles, ainsi qu’aux vérités spéculatives, que tant de choses étaient disloquées; — que l’arche politique se détraquait; — et que les fondements mêmes de notre excellente constitution dans l’église et dans l’état, étaient aussi sapés que l’avaient rapporté des experts.
Vous criez, disait- il', que nous sommes un peuple ruiné, perdu. Pourquoi? demandait-il, faisant usage du soritc ou syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu’il leur appartenait. — Pourquoi? pourquoi sommes-nous un peuple ruiné? — Parce que nous sommes corrompus. — D’où vient, cher monsieur, que nous sommes corrompus?
— De ce que nous sommes dans le besoin; — c’est notre pauvreté, et non notre volonté qui consent. — Et pourquoi, ajoutait-il, sommes-nous dans le besoin? — Pour avoir négligé, répondait-il, nos sous et nos liards: — nos billets de banque, monsieur, nos guinées, — et jusqu’à nos shillings se gardent eux-mêmes.
Il en est ainsi, disait-il, dans tout le cercle des sciences;
— les grands points, les points établis ne sont point attaqués. — Les lois de la nature savent se protéger ellesmêmes; mais l’erreur — (ajoutait-il, en regardant fixement ma mère) l’erreur, monsieur, s’insinue dans les plus petits trous, dans les plus étroites crevasses que la nature humaine laisse sans défense.
Cette manière de voir de mon père est ce que j’avais à vous rappeler ; — le point que vous avez à apprendre, et que j’ai réservé pour cet endroit, le voici : —
Parmi les nombreuses et excellentes raisons dont mon père s’était servi auprès de ma mère pour lui faire accepter le ministère du docteur Slop de préférence à celui de la vieille femme, — il en était une d’une nature très-singulière : celle-là, quand après avoir traité la chose en chrétien, il en était revenu à la traiter en philosophe, il y avait mis toute sa force, comptant vraiment dessus comme sur
son ancre de salut. Elle lui manqua, non par aucun
défaut de l’argument en lui-même; mais parce qu’il eut
beau faire, il ne put lui en faire comprendre la portée. —
— Sort maudit! — se dit-il une après-midi, comme il sortait de la chambre après la lui avoir exposée pendant une heure et demie, sans aucune espèce de résultat; — sort maudit! dit-il en se mordant la lèvre, comme il fermait la porte; — tenir un des plus beaux enchaînements de raisonnements qui soit au monde, — et en même temps avoir une femme dont la tête est faite de telle sorte, que je ne pourrais7pas y clouer une seule induction, quand il irait du salut de mon âme!
Cet argument, quoiqu’il fût entièrement perdu pour ma mère — avait plus de poids pour lui que tous ses autres arguments joints ensemble : — je lâcherai donc de lui rendre justice, — et de l’exposer avec toute la perspicuité dont je suis capable.
Mon père s’appuyait sur la force des deux axiomes suivants : —
Premièrement, qu’un homme était plus riche avec une once de son propre esprit qu’avec un tonneau de celui des autres; et
Secondement (ce qui, par parenthèse, était la base du premier axiome, — quoique arrivant en dernier), que l’esprit de chaque homme devait venir de son âme à lui-même,
— et non de celle d’aucun autre.
Or, comme il était démontré pour mon père que toutes les âmes étaient naturellement égales, — et que la grande différence qui existait entre l’entendement le plus aigu et le plus obtus — n’était due à aucune supériorité ou infériorité originelle de subtilité d’une substance pensante à l’égard de l’autre, — mais provenait purement de l’heureuse ou malheureuse organisation du corps, dans la partie où l’âme avait principalement sa résidence, — il avait pris pour objet de ses recherches de trouver cet endroit. —
Or, d’après les meilleurs renseignements qu’il put se procurer sur cette matière, il fut convaincu qu’elle ne pouvait pas être où Descartes l’avait placée, au sommet de la glande pinéale, qui, suivant son raisonnement, formait pour elle un coussin de la grandeur d'un gros pois ; quoique, à dire vrai, comme tant de nerfs venaient tous
aboutir à ce seul endroit, — ce ne fût pas une mauvaise conjecture; — et mon père serait certainement tombé avec ce grand philosophe en plein dans la méprise, sans mon oncle Toby, qui l’en préserva en lui racontant l’histoire d’un officier wallon qui, à la bataille de Landen, avait eu une partie de sa cervelle emportée par une balle, — et une autre partie enlevée ensuite par un chirurgien français; et qui, après tout, s’était rétabli et avait fort bien fait son service malgré cela.
Si la mort, dit mon père, argumentant avec lui-même, n’est que la séparation^de l’âme et du corps; — et s’il est vrai que des gens puissent aller et venir et faire leurs affaires sans cervelle, — certes alors l’âme n’habite pas là.
Quant à cette certaine liqueur très-claire, très-subtile et très-odorante que Coglionissimo llorri, le grand médecin milanais, affirme, dans une lettre à llartholine, avoir découverte dans les cellulœ des parties occipitales du cercbellum, et qu’il affirme également être le siège principal de l’âme raisonnable (car il faut que vous sachiez que depuis nos progrès en civilisation, tout homme vivant se trouve avoir deux âmes, — Jl’une, suivant le grand Melhcglingius, appelée YÂnimus; l’autre, Y Anima)', — quant à l’opinion, dis-je, de llorri, — mon père n’y put souscrire en aucune façon; l’idée seule d’un être aussi noble, aussi épuré, aussi immatériel et aussi exalté quel’ Anima, ou même YAnimus, tenant sa résidence et barbotlant, comme un têtard, tout le long du jour, hiver et été, dans une marc,— ou dans un liquide d’aucune espèce, tel épais ou tel clair qu’il fût, cptte idée, disait-il, blessait son imagination; c’est à peine s’il voulait prêter l’oreille à une telle doctrine.
Celle, donc, qui de toutes lui paraissait le moins susceptible d’objections, c’était que le principal sensorium ou quartier général de l’âme, là où venaient se concentrer tous les rapports, et d’où s’expédiaient tous les ordres, — était dans l’intérieur, ou près du cerebellum, — ou plutôt dans les alentours de la tnedulla oblongala, où il a été généralement reconnu par les anatomistes hollandais que tous les mêmes nerfs de tous les organes des sept sens
aboutissaient, comme les rues et ruelles tortueuses à une place.
Jusque là il n’y avait rien de singulier dans l’opinion de mon père; — il avait pour lui le meilleur des philosophes de tous les siècles et de tous les pays. Mais ici
il prit une route à lui, bâtissant une autre hypothèse shandienne sur ces pierres angulaires qu’on lui avait posées, — laquelle susdite hypothèse défendait aussi son terrain : la subtilité et la délicatesse de l’ûme dépendaientelles de la température et de la clarté de ladite liqueur, ou de la délicatesse du réseau et du tissu du cerebellum même? Il penchait pour cette dernière opinion.
11 soutenait qu’après le soin convenable à prendre dans l’acte de la génération de chaque individu, acte qui réclamait toute la réflexion du monde, vu qu’il jetait le fondement de cette contexture incompréhensible qui compose l’esprit, la mémoire, l’imagination, l’éloquence et tout ce qu’on entend habituellement sous le nom de dispositions naturelles; — qu’après ceci et son nom de baptême, qui étaient les deux causes originelles et les plus efficaces de toutes; — la troisième cause, ou plutôt ce que les logiciens appellent la causa sine quâ non, et sans laquelle tout ce qui a été fait était de toute insignifiance,— c’était l’acte de préserver cette toile délicate et ténue du dégât qui s’y faisait généralement par la violence de la compression et du froissement que la tête avait à subir, grâce à l’absurde méthode de nous amener au monde la tète la première.
— Ceci demande explication.
Mon père, qui feuilletait toute espèce de livres, en lisant Lithopœdus Senonensis de parla difficili *, publié
1 L'auteur fait ici deux méprises : car Lithopœdus devrait être écrit ainsi : Lithopœdii Senonensis Ieon. La seconde méprise est que ce Lithopœdus n’est point un auteur, mais un dessin d'enfant pétrifié. La relation qui en a été publiée par Alliosius, 1580, peut se voir à la lin des œuvres de Cordieus dans Spacliius. M. Tristram Shandv a été induit dans celte erreur, soit en voyant récemment le nom de Lithopœdus sur une liste de savants écrivains dans le docteur — — — , ou en confondant Lilhnpaedus avec Trinecavellius, — à cause de la trop grande similitude des noms, (flots de l'auteur ) *.
* « Le dix-septième auteur de la collection de Spachius est, à ce que vous nous dites, Lithopœdus Senonensis, qui au lieu d’être nu auteur, est simplement un dos-