‹ Vie et opinions de Tristam ShandyChapitre 77 sur 331 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

Voilà deux heures dix minutes, — et pas davantage, — s’écria mon père en regardant à sa montre, que le docteur Slop et Obadiah sont arrivés ; — et je ne sais pas comment cela se fait, frère Toby, — mais à mon imagination cela paraît presque un siècle.

Tenez — je vous prie, monsieur, prenez mon bonnet; — et même prenez la clochette avec, et mes pantoufles aussi.

Maintenant, monsieur, le tout est à votre service; qt je vous en fais présent de bon cœur, à condition que vous prêterez toute votre attention à ce chapitre.

Quoique mon père eût dit « qu'il ne savait fias comment cela se faisait, » — il le savait très-bien ; — et à l’instant où il parlait, il était déterminé à donner à mon oncle Toby un exposé clair de la chose,* par une dissertation métaphysique sur la durée et ses simples modes , afin de montrer à mon oncle Toby par quel mécanisme et quels calculs du cerveau il était arrivé que la rapide succession de leurs idées, et l’éternel passage de la conversation d’un sujet à un autre, depuis l’entrée du docteur Slop dans la chambre, eussent donné à une si courte période, une étendue si inconcevable. « Je ne sais pas comment cela

se fait, » — s’écria mon père — « mais cela me paraît un siècle. »

C’est entièrement dû, dit mon oncle Toby, à la

succession de nos idées.

Mon père, qui avait, en commun avec tous les philosophes, la démangeaison de raisonner sur tout ce qui arrivait, et d’en rendre compte aussi, — se promettait un plaisir infini de cette question de la succession des idées; et il n’avait pas la moindre appréhension de se la voir

arrachée des mains par mon oncle Toby, qui ( l’honnête homme!) prenait généralement les choses comme elles venaient ; — et qui se serait troublé la cervelle de toute autre chose plutôt que de pensées abstruses. — Les idées du temps et de l’espace, — ou comment nous arrivons à ces idées, — ou de quoi elles sont faites, — ou si elles sont nées avec nous, — ou si nous les ramassons par la suite chemin faisant, — ou si c’est encore en robe, — ou seulement quand nous portons des culottes; — avec mille autres recherches et discussions sur l’infini, la prescience, la liberté, la nécessité, etc., dont les désespérantes et inaccessibles théories ont tourné et fêlé tant de bonnes têtes, — rien de tout cela n’avait fait le moindre mal à celle de mon oncle Toby ; mon père le savait, — et il ne fut pas moins surpris que désappointé de la solution fortuite de mon oncle.

En comprenez-vous la théorie ? repartit mon père.

Moi, non, dit mon oncle Toby.

— Mais vous avez quelque idée de ce dont vous parlez? dit mon père. —

Pas plus que mon cheval, répliqua mon oncle Toby.

Ponté du ciel! s’écria mon père, en levant les yeux et en frappant des mains, — ton honnête ignorance a son prix, frère Toby : ce serait presque dommage de l’échanger pour du savoir. — Mais je vais te dire — —

Pour bien comprendre ce que c’est que le temps, sans quoi nous ne pouvons pas comprendre l’infini, attendu que l’un est une portion de l’autre, — nous devrions nous mettre sérieusement à considérer quelle idée nous avons de la durée, de façon à nous rendre un compte satisfaisant de

la manière dont nous y sommes arrivés. A qui cela

fait-il quelque chose? dit mon oncle Toby. «> Car si vous tournez vos yeux sur vous-même, » continua mon père, « et que vous observiez attentivement, vous apercevrez, mon frère, que tandis que vous et moi nous sommes à causer ici, et à réfléchir, et à fumer nos pipes, ou tandis que nous recevons successivement des idées dans notre esprit, nous savons que nous existons; et ainsi nous esti-

1 Voir Locke. (Arofe du traducteur.)

mons notre existence, ou la continuation de notre existence, ou toute autre chose, proportionnées à la succession de n’importe quelles idées dans notre esprit, notre propre durée ou celle de toute autre chose coexistant avec notre pensée: — et ainsi, conformément à cette préconception # Vous me feriez devenir fou, s’écria mon oncle Toby.

Cela provient, reprit mon père, [de ce que dans

nos supputations du temps, nous sommes si accoutumés aux minutes, aux heures, aux semaines et aux mois — et dans nos supputations des horloges (je voudrais qu’il n’y eût pas une horloge dans le royaume) nous sommes si accoutumés à nous en mesurer les diverses parties à nous et à ceux qui nous appartiennent, que ce sera un bonheur si, dans les temps à venir, la succession de nos idées nous est d’aucune espèce d’usage ou de service.

Or, que nous l’observions ou non, continua mon père, il y a dans toute tête saine une succession régulière d’idées, d’une ou d’autre sorte, qui se suivent à la file juste

comme Un train d’artillerie? dit mon oncle Toby —

— «[Un train de balivernes ! — dit mon père — qui se suivent et se succèdent dans notre esprit à de certaines distances, juste comme les images que la chaleur d’une chandelle fait tourner dans l’intérieur d’une lanterne. — Je déclare, dit mon oncle Toby, que les miennes sont plutôt

comme ces tournebroches que la fumée fait aller.

Alors, frère Toby, je n’ai plus rien à vous dire sur ce sujet, u repartit mon père.

Page 1