PRÉFACE OE L’AUTEUR
Non, je n’en dirai pas un mot; — le voici. — En le publiant, — j’ai fait appel au monde, — et je le laisse au monde; — qu’il parle pour lui-même.
Tout ce que je sais, c’est que, quand je me suis mis à ma table, mon intention était d’écrire Un bon livre; et autant que la ténuité de mon intelligence le comporterait, — un livre sage, oui, et prudent; prenant soin seulement, chemin faisant, d’y mettre tout l’esprit et le jugement (quelle qu’en soit la dose) que leur grand auteur et dispensateur a originairement jugé convenable de me donner; — en sorte que, comme voient vos fVorships, — c’est tout juste comme il plaît à Dieu.
Maintenant Agalastes (le censurant) ditqu’autant qu'il en peut savoir, l’ouvrage peut bien avoir quelque esprit, mais qu’il est dénué de jugement; et Triptolèmect Phutatorius, d’accord sur ce point, demandent comment il Serait possible qu’il en eût; attendu que l’esprit et le jugement ne vont jamais de compagnie dans ce monde; en tant que ce sont deux opérations aussi éloignées l’une de l’autre que l’est de l’ouest. — Ainsi dit Locke : — ainsi l’est le pet du hoquet, dis-je. Mais en réponse à ceci, Didius le grand canoniste, dans son code De fartendi et il lustrandi fallaciis, soutient et fait clairement voir qu’une illustration n’est point Un argument: — et moi je ne soutiens pas que de nettoyer un miroir soit un syllogisme; — mais sous le bon plaisir de vos Honneurs, vous en voyez tous mieux ; de sorte que le principal bien que font ccs choses est simplement de clarifier l’entendement avant d’employer l’argument même, afin de le débarrasser de tous les petits atomes ou taches de matière opaculaire qui, si on les y laissait nager, pourraient arrêter la conception et tout gâter.
Maintenant, mes chers anti-shandiens, et trois fois habiles critiques et collaborateurs ( car c’est pour vous que j’écris cette préface) *- et pour vous, très-subtils hommes
d’état et prudents docteurs (allons, — retirez vos barbes), renommés pour votre gravité et votre sagesse; — Monopolus, mon politique; — Didius, mon conseil; — Kysarcius, mon ami; — Phutatorius, mon guide; — Gastripheres, le conservateur de ma vie; — Somnolentius, qui en es le baume et le repos, — sans oublier tous les autres, tant endormis qu’éveillés, tant ecclésiastiques que civils, que, pour abréger et non par aucun ressentiment, j’en- . tasse ici pèle-mcle. Croyez-moi, mes très-dignes,
Mon plus ardent désir, ma plus fervente prière pour vous, et pour moi aussi, en cas que la chose ne soit pas déjà faite, — c’est que les grands dons et faveurs de l’esprit et du jugement, avec tout ce qui les accompagne d’ordinaire, — tels que la mémoire, l’imagination, le génie, l’éloquence, la vivacité d’intelligence, et que ne dirai-je pas? — puissent en ce précieux moment, sans bornes ni mesure, sans empêchement ni obstacle, être versés aussi chauds que chacun de nous pourra le supporter, — écume et sédiment et tout (car je ne voudrais pas qu’il s’en perdit une goutte), dans les divers réceptacles, cases, cellules, domiciles, dortoirs, réfectoires et endroits disponibles de nos cervelles,
de telle sorte qu’ils pussent continuer d’être injectés
et entonnés dedans, jusqu’à ce que chaque vaisseau, grand et petit, en fût si rempli, si saturé, si comblé, que, y allât-il de la vie d’un homme, on n’y pût rien mettre de plus ni au dedans ni au dehors.
Dieu nous bénisse 1 — quelle belle besogne nous ferions :
— comme je vous tournerais cela! — et dans quelle verve je me trouverais, écrivant pour de tels lecteurs ! — et vous,
— juste ciel ! — avec quel ravissement vous vous mettriez à lire ! — mais oh ! — c’en est trop ! — le cœur me manque,
— je me pâme de délices à cette idée! — c’est plus que la nature n’en peut supporter ! — tenez-moi , — la tête me tourne, — je suis aveugle, — je me meurs, — je suis mort. A u secours ! au secours ! au secours ! — mais attendez,
— je me sens un peu mieux, car je commence à prévoir, ceci passé, que comme nous continuerions tous à être de beaux-esprits, — nous ne serions jamais d’accord sur rien
un seul instant du jour ; il y aurait tant de satires et
de sarcasmes, — de raillerie et de moquerie, de brocards
et de reparties , — de bottes et de parades dans tous les coins, — que ce serait l’enfer parai nous.— Chastes étoiles! que de morsures et d’égratignures, quel vacarme et quel tintamarre nous ferions, et que de tètes fracassées, que de coups sur les doigts, que de torgnolcs aux endroits sensibles!— il n’y aurait pas moyen de vivre avec nous.
Mais d’un autre côté, comme nous serions tous des hommes d’un grand jugement, nous réparerions les choses aussi vite qu’elles se dérangeraient; et tout en nous exécrant les uns les autres dix fois plus qu’autant de diables et de diablesses, nous n’en serions pas moins, mes chères créatures, toute politesse et toute amabilité, tout lait et tout miel, — ce serait une seconde terre promise, — un paradis sur terre, si pareille chose était possible : — de sorte qu’apres tout, nous nous en tirerions assez bien.
Tout ce qui me tracasse en ce moment et me met le plus l’imagination à la torture, c’est de trouver le moyen de bien présenter la chose; car, comme le savent bien vos Worships, de ces émanations célestes d’esprit et de jugement, que j’ai si libéralement souhaitées à vos Worships et à moi , — il n’y a qu’une certaine quantité en magasin pour nous tous, pour l’usage et utilité de tout le genre humain; et il en est distribué dans ce vaste univers de si petites portions qui circulent çà et là d’un recoin dans un autre, — et en si minces filets, et à de si prodigieux intervalles, qu’on se demande comment elles suffisent aux besoins et cas imprévus de tant de grands états et de populeux empires.-
A la vérité, il y a une chose à considérer, c’est que dans la Nouvelle Zemble, dans la Laponie septentrionale, et dans toutes ces froides et lugubres parties du globe, qui sont situées plus directement sous les cercles arctique et antarctique, où l’ensemble des occupations d’un homme se concentre, pendant près de neuf mois de suite, dans l’étroite enceinte de sa caverne, — où les esprits sont comprimés et réduits presque à rien, — et où les passions d’un homme, avec tout ce qui les concerne, sont aussi froides que la zone elle-même, — là, la plus petite quantité imaginable de jugement fait l’affaire; et d esprit, il y en a une économie totale et absolue, — car comme ils n en
ont pas besoin d’une seule étincelle, — pas une seule étincelle ne leur est donnée. Anges et ministres de grâce, défendez-nous 1 ! quelle affreuse chose c’eût été d’avoir eu à gouverner un royaume, à livrer une bataille , ou à conclure un traité, ou à jouter à la course, ou à écrire un livre, ou à faire un enfant, ou à tenir là un chapitre provincial, avec un manque si copieux d’esprit et de jugement en nous! — Par pitié, n’y pensons plus, mais allons aussi vite que nous pouvons vers le midi en Norwège,— • en traversant la Suède, s’il vous plaît, par la petite province triangulaire de l’Angermanie jusqu’au lac de Bothnie ; en le côtoyant à travers la Bothnie orientale et occidentale jusqu’à la Carélie; et ainsi de suite, à travers tous ces étals et provinces qui bordent le côté opposé du golfe de Finlande et du nord-est de la Baltique jusqu’à Pétersbourg, et mettant le pied dans l’Ingrie; — puis de là nous étendant à travers le nord de l’empire russe, laissant la Sibérie un peu à gauche, jusqu’à ce que nous soyons arrivés au cœur même de la Russie et de la Tartarie asiatique.
Or dans ce long tour que je vous ai fait faire, vous remarquez que les bonnes gens se tirent mieux d’affaire de beaucoup, que dans les contrées polaires que nous venons de quitter : — car si vous mettez votre main au-dessus de vos yeux, et que vous regardiez très-attentivement, vous pourrez apercevoir (comme qui dirait) de petites lueurs d’esprit, avec une comfortable provision de bon et simple jugement pratique, dont, à prendre la qualité et la quantité ensemble, ils tirent un très-bon parti; — et s’ils avaient plus de l’un ou de l’autre, cela détruirait l’équilibre entre eux, et je suis convaincu, en outre, qu’ils manqueraient d’occasions de les mettre en usage.
Maintenant , monsieur, si je vous ramène chez vous dans cette île plus chaude et infiniment plus fertile, où vous apercevez que la grande marée de notre sang et de nos humeurs monte haut; où nous avons plus d’ambition, d’orgueil, d’envie, de lubricité et autres infâmes passions sur les bras à gouverner et à soumettre à la raison, — la hauteur de notre esprit, et la profondeur de notre jugement,
1 Hamlct, ado I'r, scène lv. ( Kotc du traducteur .)
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vous voyez, sont exactement proportionnées à la longueur et à la largeur de nos nécessités; — et en conséquence on les fait pleuvoir sur nous dans une mesure telle d’honnête et décente abondance, que personne ne croit avoir sujet de se plaindre.
11 faut pourtant avouer à cet égard que, comme notre air souille le chaud et le froid, — l’humide et le sec dix fois par jour, nous ne les avons pas d’une manière fixe et régulière ; — de sorte que parfois pendant près d’un demi- % siècle de suite, il y aura très-peu d’esprit ou de jugement à voir parmi nous: — leurs petits canaux sembleront tout à fait à sec; — puis tout d’un coup les écluses s’ouvrent, et ils se remettent à courir comme des furieux ; — vous croiriez
qu’ils ne s’arrêteront jamais : et c’est alors qu’avec la
plume, avec l’épée, et de vingt antres nobles façons, nous chassons devant nous le monde entier.
C’est par suite de ces observations, et d’üne argumentation prudente par analogie dans cette espèce d’enchaînement raisonné que Suidas appelle induction dialectique, — que je trace et établis cette position-ci comme très-certaine et très-vraie :
Que de ces deux luminaires il se répand sur nous de temps en temps autant d’irradiations que celui dont la sagesse infinie dispense chaque chose avec le poids et la mesure exacts, sait qu’il en faut tout juste pour éclairer notre roule dans cette nuit d’obscurité; en sorte que vos Révérences et Worehips découvrent maintenant, et il n’est pas en mon pouvoir de le leur cacher un moment de plus, que le souhait fervent en leur faveur par lequel j’ai débuté, n’était que le premier insinuant comment va d’un caressant auteur de préface, étouffant son lecteur, comme un amant quelquefois fait d’une maîtresse un peu prude, pour le réduire au silenee. Car hélas ! si cette effusion de lumière avait pu s’obtenir aussi aisément que l’exordc le demandait! — je tremble de penser aux milliers de voyageurs surpris par les ténèbres (dans les dix: tes sciences au moins) qui, faute d’elle, ont dû aller à tâtons et se méprendre dans l’ombre, toutes les nuits de leur vie, — donnant de la tête contre les poteaux, et se faisant jaillir la cervelle, sans jamais arriver au but de leur course; — les
uns tombant perpendiculairement le nez dans un cloaque;
— d’autres horizontalement le derrière dans un ruisseau.
— Ici une moitié de la profession savante, la lance en arrêt, se ruant contre l’autre moitié ; elles champions roulant et se vautrant l’un sur l’autre dans la fange comme des pourceaux. — Ici les confrères d’une autre profession, qui auraient dû courir les uns contre les autres, volant, au contraire, comme une troupe d’oies sauvages, tous à la file du même côté. — Quelle confusion ! — quelles bévues ! — les violons jugeant par leurs yeux, les peintres par leurs oreilles — admirable ! — se fiant aux passions excitées, — . dans un air chanté, ou une histoire peinte au cœur, — au lieu de les mesurer avec un quart de cercle.
Sur le premier plan de ce tableau, un homme d’état tournant la roue politique, comme une brute, à l’envers, — contre le courant de la corruption, — par le ciel, — au lieu de le suivre!
Dans ce coin, un fils du divin Esculape écrivant un livre contre la prédestination ; qui pis est peut-être, — tâtant le pouls de son malade, au lieu de tâter celui de l’apothicaire : — dans le fond, un confrère de la Faculté, à genoux, en larmes, — tirant les rideaux d'une victime qu’il a estropiée, pour lui demander pardon; — offrant de l’argent, au lieu d’en prendre.
Dans cette grande salle, une coalition de gens de robe, chassant devant eux de toutes leurs forces et du mauvais côté, une maudite et sale cause Yexatoire! — la jetant à coups de pied hors des grandes portes, au lieu de la jeter dedans ! — et avec la même fureur dans le regard et le même degré d’acharnement dans leur manière de l’y jeter, que si les lois avaient été faites dans le principe pour la
paix et la protection du genre humain : peut-être une
bévue plus énorme encore commise par eux, — un point en litige bien embarrassant; — par exemple, si le nez de John o’Nokes pouvait, ou non, se tenir sur la lace de Tom o’Stilcs, sans violation de domicile, — résolu précipitamment par eux en vingt-cinq minutes, et qui avec les prudents pour et contre requis dans une procédure si embrouillée, aurait pu prendre autant de mois ; — qui même, s’il eût été mené militairement, comme vos Honneurs savent
qu’une action devrait l'être, avec tous les stratagèmes dont elle est susceptible, — tels que feintes, — marches forcées, — surprises, — embuscades, batteries masquées, — et mille autres opérations stratégiques consistant à saisir tous les avantages de chaque côté, — aurait raisonnablement duré autant d’années, fournissant pendant tout ce temps-là le vivre et le couvert à un cenlumvirat de la profession.
Quant au clergé, — non ; — si je dis un mot contre lui,
je veux être pendu, je n’en ai nulle envie; et d’ailleurs,
quand bien même, — je n’oserais pas, sur mon âme, aborder ce sujet — avec une telle faiblesse de nerfs et d’esprit, et dans l’état où je suis à présent, ce serait ma mort que de me décourager et de m’affliger par un récit si pénible et si triste ; — c’est pourquoi il est plus sûr de tirer dessus le rideau aussi vite que possible et de revenir au point essentiel et principal que je me suis chargé d’éclaircir ; — et c’est, comment il se fait que vos hommes qui ont le moins d’esprit passent pour être ceux qui ont le moins de jugement? — Mais remarquez, — je dis, passent pour être; — car ce n’est, mes chers messieurs, qu’un bruit, et qui, comme vingt autres bruits répétés chaque jour, de confiance, n’est, je le maintiens, qu’un ignoble et méchant bruit par dessus le marché.
Ceci, à l’aide de l’observation déjà exposée, et j’espère, déjà pesée et examinée par vos Révérences et fForships, je vais sur-le-champ en donner la preuve.
Je hais les dissertations en règle; — et par dessus tout au monde, c'est une de? plus sottes choses en dissertant que d’obscurcir votre hypothèse en y mettant nombre de grands mots opaques l’un devant l’autre, en droite ligne, entre votre conception et celle de votre lecteur, — quand, selon toute vraisemblance, si vous aviez regardé autour de vous, vous auriez vu quelque chose, soit sur ses pieds, soit accroché, qui aurait éclairci le point en un instant; — « Car quel empêchement, quel tort ou quel mal le louable désir du savoir occasionne-t-il à qui que ce soit, même venant d’un ivrogne, d’un pot, d’un sot, d’un tabouret, d’une mitaine d’hiver, d’une roulette de poulie, d’un couvercle de creuset d’orfèvre, d’une bouteille d’huile, d’une
vieille pantoufle, ou d’une chaise de canne? » — C’est sur une chaise de celte espèce que je suis en ce moment. Voulez-vous me permettre d’éclaircir cette question de l'esprit et du jugement au moyen des deux pommes de son dossier ? — elles sont attachées, vous voyez, par deux chevilles enfoncées faiblement dans deux trous de vrille, et elles répandront assez de jour sur ce que j’ai à dire, pour vous laisser pénétrer l’objet et l’intention de toute ma préface aussi clairement que si chacun des points et parcelles dont elle se compose était fait de rayons de soleil.
Maintenant j’entre directement en matière.
— Ici se tient Yesprit, et là se tient le jugement, tout à côté de lui , juste comme les deux pommes dont je parle, sur le dossier de cette même chaise où je suis assis.
— Vous le voyez, ce sont les parties les plus élevées et les plus beaux ornements de sa structure, — comme l’esprit et le jugement le sont de la nôtre, — et, comme eux aussi, elles sont indubitablement faites et ajustées pour aller ensemble, afin, comme nous disons dans tous les cas d’embellissements doubles, — qu’elles fassent pendant.
Maintenant, pour faire une expérience, et mieux éclaircir encore la chose, — enlevons pour un moment un de ces deux curieux ornements ( peu importe lequel.) du haut ou pinacle de la chaise où il est : — non, ne riez pas. — mais avez-vous jamais vu, dans tout le cours de votre vie, un effet plus ridicule que celui-ci? — l’aspect en est aussi misérable que celui d’une truie qui n’a qu’une oreille; et il y a juste autant de sens et de symétrie dans l’une
que dans l’autre. Levez-vous, je vous prie, venez y
jeter un coup d’œil. — Maintenant, quel homme ayant un brin d’estime pour sa réputation voudrait laisser sortir de ses mains un ouvrage dans un pareil état? — Que dis-je? mettez la main sur votre cœur, et répondez à cette simple question : cette pomme unique, qui maintenant est ici toute seule comme une bête, ‘peut-elle servir à autre chose sur terre qu’à vous rappeler l’absence de l’autre? — et laissez-moi demander en outre si, en cas que la chaise fût à vous, vous ne croiriez pas dans votre conscience que plutôt que de rester ainsi, il vaudrait dix fois mieux qu’elle fût tout à fait sans pomme.
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Or ccs deux pommes, — ou ornements supérieurs de l’esprit de l’homme, qui couronnent tout l’entablement,
— étant, comme j’ai dit, l’esprit et le jugement, qui, de tous, comme je l’ai prouvé, sont les plus indispensables,
— les plus estimés, — dont la privation est la plus calamiteuse, et conséquemment les plus difficiles à acquérir;
— pour toutes ces raisons réunies, il n’est pas un mortel parmi nous assez dénué de l’amour d’une bonne réputation ou d’une bonne existence — ou assez ignorant de ce qu’il en retirera de bien — pour ne pas désirer et résoudre fermement dans son esprit, d’être, ou du moins de passer pour être possesseur de l’un ou de l’autre, et même de tous deux, si la chose semble de façon ou d’autre praticable, ou possible à faire accroire.
Or, vos gentlemen les plus graves ayant peu ou point de chances d’atteindre à l’un — à moins de tenir l’autre, —
que pensez-vous, je vous prie, qu’il advint d’eux ? En
dépit de toute leur gravité, il leur aurait bien fallu se résigner à aller, leur intérieur mis à nu cela n’était supportable que par un effort de philosophie qu’on ne devait pas supposer dans le cas en question ; — de sorte que personne n’aurait vraiment pu leur en vouloir, s’ils s’étaient contentés du peu qu’ils auraient pu arracher et cacher sous leurs manteaux et grandes perruques, sans aller en même temps crier haro contre les légitimes propriétaires.
Je n’ai pas besoin de dire à vos Honneurs, que ceci fut fait avec tant d’astuce et d’artifice, — que le grand Locke, qui était rarement dupe des sons faux, — y fut pris néanmoins. Le cri, à ce qu’il paraît, fut si profond et si
solennel, et à l’aide des grandes perruques, des faces graves, et autres instruments de tromperie, devint si général contre les pauvres beaux-esprits en celte occasion, que le philosophe lui-méme fut trompé ; — ce fut sa gloire de délivrer le monde de l’encombrement de mille erreurs vulgaires; — mais celle-ci ne fut pas du nombre; de sorte qu’au lieu de se mettre froidement, comme l’aurait dû faire un tel philosophe, à examiner le fait avant de raisonner dessus, — au contraire il tint le fait pour accordé, se joignit au haro, et cria aussi violemment que le reste.
C’est devenu depuis la grande charte de la stupidité :
— mais vos Révérences voient clairement qu’elle a été obtenue de façon telle que c’est un titre qui ne vaut pas quatre sous : ce qui, par parenthèse, est une des nom-
breuses et basses supercheries dont la gravité et les gens graves auront par la suite à répondre.
Quant aux grandes perruques, sur lesquelles on peut penser que j’ai donné trop librement mon avis, — je demande la permission de modifier tout ce qui a été indiscrètement dit à leur blâme et préjudice, par une déclaration générale, à savoir — que je n’ai aucune espèce d’horreur, de haine, ni de répugnance personnelle pour les grandes perruques ou les longues barbes, tant que je ne vois pas qu’on les commande ou laisse pousser dans le dessein de soutenir cette même imposture, — quel qu’en soit le but. — La paix soit avec elles! — Remarquez seulement — que je n’écris pas pour elles.