CHAPITRE LXV
Tous les jours, depuis dix ans au moins, mon père prenait la résolution de les faire raccommoder — ils ne le sont point encore. — Nulle autre famille que la nôtre ne l'aurait toléré une heure ; — et, ce qui est plus étonnant, il n’y avait pas de sujet au monde sur lequel mon père fût plus éloquent que sur celui des gonds de porte ; — et pourtant, il en était certes en même temps une des plus grandes dupes que l’histoire puisse fournir : sa rhétorique et sa conduite étaient perpétuellement aux prises.
— La porte du parloir ne s’ouvrait jamais — que sa philosophie ou ses principes n’en tombassent victimes. — Trois gouttes d’huile sur une plume, et un bon coup de marteau auraient sauvé pour toujours son honneur.
Quel être inconséquent que l’homme ! — languissant sous des plaies qu’il est en son pouvoir de guérir !
— sa vie entière en contradiction avec ses connaissances!
— sa raison, ce précieux don qu’il a reçu de Dieu — ( au lieu de verser de l’huile) ne servant qu’à irriter sa sensibilité,— à multiplier ses peines, et à lui en rendre le poids
plus dur et plus pénible. — Pauvre malheureuse créature, d’en être réduit là ! — n’est-ce pas assez des causes nécessaires de malheur dans cette vie, sans qu’il en doive ajouter de volontaires à sa provision de chagrin ; — lutter contre des maux inévitables, et se soumettre à d’autres qu’un dixième de la peine qu’ils donnent écarterait pour jamais de son cœur ?
Par tout ce qui est bon et vertueux ! s’il y a moyen de se procurer trois gouttes d’huile et de trouver un marteau à dix milles à la ronde, — les gonds de la porte du parloir de Shandy-Hall seront raccommodés sous ce règne.