CHAPITRE LXVII
Tout est calme et silencieux, du moins en haut, dit mon père : — je n’entends personne marcher. — Je te prie,
Trim, qui est dans la cuisine? 11 n’y a pas une âme
dans la cuisine, répondit Trim en faisant une profonde révérence, excepté le docteur Slop. Diable soit ! s’é-
cria mon père ( se mettant sur pied une seconde fois), — pas une seule chose n’a été droit aujourd’hui ! Si j’avais foi dans l’astrologie, frère ( et par parenthèse, mon père
y avail foi), je jurerais que quelque planète rétrograde est suspendue sur mon infortunée maison, et y bouleverse tout ce qui s’y trouve. — Je croyais le docteur Slop en haut avec ma femme; et vous m’aviez dit qu’il y était. —
Qu’cst-ce que ce tatillon-là fait dans la cuisine? 11
est occupé, sauf votre respect, repartit Trim, à faire un
pont. C’est très-obligeant à lui, dit mon oncle Toby :
je l’en prie, Trim, va présenter mes humbles devoirs
au docteur Slop, et dis-lui que je le remercie de tout mon cœur.
II faut que vous sachiez que mon oncle Toby se méprenait sur le pont — aussi complètement que mon père s’était mépris sur les mortiers; — mais pour comprendre comment mon oncle Toby avait pu se méprendre sur le pont, — je crains d’être forcé de vous tracer l’itinéraire exact qui l’y avait amené ; — ou, pour laisser de côté ma métaphore ( car il n’y a rien de plus déloyal que d’en faire usage dans l’histoire) — afin de se faire une idée juste de la vraisemblance de cette erreur de mon oncle Toby, il faut, quoique bien contre mon gré, que je vous fasse le récit d’une aventure de Trim ; je dis bien contre mon gré, simplement parce que l’histoire, en un sens, est certainement ici hors de sa place; car de droit, elle devrait venir soit parmi les anecdotes des amours de mon oncle Toby avec la veuve Wadman, où le caporal Trim ne joua pas un médiocre rôle, — soit au milieu de scs campagnes et de celles de mon oncle Toby sur le boulingrin, car elle figurerait très-bien dans l’un de ces deux endroits ; — mais si je la réserve pour une de ces parties de mon histoire, — je ruine celle où j’en suis ; — et si je la raconte ici, — j’anticipe sur les faits, et je ruine l’autre.
— Qu’est-ce que vos Worships désirent que je fasse en ce cas?
— Que vous la racontiez, monsieur Shandy, sans contredit.— Vous êtes un sot, Tristram, si vous le faites.
O vous puissances ( car vous êtes des puissances, et de grandes, qui plus est) — qui mettez l’homme mortel en état de raconter une histoire qui vaille la peine d’être écoutée, — qui avez la bonté de lui montrer où il doit la commencer, — et où il doit la finir, — ce qu’il doit y
DE TRISTRAM SBANDY.
mettre, — et ce qu’il doit laisser de côté, — combien il en doit jeter dans l’ombre, — et sur quels endroits il doit mettre les jours ! — vous, qui régnez sur ce vaste empire de contrebandiers biographiques, et voyez dans combien de passes et de bourbiers vos sujets tombent à toute heure, — voulez-vous faire une chose ?
Je vous en prie et conjure (dans le cas où vous ne voudriez rien faire de mieux pour nous), toutes les fois que dans une partie quelconque de vos états il arrivera que trois différentes routes aboutiront au même point, comme elles viennent de faire ici, — au moins établissez au milieu un poteau indicateur, par pure charité, pour désigner à un pauvre diable dans l’incertitude quelle est celle des trois qu’il doit prendre.