LE PHILOSOPHE STR AS BOU RG EOI S A L'ÉTUDIANT PARISIEN
« Je suis convaincu,maintenant,que nul grand progrès dans le sort de l'humanité n'est possible tant qu'il ne se fera pas un grand changement dans la constitution fondamentale des manières de penser. Les opinions relisrieuses. morales et politiques sont tellement discréditées chez les esprits les plus éclairés qu'elles ont perdu la plus grande partie de leur efficacité pour le bien... Quand les esprits philosophiques ne peuvent plus croire à la religion du monde, ou n'y croient qu'à la condition d'y faire des chansrements qui ne vont pas à moins qu'à en transformer radicalement le caractère, une période de transition commence, période de convictions faibles, d'intelligences paralysées, de principes plus ou moins relâchés, qui ne saurait prendre fin que par une révolution dans le fondement des croyances, qui favorise le développement de quelque foi nouvelle. . » (Stuart Mill, Mémoires, p. 228-229 de la traduction.)
Le Philosophe Strashourg-eoîs à l'Étudiant Parisien.
Faust, mon cher enfant, vous me rappelez toujours Faust, dégoûté de la science qui ne l'a point « rapproché de TinTmi » ; et souvenez-vous comme Méphistophélès l'encourage à la renier : « Laisse là toutes les réÛexions, et lance-toi sur mes pas dans le monde. Je te le dis, un gaillard qui médite est comme un
animal promené par un esprit malin dans une aride bruyère, tandis qu'alentour se déploie un frais et beau pâturage. » Mais aussi écoutez-le ricaner, ce Méphistophélès, lorsqu'il est seul : « Va, méprise la raison et la science, suprême puissance de l'homme ; laisse-toi confirmer dans les œuvres d'illusion et de magie par l'esprit de mensonge, et je te possède absolument... » — Ou encore, puisque vous citez la Genèse, écoutez ce que se dit à lui-même lalivé, lorsqu'il châtie Adam : « Yoilà Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne porte sa main à l'arbre de vie, qu'il ne prenne aussi de son fruit, et que ■mangeant de ce fruit il ne vive éternellement... )j
De vos déceptions et de vos échecs vous êtes, pour ne vous rien cacher, en grande partie responsable. Yous vous êtes jeté sur la
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science avidement, avec une confiance, avec une impatience un peu naïves : croyiez-vous donc que de chacune des chaires au pied desquelles vous vous asseyiez allaient tomber, à chaque instant, des paroles révélatrices? Ne compreniez-vous pas que si chaque travailleur, au lieu de fixer son attention sur sa tâche bornée, avait à tout moment regardé au loin, rien n'aurait été accompli de durable? — Lorsqu'on gravit une montagne dans un sentier glissant, coupé de crevasses, bordé de précipices, on est occupé surtout d'assurer chacun de ses pas sans chercher toujours des yeux le sommet; et si même on n'est pas certain d'y parvenir, on n'en explore pas moins le chemin qui pourrait y mener; ou si même on le voit nettement à faible distance, il en faut néanmoins, pour l'atteindre plus vite, détacher souvent son regard.
Et puis vous avez trop compté sur les
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autres, et vous ne vous êtes pas aidé vousmême : il y a des efforts que vous n'avez pas su apprécier, des indications dont vous n'avez pas découvert tout l'intérêt. Vous n'avez pas demandé aux livres de compléter les cours, aux cours de préciser les livres : s'il y en avait trop, pour vous, de ces cours, et de trop spéciaux, de même il y avait trop de ces livres sans doute, et de trop divers. Et peut-être vous êtes-vous dit comme un fin critique, aussi apte à comprendre qu'impuissant à conclure, dont ces lignes un jour m'ont frappé : « En lisant je sais de moins en moins où j'en suis et quel est le sens de ma vie. Les livres nous apprennent toutes les façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais ils ne nous apportent la solution de rien... Ils étendent notre connaissance et diminuent notre foi. » Vous deviez succomber et renier à la fin la science. —
Votre appel, mon cher ami, ne m'en inspire que plus de sympathie; et, si votre personne m'attire, votre cas me semble bien cligne d'attention. Vous ne vous êtes pas aidé vousmême : mais vraiment vous étiez trop abandonné, et presque inévitable était le sort que vous avez subi.
Pourquoi donc y a-t-il tant d'indifférents, à l'heure présente, et pourquoi tant de découragés? — Vous rappelez-vous ce mot de Henri Heine : « On ne le dit pas, mais chacun le sait: le panthéisme est le secret public de l'Allemagne »? Eh bien, nous aussi nous avons un secret public aujourd'hui : c'est qu'une croyance nouvelle, qu'une nouvelle façon de penser et de vivre s'élabore. Seulement ce n'est encore que conceptions diffuses, fuyantes, insaisissables, et qu'il faudrait épaissir et fixer. Il y a, dans la vie actuelle, en attendant, je ne sais quoi d'équivoque, dont les uns
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s'accommodent tandis que les autres n'en peuvent prendre leur parti. — Ces livres qui paraissent, si nombreux — et c'est un des beaux fléaux de notre époque : il en paraît tant qu'on se contente désormais de parcourir au lieu de méditer ou même de lire, et que les meilleurs sont vieillis très vite, et qu'aucun n'épuise son action, — ces livres, lorsqu'ils touchent aux grands problèmes de la vie, ont, bien plus qu'il ne semble d'abord, un fond commun. Mais souvent cet efTort vers l'originalité, très naturel aux penseurs comme à tous les écrivains , salutaire à la fois et fâcheux, dérobe par une certaine façon de présenter, de formuler ce qui est le moins original, l'accord, réel ou virtuel, des œuvres; tel cherche la vérité de bonne foi, qui n'est pas fâché d'avoir trouvé sa vérité : et cela contribue à troubler ceux qui recueillent sans préparation suffisante des avis qu'ils ont peine
à bien entendre, et par conséquent plus encore à concilier. — Et quant à ce corps agissant de la science, qui est le Haut Enseignement, il n'y circule pas jusqu'ici — vous l'avez éprouvé — une vie assez riche, il ne s'y affirme pas une âme assez consciente et décidée, pour que son contact, son action communique à la masse appauvrie, aux âmes languissantes, l'espoir, la force et la vie.
Le lendemain malin.
Je sais — et vous, mon cher enfant, vous ne pouvez vous en rendre compte comme moi — tout ce qu'en France, dans ces dernières années, on a fait pour la science : depuis la dure leçon qui a châtié notre incurie, comme on a senti le besoin d'encourager et de développer, d'organiser l'enseignement supérieur I Vous avez dû Tentendre faire ou le lire, ce parallèle souvent recommencé, et si frappant du reste, des Facultés, telles qu'elles étaient hier, et des Universités, telles qu'elles sont, ou qu'elles seront demain. Oui, on a créé des enseignements nouveaux; on a organisé des « séminaires » — ou quelque chose d'analogue à ce que les Allemands nomment ainsi — pour
exercer la jeunesse dans un studieux huisclos; à la place des vieux bâtiments étroits s'élèvent de vastes monuments, confortables et clairs; laboratoires et bibliothèques ont été richement outillés. Je sais tout cela : dès le moment où je cessai de m'enfermer en ma méditation, et où, d'un regard curieux, à nouveau je contemplai l'activité des hommes, rien ne m'intéressa plus — puisque rien n'est plus important — que l'organisation de la science. Oui, on a fait beaucoup... Beaucoup, et cependant comme c'est encore peu! La France dépense trois milliards tous les ans : il y a des millions qu'elle emploie à des fins dérisoires uniquement parce que cela s'est fait ainsi toujours, et d'autres que faute d'un contrôle attentif elle laisse gaspiller sans profit; il y en a des centaines qu'elle consacre à perfectionner les moyens de faire la guerre, c'est-à-dire de retarder le progrès humain :
et les Facultés lui coûtent à peu près douze millions — dont la moitié environ est couverte par divers droits universitaires, — tout le reste du haut enseignement et des institutions scientifiques six à sept millions. Treize millions — j'ai fait le calcul avec soin, — treize millions pour la science sur trois milliards, et qu'il a fallu parfois disputer, arracher de vive lutte! Je sais telle Faculté qui « se flatte » de « rapporter » à l'État... Un jour viendra, je l'espère, où l'on traitera ce temps-ci de barbare. Mais on aurait beau dépenser l'argent sans compter, remédier à certaines insuffisances dont sont frappés encore ceux qui ont voyagé hors de France, compléter les installations, augmenter — surtout en province — le nombre des professeurs et celui des cours : on n'aurait pas fait le nécessaire. On aura beau proposer et tenter des réformes qui ne sont pas d'ordre matériel et qui n'en sont que plus
pressantes — mais réformes partielles et de portée restreinte, — donner plus de rigueur à certains enseignements, modifier dans les Facultés des examens qui ne sont pas assez scientifiques , simple couronnement parfois d'études secondaires prolongées : cela ne saurait suffire encore. On a organisé, on perfectionne, comme vous l'avez vu , des écoles professionnelles, des ateliers de science et d'érudition — et non point la préparation à la vie. On s'est fort peu préoccupé jusqu'ici de l'étudiant qui n'est qu'étudiant, et de tout étudiant en tant qu'homme : votre exemple en témoigne assez.
J'aime les paroles qu'on fait entendre aux jeunes gens — à un trop petit nombre d'entre eux — quand s'ouvre l'année de travail. Il est bien de vouloir que dans l'explication même d'un texte grec ou latin, dont on discute l'établissement, dont on compare les variantes,
dont on scrute patiemment les difficultés de forme et de fond, il y ait un apprentissage scientifique. Il est bien de faire voir, par delà les exercices quotidiens, aux candidats à courte vue, « la philosophie, les lettres, Thistoire », Fétude désintéressée. Mais par delà ces études même, qu'y a-t-il? Il est bien que ces novices reçoivent dans les premiers cours une initiation scientifique. Mais si cette « introduction à la science » consiste toute en bibliographies, elle est utile — est-elle complète? Progrès nécessaire, mais étape vers de nouveaux progrès. Pourquoi, en définitive, ce dévouement, qu'on réclame et qu'on exalte, (( à cette chose austère, essentiellement désintéressée, qui est la science »? — Cultiver d'instinct, cultiver par fragments — non pas la science pour des carrières, mais même la science pour la science, vous avez raison, cela est vain : ou plutôt ce serait vain si cela
devait durer toujours. Peut-on servir indéfiniment la science sans savoir à quoi elle sert? Or le moment n'est-il pas venu où le but, s'il en est un, le but dernier de tant d'efforts doit apparaître visiblement et, en justifiant, en dirigeant le labeur des savants, expliquer et régler la vie de tous les hommes? — Plus de ressources et d'activité encore mises au service de la science, cela est désirable à coup sûr, mais surtout au lieu de cette incohérence qui règne dans les hautes études, une harmonie que soutienne la pleine conscience chez les maîtres, d'où se dégage une inspiration nette pour la jeunesse ; au lieu d'un chaos savant, l'unité scientifique.
Voyez où s'arrête le pouvoir des millions, et d'un outillage parfait, et d'efforts multiples, consciencieux, mais trop peu réfléchis et mal concertés. — Vous avez visité, avec admiration sans doute, et avec un serrement de
cœur aussi, cette somptueuse Université de Strasbourg. Ici certes on n'a point ménagé l'argent; on ne s'est pas contenté même du nécessaire : c'est un palais qu'on a voulu élever « aux Lettres et à la Patrie » — aux Lettres et à la Patrie allemandes. La France, elle, avant 1870, n'honorait pas ainsi la science; et ce n'est pas seulement parce qu'une plus vaste enceinte et quatorze forts menaçants la gardent, mais parce qu'elle dresse, en face du palais impérial, ces édifices magnifiques de l'Université, que la vieille cité d'Alsace semble aux Germains définitivement germanique. Ici les étudiants foulent des mosaïques bigarrées; ils montent des escaliers de marbre blanc entre de vertes colonnes de serpentine venue à grands frais de la Saxe ; des vitraux éclatants répandent une riche lumière sur la splendeur de Y aida où donnent les salles de cours: l'or rutile sur les boiseries
blanches du grand salon où le recteur inaugure sa charge, où ont lieu les cérémonies et les fêtes. Tout ce faste trouble plus qu'il ne satisfait : la science doit éblouir les âmes, et non les yeux. Mais le luxe, plus précieux, des bibliothèques, des musées archéologiques, de l'observatoire et des instituts spéciaux — terminés ou en construction — pour la physique et pour la chimie, pour la zoologie, la botanique, la géologie, la minéralogie..., dans ce parc, sur ces quatorze hectares, toute cette ville de labeur déployée au large et aménagée irréprochablement, tout cela même ne suffit pas; et si l'on peut former ici des savants, des Allemands, ce n'est pas ici non plus qu'on fait des hommes, des hommes accomplis et heureux. Litteris et Patrix, soit, mais non Sapientix et Humanitati.
Considérez, du reste, en leur ensemble
ces Universités d'Allemagne avec leurs 2273
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professeurs, leur activité prodigieuse, leurs cours et leurs publications innombrables : là, malgré tout, la vie universitaire n'est pas non plus une préparation à la vie; terre à terre, sans large horizon, l'étudiant y travaille dans une hâte utilitaire que les recteurs dénoncent aux séances de rentrée, ou avec une application étriquée dont parfois les maîtres se plaignent et dont ils avouent parfois aussi qu'ils sont eux-mêmes responsables.
Voilà qui prouve, n'est-il pas vrai? qu'il ne faut pas trop se fier non plus à l'efficacité de certains mots, de certaines formes, de certaines conceptions théoriques. L'Allemagne n'a-t-elle pas conservé intact ce mot d'(( université » dont le sens primitif s'était effacé parmi nous? — On s'occupe en France de restaurer le mot et la chose... Et comme j'ai suivi avec intérêt ces discussions du Sénat
sur le projet d'Universités, d'un caractère plus relevé et plus philosophique que les débats accoutumés de nos Chambres I Les uns célébrant en termes mag-nifiques, sinon toujours précis, la « science totale »; les autres raillant le vague de cette « vision béatifîque » ; celui-ci déclarant de façon péremptoire que la diversité des sciences se maintiendra jusqu'à la fin du monde; celui-là craignant pour l'indépendance de telle ou telle institution, comme si une institution, même scientifique et si haute qu'elle fût, avait sa fm en ellemême; et, dans la mêlée des opinions, une voix s'élevant non pas individuelle, mais la voix même du chœur humain, — je cite le compte rendu : a Un sénateur de droite : Pourquoi changer? »... Sans doute cela est mieux de créer des Universités; mais ni le mot d'université, ni l'organisation matérielle et les rapports extérieurs d'éléments distincts
qu'il doit consacrer, n'ont une importance définitive . L'Université peut être une au dehors sans que la science et renseignement le soient; et sans l'étiquette d'Université la science peut être réellement une. Autre chose est l'union de fait, et autre chose l'unité intime. A Strasbourg-, à Berlin, à Leipzig, à Munich..., partout où sont unies les Facultés diverses , rapprochés les séminaires et les instituts en groupes solidaires, là devraient tomber, semble-t-il , les « cloisons » des sciences particulières. Là pourtant elles ne tombent pas assez pour que l'étudiant y embrasse la « science totale ». — H y a dans ces (( Universités » allemandes un autre mot admirable, un cadre ample et flexible qui nous manque : « la Faculté de philosophie ». Point de barrière apparente entre les sciences et les lettres — les lettres, terme si vague et qui a tant couvert de verbiage! Et pourtant la
Faculté de philosophie ne prépare guère que des fonctionnaires à l'État ou des manœuvres à la science. — H y a là un doctorat en philosophie qui est la sanction d'études supérieures, un hrevet de haute culture : seulement on le néglige aujourd'hui, on ne songe qu'à l'examen spécial, à l'examen d'État; ou bien mérite-t-on ATaiment le beau titre de docteur en philosophie pour être capable tout juste d'écrire une mince brochure sur telle propriété d'un corps, sur les mœurs de tel insecte, à moins que ce ne soit sur quelque particularité de grammaire ou de métrique? — On découvre en Allemagne les vestiges d'une conception merveilleuse, mais dont la réalisation était prématurée, et dont, la lettre demeurant en partie, l'esprit s'est en partie retiré...
Le soir.
Un pou plus ou moins grave, le mal est partout le même. Pour revenir à ce qui se passe en France, à ce que vous avez constaté vousmême, et pour préciser — il y a, parmi les privilégiés de notre jeunesse, dix-neuf mille étudiants inscrits dans les Facultés. De ces dix-neuf mille étudiants, il y en a huit mille qui, sortis du Lycée, approfondissent, ou, plus souvent, effleurent le droit, la plus exégétique des sciences — plutôt une méthode en vérité pour interpréter et déduire qu'une science pour découvrir : il est vrai que, par l'histoire, la législation comparée et l'économie politique, il tend à devenir une discipline moins scolastisque; mais, élargi môme et transformé, il a
ses bornes encore étroites. — Il y en a six mille qui s'absorbent aussitôt dans la médecine — une combinaison de sciences qu'en ce moment on rend plus solide, mais où tout est tourné vers l'application. — Il y en a cinq mille qui se partagent entre les lettres et les sciences, entre les spécialités des sciences et les spécialités des lettres : et la philosophie est une de ces spécialités, que cultive une poignée d'entre eux, à Paris une centaine! — Plusieurs milliers d'autres jeunes gens, dans des écoles distinctes , la plupart fermées , reçoivent, par groupes séparés, une direction particulière, une instruction large parfois, très technique le plus souvent. Tandis que le reste, à peine hors du Lycée, se jette dans la cohue besogneuse ou se mêle à la folle bande des oisifs... Et après cela comment trouver surprenantes ces paroles, que je lisais récemment, d'un des maîtres qui aiment le plus et
qui connaissent le mieux la jeunesse : <( J'ai peur, par moments, que nous soyons emportés tout d'un coup par le torrent des hasards. Par moments, j'ai peur que, malgré tous nos efforts et les progrès certains que nous avons faits dans l'éducation de la jeunesse, nous ne continuions, faute de prévoyance et d'une conception générale des devoirs présents, à façonner des épaves pour la dérive. » Et comment ne pas s'attendre à rencontrer des hommes qui s'en aillent, de tous côtés, chercher à tâtons, pour peu qu'ils aient d'inquiétude généreuse, une foi qui les éclaire et les assemble ?
L'Université, entre le Lycée et la vie, doit être une sorte de retraite où l'on puise pour la vie des idées directrices et des principes communs à tous. Ne vous étonnez pas que le Lycée ne vous ait pas donné l'omniscience : étonnez-vous plutôt qu'il ait eu l'air parfois
(le la vouloir donner. 11 ne doit prétendre à autre chose qu'à procurer et à fixer les connaissances préliminaires , qu'à fortifier ou à susciter les bonnes habitudes intellectuelles et morales. Il ne fournit pas le savoir, mais le respect du savoir, mais le besoin de le posséder et le moyen de l'acquérir. Cette tache est assez belle, pourvu qu'il s'en acquitte pleinement. Si le lycéen, pour avoir tout embrassé, tout effleuré avant l'âge, est déclaré homme fait; et si l'étudiant, pour s'être enfoncé dans une spécialité, est proclamé savant accompli — il n'est point d'esprit à qui le sens de la vie n'échappe.
... Le couvre-feu sonne en ce moment, la
neiize tombe au dehors et le vent siffle... Ne
vous est-il jamais arrivé, comme je l'ai fait parfois au son de cette cloche qui me parlait d'elles dans la nuit, de songer tout à coup avec une angoisse poignante à ces millions
de vies qui à côté de vous, qui côte à côte accomplissent chacune leurs destinées distinctes, aveuglément? A cette minute même, il y a des misérables qui grelottent, qui jeûnent, qui souffrent, qui pleurent, sans consolation et sans espoir; et des heureux dont le cœur ou les sens s'épanouissent en plaisirs égoïstes. Il y a des adolescents qui dorment, souriant à leur chimère; des jeunes hommes et des hommes murs qui veillent, solitaires, courbés sur une tâche étroite, tourmentés par leurs intérêts, leurs ambitions, leurs passions; des vieillards agonisants qui s'effarent, isolés dans l'ombre épaissie : tous emportés à travers le mystère des temps et des espaces, dans la tristesse et la joie, le rêve et Faction, la vie et la mort, s'ignorant entre eux, s'ignorant eux-mêmes... Lieux communs, antithèses banales; et réalité tragique — ou qui le serait s'il n'y avait pas des hommes qui
pensent. Ils pensent, et leurs pensées se cherchent, se rejoignent, se précisent l'une par l'autre. Ils pensent, et ils découvrent entre ces existences discordantes des rapports secrets, dans cette inconscience des fins obscures. Ils pensent , et leur pensée voudrait agir, apparaître et se réaliser; et quelque jour, manifestée dans une institution efficace, à tous elle se révélera bienfaisante...
En vérité, mon cher ami, j'ai toute la conviction qui vous manque. Je me découvre une ardeur, une loquacité aussi de jeune homme. Vous me fournissez l'occasion de parler de sujets sur lesquels j'ai tant médité! Votre expérience est si instructive ! Je m'attarde à la commenter: mais accordez-moi crédit; laissezmoi suivre à mon gré le fil de mes réflexions; peut-être enfin y trouverez-vous votre compte.
L'ÉTUDIANT PARISIEN AU PHILOSOPHE ST R ASBO U RG EOI S
L'Étudiant Parisien au Philosophe Strasbourg-eois.
Je m'imagine, mon cher Maître, que précisément à cette heure vous m'écrivez et je voudrais pouvoir lire à mesure les lignes si impatiemment attendues. Je suis sorti de ma torpeur découragée, mais je ne vois pas encore ce que vous ferez de moi. Et je réfléchis, je rêve; mon esprit s'agite en tout sens; et
j'éprouve le besoin de croiser ma pensée avec la vôtre... Tout à l'heure, le front appuyé contre la vitre, je voyais tomber la neige au dehors, si pressée qu'à peine distinguais-je en face de ma fenêtre l'énorme masse, miantique mi-neuve, de la Sorbonne. Rejeté auprès de ma cheminée par ce pâle et froid spectacle, je me trouvais seul; la solitude me pesait... Lire? J'y songeais pour me masquer le vide de ma soirée. Mais Tidée ne me venait pas de me remettre à l'étude. Je jetai les yeux sur des livres entassés pêle-mêle dans un coin de ma bibliothèque, des livres qu'autrefois j'avais aimés, que je n'avais plus môme regardés depuis longtemps :
mes poètes et mes romanciers préférés, ceux de ce siècle, gisaient là; et je me demandai si j'allais y chercher quelqu'une de ces belles douleurs drapées dans la pourpre de l'art.
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... Leurs douleurs! Je vis soudain m'apparaître la longue théorie des âmes inquiètes, la foule souffrante ou révoltée, ou ironique, ou ennuyée, de ces héros qui, depuis Chateaubriand et Musset, Goethe et Byron, jusqu'à Loti, Bourget, Tolstoï ou Ibsen, peuplent ce monde idéal dont le monde réel est tout ensemble le modèle et le reflet... Je me souvins de ces paroles qu'adresse à Atala mourante le vieil ermite : « Malgré la solitude où vous avez vécu, vous avez connu le chagrin : que penseriez-YOus donc si vous aviez été témoin des maux de la société? si en abordant les rivages de l'Europe votre oreille eut été frappée de ce long cri de douleur qui s'élève de cette vieille terre? » A travers tout le siècle la littérature de l'Europe a répété ce cri de douleur qu'entendait déjà l'auteur d'^ tala et de René. Jamais autrefois je ne m'étais rendu compte comme à présent que cette littérature,
dans son ensemble, est l'expression d'une crise intense et prolongée oii ce vieux monde déchiré, dirai-je : agonise? dirai-je : se transforme? — Il aspire, dans tous les cas, je le sens bien, à en triompher et, rajeuni, à s'épanouir enfin sereinement. — Jamais je n'ai mieux compris la réalité de ce « mal du siècle » dont on parle quelquefois avec un sourire. Comme une tare héréditaire se transmet dans une famille, multiforme et implacable, ainsi de génération en génération ce mal persiste en se diversifiant. Et c'est vraiment, lorsqu'on y réfléchit, une étrange époque de l'histoire que celle-ci, où tant d'activité se déploie, où tant de nouveautés apparaissent, où tant de progrès se réalisent, mais où rien n'est assuré, où les hommes moins ignorants et moins désarmés dans la vie sont plus que jamais troublés et incertains de leurs destinées! « Tout ce qui était n'est plus; tout ce qui sera
n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux. « Peut-être avait-il raison lEnfant du Siècle; mais l'interrès'ne ne va-t-il point finir?
... De grands gestes, des yeux levés au ciel, des cheveux au vent, de sombres sourcils : voici venir le groupe emphatique et agité des personnages romantiques... Ils semblent, les écrivains d'alors, les porte-voix de leur génération, avoir retrouvé, après la tourmente philosophique du \\i\f siècle, l'intégrité de la foi chrétienne ou spiritualiste tout au moins. Mais, au fond, leur foi n'est qu'un mirage de la sensibilité parmi le malaise des âmes. Ou plutôt, le romantisme ce n'est pas la foi, c'est le rêve; c'est la vie poétisée, sublimée, nimbée de je ne sais quel vague idéal. Le romantique a en horreur la vie plate; il a gardé des vieilles croyances ce qu'il appelle le sentiment de l'infini : et on dirait qu'il aspire
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à se transfig-urcr jusqu'à réaliser rinfini en son être. De là cette « ardeur de désir » qui s'applique à des objets divers : par l'amour, par l'ambition, par la contemplation de la nature, par les illusions de la rêverie, il cherche à combler le vide intérieur, « l'abîme de son existence )>, à remphr cette place d'attente pour les infinies félicités. — x\insi René (( appelle de toute la force de ses désirs l'idéal ol>jet d'une flamme future »; et s'il ne peut trouver de remède à cette étrange blessure de son cœur qui est nulle part et qui est partout », il se propose de quitter la vie; ainsi Adolphe porte au fond de son cœur un (c besoin de sensibilité », qui « ne trouvant point à se satisfaire se détache successivement de tous les objets qui tour à tour attirent sa curiosité ». Je retrouve, ou je recherche, et je rapproche combien de phrases semblables : ce passage me revient à la mémoire d'un
romantique allemand, Novalis, où son héros voit en rêve une fleur bleue qu'il désirera toujours ensuite et dont il ne sait plus rien, sinon qu'elle était « haute et d'un bleu clair », et que lorsqu'elle se penchait on voyait au fond de son calice sourire un gracieux et tendre visage ; et cet autre encore où l'auteur de Childe Harold exprime ce que souffre le « cœur malade » de son Pèlerin loin de « ce paradis idéal où nous tendons tous » : « Dans les demeures des hommes, Harold inquiet et fatigué, sombre, et lassant les autres de son ennui, languissait comme un faucon qui, naguère habitant de l'air libre des cieux, a vu tomber ses ailes sous le ciseau. Puis, dans un soudain transport, il se révoltait contre la prison qui retenait son âuie indignée ; semblable à l'oiseau captif qui attaque de son sein et de son bec les barreaux de sa cage jusqu'à ce que le sang vienne souiller ses plumes
déchirées ». Et tous ces êtres blessés vivenl « étrangers sur la terre », clans le « désert des hommes ».
Il y a un fond de '( désespérance » chez tout romantique parce que jamais ses puissances de sentir ne peuvent se déployer à l'aise et s'assouvir, parce que la réalité est trop hostile à son rêve, qu'elle le froisse et l'indigne. De là souvent un dégoût singulier, de maladives fantaisies. Et la mort ne l'effraye pas, la mort qui est « le rêve sans fm ». — Renoncer aux rêves comme aux croyances, aux enchantements de la métaphysique et de la poésie, étouffer la sensibilité et l'imagination, j'en vois après la génération romantique qui Font tenté sans y parvenir ou qui n'y sont parvenus qu'après de longues et poignantes crises. Et ceux qui plus ou moins résignés, les réalistes, ont paru accepter les données de la vie; qui, avec sympathie, froi-
deur ou amertume, se sont proposés d'observer ce qui est; qui ont créé des êtres semblables à ceux qu'ils voyaient communément autour d'eux : comme ils ont, ces derniers, volontairement dépeint ou involontairement reflété la laideur et la misère, l'impuissance et l'ignorance de cet étrange grouillement des hommes ! Au lieu d'exalter les forces libres du moi, ils ont étalé les forces opprimantes de la nature, de l'hérédité, des institutions et des traditions ; ils ont montré surtout des vies accablées et croupissantes, ou des vies triomphantes à la façon des forces mêmes de la nature — par les ambitions impitoyables, les passions égoïstes, les jouissances brutales; ils ont fait voir aux prises les vainqueurs et les vaincus d'une lutte aveugle. Dans la plupart de leurs œuvres la pauvre fleur de vertu fleurit rare et triste : cette médiocrité du « bourgeois », ou du
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« philistin », ou du « snob », qui exaspérait les romantiques, ils se sont complus à l'exhiber. Au lieu de cet effort nostalgique pour poétiser la vie, qui se brisait à la réalité, ils se sont installés dans la réalité avec une sorte de rage froide ou de compassion avide. Lorsqu'ils représentaient les tentatives de l'homme pour se dégager du bourbier, c'était d'ordinaire en les bafouant : il y avait chez eux je ne sais quel romantisme à rebours comme il existe un fanatisme retourné. Les plus délicats cependant, les plus portés aux fines analyses ont traduit avec une poignante vérité en des êtres modelés sur eux-mêmes la misère morale, l'angoisse du doute — ou l'ironie qui cherche à s'amuser des phénomènes... Et voici que m'apparaît cette troupe lamentable animée par le génie créateur : les uns qui se traînent machinalement, d'autres qui se ruent âprement dans la
vie, d'autres qui s'abandonnent désolés ou railleurs...
Rêver l'impossible ou repousser le rêve, romantisme ou réalisme, illusions poétiques ou constatation des faits positifs et bruts, tout cela aboutit également à l'incurable tristesse. Quelle tristesse croissante ou s'avoue dans les livres ou s'en dégage! Quelle tristesse éclate dans les journaux intimes et dans les lettres de ceux qui ont fait ces livres ou les ont lus! On vivait au milieu du siècle dans une « nuit immense ».(( Mon horizon est noir, écrit l'un, et j'ai grand'peur. » « Je me sens submergé par une mélancolie noire qui revient à propos de tout et de rien, écrit un autre. Je n'attends plus rien de la vie qu'une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. Il me semble que je traverse une solitude sans fin pour aller je ne sais où... » C'est Flaubert qui a gémi ces derniers mots. « Un désert
d'hommes », disaient les romantiques; « une solitude sans fin », dit Flaubert à son tour. Depuis longtemps les hommes se sentent seuls chacun, désunis — ou rivaux, ce qui les fait plus seuls, — sauf quand l'élan d'une pitié réciproque les jette pour un instant dans les bras les uns des autres. Et combien, en vers comme en prose, ont commenté le mot de « néant »! « Rien ne sert à rien, et d'abord il n'y a rien. » — Scepticisme, pessimisme, nihilisme... : il ne manque pas de termes pour classer les formes, pour évaluer les degrés du mal. Mais moi je n'analyse point en ce moment : je crois entendre, comme en une hallucination, la plainte, étouffée ou clamée, qu'arrache aux générations successives la maladie du siècle; presque partout elle s'exhale des pages qu'il laissera — et j'en sais d'immortelles qui sont de purs sanglots.
Dans les œuvres les plus récentes, quel trouble encore, quels ballottements! Mais, sous une forme obscure souvent, que d'aspirations confuses aussi! Gomment ne le point voir? — De la foi au rêve individuel, du rêve à la réalité et au farouche isolement, la chute dans la nuit a été désolante; faut-il croire que par les idées ébauchées, par les vag-ues sympathies, la montée se fasse vers la foi et vers l'union, vers la lumière et la joie? Que sais-je? De quoi sans vous, mon Maître, pourrais-je être assuré?
Il me semble parfois que nous sommes, nous les jeunes, dégagés enfin de ce passé dont nos prédécesseurs tiraient les attaches demirompues, soulevés par un immense désir audessus de la réalité actuelle orientés dans un sens nouveau. Ce n'est plus le regret du passé, c'est le pressentiment de l'avenir qui nous tourmente. Notre inquiétude est d'espoir incer-
tain; c'est celle du bourgeon qui voudrait s'ouvrir : il ne sait quelle fleur sortira de lui, quelle forme prendra sa corolle et de quelle couleur se teindront ses pétales. Ce goût d'agir qui s'essaye à tout se déprend de tout par ignorance des fins dernières : vous m'avez aidé à le comprendre. La pensée, dites-vous, tend à l'acte, comme l'activité veut se penser... Connaissez-vous cette fm poétique d'un vieux roman? Tristan et Yseult, glacés, semblait-il, à jamais, gisaient dans la même chapelle, voisins mais séparés : de leurs tombes, un jour, on vit croître deux tiges, vigne et rosier, qui, l'une vers l'autre s'inclinant, bientôt se joignirent et, s'enlaçant, fleurirent en grappes vives... La pensée et l'action, où, comment doivent-elles se joindre pour s'épanouir Tune par l'autre? J'avais cru que c'était ici, dans l'ombre des Écoles où j'ai vécu plusieurs mois. Ici, pendant toutes ces agitations du
siècle, on travaillait avec suite; ici régnait la paix, le calme : est-ce donc un calme mort^ une paix inféconde? — Mais grâce à vous mon sort à moi du moins va s'éclaircir. Ne m'avez-vous pas dit : « Je veux vous amener où je suis venu »; et : « Devenez l'instrument de mon action »?