DISCOURS SUR LES SCIENCES ET I^S ARTS Ï
La préparation de L'Encyclopédie fut interrompue par l'emprt sqnnement momentané de Diderot au donjon de Vincennes. à cause d'un écrit audadeuï, La Lettre sur les Aveugles. Rousseau, 15 qui avait un engouement très fort pour Diderot, allait souvent le visiter; il faisait, à cause de sa pauvreté, le voyage à pied. C'est pendant une de ces courses qu'il eut l'idée du petit écrit qui commença sa célébrité.
Voici le récit de cette inspiration:*
' Voir sur ce qui concerne spécialement les circonstances de compoM- . tjon de ce Discours, outre les biographies de Rousseau, Annales J.-J. Rousseau, XI, pp. 64-71, un article de E. Ritter.
* Nous avons combiné dans ces pages les deux récits que fait Rousseau de cet épisode de sa vie, Confessions VIII, et Lellre dU.de Malesherbes, Il janvier 1762. Une grande discussion s'est élevée au sujet de l'originalité de Rousseau dans son * paradoxe *. Après la brouille de Diderot et de R., vers 1755, les ennemis de R. (tels que Marmontel, Morellet, Volney, Laharpe) ont attribué à Diderot la première idée du ( paradoxe ■ ; on pouvait s'appuyer pour cela sur des vues analogues à celles du Discours exprimées dans les écrits de Diderot et des Encyclopédistes. Cependant Diderot, Vie de Sénique (p, 61-68), détruit lui-même cette théorie; en accusant Rousseau d'avoir montré dans cette circonstance son esprit de contradiction, il lui restitue son bien, et se défendrait plutôt d'avoir eu cette idée. Sans attribuer l'idée maîtresse du premier Discours A Diderot, certains savants ont ^gnalé des précurseurs de Rousseau; dès
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Cette année 1749, l'été fut d'une chaleur excessive. On compte d eux lieues de ^iris à Vincennes. Peu en état de payer des fiacres, ï deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours élagués à la mode du pays, ne S donnaient presque aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fat^e, je m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France, et tout en marchant et le parcourant, je tranbki^sur cette .question proposée m p ar l'^ faiinn^ir. r). p i j >Tn pn n r>~pri?f <lf Vannée àimaatsi « Si le pro grès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? s ... Si jamais quelque chose a ressemblé à une inspiration subite, c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture: tout à coup je me senUs ij l'esprit ébloui de mille lumières, des foules d'idées vives s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jeta dans un trouble inexprimable; je sens ma tête prise par un étourdi ssement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine; ne pouvant » plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un arbre de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes Jarmes, sans avoir senti que j'en répandais ... Si j'avais pu écrire le quart de ce que j'ai vu et senti sous as cet arbre, avec queUe clarté j'aurais fait voir toutes les contradictions du système social! avec quelle force j'aurais exposé tous les abus de nos institutions ! avec quelle simplicité
le XVIII"* Hècle Don Cajo, un jésuite, dans un volume souvent dté, Lts Plagiais de J.-J. R. de Genève sur l'Éducation, surtout p. 3S7-76| traite ce problème; et plus r&emment, Delaruelle, en fait autant dans Ra>. d'Hist. Lut. de la France, 1912 {XXIX, 145-371). Signalons aussi une étude psychologique de La Crise de Vincmnes, par Graji, Amalts J.-J. Rousseau, VII, p. 1-17, étude reproduite dans le livre du mCme auteur sut Rousseau. .
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j'aurais démontré que Ubomme est bon naturelle ment et q ue
c'est par ces institutions seules que les hommes devien nent
méchants! ....
En arrivant à Vincennes j'étais dans une agitation qui
s tenait du délire. Diderot l'aperçut; je lui en dis la cause,
et je lui lus la Prosopopée de Fabricius, écrite au crayon sous
im chêne. Il m'exhorta de donner essor à mes idées, et de
C Qnco m-ir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu.
Tout le reste de ma vie et de mes malEëurF fut^Teffet
10 inévitable de cet instant d'égarement.
Exactement, ta question posée par l'Académie de Dijon était celle-ci: « Si le rétablissement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs.» Rousseau a répondu non. Mais il a voulu davantage. Il a élargi le problème en modifiant le titre. Il
iS a re-posé la question ainsi: «Le progrès des Sciences et des Arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les Mœurs ? » Il a donc ajouté deux mots nouveaux et il en a changé un. En ajoutant à côté des mots « à épurer » les mots » à corrompre • il a introduit dans son discours la possibilité de traiter le problème
lo beaucoup plus fondamentalement : non seulement les sciences et les arts n'épurent pas, mais elles corrompent positivement les mœurs. Et en substituant au mot « rétablissement • le mot t progrès », il a écarté la question de la Renaissance du XVI* Mècle, qu'avait surtout visée l'Académie de Dijon, et il a posé
35 le problème pour l'histoire de tous les temps: les sciences et les
arts n'ont pas seulement corrompu tes mœurs à l'époque de la
renaissance, mais cela a toujours été ainsi et cela sera toujours
ainsi:
...L'effet est certain, [c'est] la dépravation réelle; et
30 nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection, Dira-t-on que c'est un malheur particulier à notre âge? Non, messieurs; les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L'élévation et l'abaissement journaliers
ÎS des eaux de l'Océan n'ont pas été plus régulièrement assujettis au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit,