LES SCIENCES ET LES ARTS
que le sort des mœurs et de la probité au progrès des sciences et des arts. On a vu la vertu s'enfuir à mesure que leur lumière s'élevait sur notre horizon, et le même phénomène s'est observé dans tous les temps et dans tous les lieux.
Il donne les exemples de l'Egypte, de la Grèce, de Rome: j partout les peuples policés montrent — « les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune >. Le plus éloquent passage est:
La. Prosopopée de Pabridus * Ô Fabricius! ' qu'eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cettVEbirie sauvée par votre bras,' et que votre nom lo respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes? • Dieux! e ii s-''ip^-v'^"^ ^' ^, 1"" °""'^ ■ dpvpnv r<"r t"itf A" chaume et ces fo^ers ms tiques q^u'habita^en^tjadisjgjnodératîoii et hi.vgrtu? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine? quel est ce langage étranger? quelles ij
' Rappelons ici le petit écrit de Montesquieu, Considfraliom sur les Causes de la Grandeur et de la Décadence des Romains (1734).
* Caius Fabricius Luscinus, appartenant à la période de la grandeur tomame. En 2S3, étant consul, il défit les Sanmites, les Lucaniens, le« "^ruttiens, débloqua Thurium, prit beaucoup de villes, pénétra jusqu'au détroit de Rhégium. Rome lui accorde le Triomphe à son retour. En 2&a, il est à la défaite d'Héraclée, lorsque employant des éléphants qui jettent ta confusion dans les rangs de l'ennemi, Pyrrhus, roi d'Ëpire remporte une victoire sur les Romains. Fabricius fut envoyé par le sénat pour traiter avec Pyithus pour le rachat des prisonniers; Pyrrhus essaye de le corrompre et de l'attacher à son. service ; ce fut en vain. En 278 le médedn. de Pyrrhus offrit à Fabricius d'empoisonner son roi; Fabricius loin d'accepter, livre le traître à Pyrrhus. A cette réputation d'incorruptibilité, s'ajoute celle de désintéressement; des inmienses quantités de butin amenées à Rome par ses victoires, Fabricius ne prit rien pour lui-même, et le sénat dut doter ses fillescar elles étaient pauvres. Sa grande austérité le fit élire censeur en 275, et il ât de grands efforts pour réprimer le luxe. Rousseau a conçu son Fabricius d'aptes Plutarque, Vie de Pyrrhus.
' Pyirbus battit les Romains à Héraclée, mais il dit: ( Encore vw inictoire comme celle-ci, et nous sommes perdus *.
sont ces m œurs effé minées? que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés, qu'avez-vous fait? Vous, les mitres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus ! • Ce sont des s rhéteurs, qui vous gouvernent! C'est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires et des lustrions, que vous avez arrosé de votre sang la, Grèce et l'Asie! Les dé-pouilles de Carthage* jont la proie d'un joueur de flûte!* Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres; .Jjrisez
>o ces marbres, brûlez ces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d'autres mains s'illustrent par de vains talents; le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monîè, et d'y faire régner la vertu. Quand Cynêas prit notre sénat
is pour une assemblée de rois,* il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée; i! n'y entendit point cette éloquence frivole,' l'étude et le charme des hommes futiles. Que vît donc Cynéas de si majestueux ? citoyens ! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni
ao tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel: l'assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome, et de gouverner la terre. »
' Les Grecs, représentant pour Rousseau la civilisation raffinée de l'antiquité, celle qui développe tous les arts, au dépens des mceurs.
' Caton avait fait détruire Carthage, car il craignait l'influence de la mollesse orientale pour la vertu romaine; maintenant cependant les dépouilles sont là. ' L'empereur Néron.
* Cynéas fut envoyé par Pyrrhus pour négocier la paii avec Rome, après ta victoire d'Héraclée. II n'obtint pas ce qu'il désirait, la liberté pour les grecs d'Italie. Il avait été frappé de la majesté du sénat romain qu'il avait comparé à une assemblée de rois.
' Allusion probable à Caméade, un sophiste grec qui étut venu k Rome en mission d'Athènes. Pendant que les négociations allaient leur train, Caméade faisait valoir son talent de rhéteur, parlant un jour sur un sujet et convainquant ses auditeurs, et le lendemain leur démontrant avec autant de succès !a tbèse contraire. Caton vit dans cet art subtil un grand danger et fit renvoyer l'ambassade.
. LES SCIENCES ET LES ARTS "Jl
L'oisiveté, dema les pays très tertiles comme l'Egypte, a conduit à h. curiosité, et aux sciences qui trompent, à l'art qui favonse la vanité, au luxe qui amollit.
Le Luxe*
Né comme eux de l'oîsiveté et de la vanité des t^f>mn]pi; , Je lux e va rarement gflnsjes 5Ciences.ct,Iea.arts, et jamais ils 5 ne vont sans lui. Je sais que notre philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l'expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des États: mais après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires,* osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs soient essen- 10 tielles à la durée des empires, et que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes mœurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses; qu'il serve même, si l'on veut, à les multiplier: que ïaudra-t-il conclure de ce paradoxe digne d'être né de nos jours? et que deviendra la vertu quand 15 il faudra s'enrichir à- quelque prix que ce soit? Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce et d'argent. L'un vous dira qu'un homme vaut en telle contrée la somme qu'on le vendait à Alger; un autre, en suivant ce calcul, trouvera 30 des pays où un homme ne vaut rien, et d'autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l'État que la consommation qu'il y fait; ainsi un Sybarite* aurait bien valu trente Lacédémoniens. Qu'on devine donc laquelle ij des deux républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par une poignée de paysans, et laquelle fit trembler l'Asie.
' Ducrosmentionneunopusculeinachevéde Rousseau; Discours sur
la Richesse, composé probableraent entre 1749 et 1756 (Jam^Jac^uts Rousseau, vol. I, p. 146).
• Lois somptiuaires qui ont pour but de restrdndre la dépense et le luxe: lois somptuoires de Lacédémone ou Sparte.
* Sybaris, une colonie grecque de Lucanie, au tud de l'Italie, centre pour la vie molle et voluptueuse de ses habitants.
La monarchie de Cyrus ' a été conquise avec trente mille hommes par un prince plus pauvre que le moindre des satrapes de Perse; et les Scythes,' le plus misérable de tous les peuples, ont résisté aux plus puissants monarques de l'univeis. Deux S fameuses républiques se disputèrent l'empire du monde: -lAme était très riche, l'autre n'avait rien, et ce fut celle-ci qui détruisit fâotrc. ï/empirc Tomaîn, à son tour, .apjès avoir englouti toutes les rîtiiesses de l'univers, fut la^ proie des gens qui ne savaient pas même ce que c'était que. la
lo richesse. Les Francs conquirent les Gaules, les Saxons l'Angleterre, sans autre trésor que leur b ^vnufç et leur pauvre té. Une troupe de pauvres monlagnards,' dont toute l'avidité se bornait à quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté autrichienne, écrasa cette opulente
15 et redoutable maison de Bourgogne qui faisait trembler les potentats de l'Europe. Enfin toute la puissance et toute la sagesse de l'héritier de Charles-Quint, soutenue de tous les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pêcheurs de harengs.* Que nos politiques daignent sus-
îo pendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu'ils apprennent une fois pour toutes, qu 'on a de to ut gwr H*» l'argenti hormis des.joœuis^et des citoyens.
De quoi s'agit-il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir lequel importe le plus aux empires,
îS d'être brillants et momentanés, ou vertueux et durables? Je dis brillants, mais de quel éclat? Le goût du faste n e s'associe guère dans, les mêmes âmes avec celui de l'hûunête. Non, il n^est pas possible que des esprits dégradés par une multitude de soins futiles s'élèvent jamais à rien de grand;
30 et, quand ils en auraient la force, le courage leur manquerait.
' La nuissance Perse, établie par Cyrus au VI"" siècle avant J.-C. ne put venir à bout de La résistance des Grecs dans les guerres Médiques (V"" siècle), et fut vaincue par Alexandre le Grand, au IV"" siècle.
' Peuples nomades et barbares des régions du Pont-Euxin.
' Les Suisses. ' Les Hollandais,
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