LES SCIENCES ET LES ASTS
A la fin de son Discours, Rousseau met en garde contre de fausses interprétations: f Ce n'e st point la science que je maltraite; c'est la vertu que je défends ï.^ ''~~~' "
Note SUT la Question du Luxe au XVIII'" siècle
On a dit faussement que Rousseau avait lancé un ( paradoxe • chez ses contemporains; c'était au contraire lui qui représentait la tradition de l'immoralité du luxe, contre la valeur sociale et même morale de la richesse, ta nouveauté d'Lilors. Rousseau lui-même dit bien qu'il attaque ■ ce paradoxe, st digne d'être né de nos jours ».
.Une science nouvelle se fo rmait, l'économie politique , et elle énonjait cette théorie si choquante pour la morale chrétienne traditionneUe: le luxe est utile, car il suppose la richesse qui apporte du confort pour ^ouvrier, et qui est une source de prestige politique vis à vis de réttaugpr. Ees pliïs ceieores écrits exposant cette nouveauté sont: Saint-Évr
Sur tes Plaisirs (1703) — cet auteur déjà prétend que «l'abstention des plaisirs est un grand péchés; Mandeville, Fable des Abeilles, — qui "pSrnrpôïirlaprêïnière fois en angEîs, en r7ob, tt eh tiMuction'^^nEûse en 1740; Melon, Essai poliliçue sar le C-nmmrTr.r. (1734); Voltaire, Le Mondain (1735) mettant p i^ vpra I r^t théories de Melon. Ce spirituel pôïmSTh tellement sc4adak,que l'auteur dut momentanément fuir de Cirey oil il séjournait alors. 11 écrivit encore une Défense du Mondain, 11 s'y moque du Paradis Terrestre, le
Et il loue hautement le luxe:
Le superflu, chose si nécess^ Voici quelques-uns de ces vers célèbres :
' Le mot «vertu «est pris dans différents sens dans l'œuvre de Roua- JH seau; et il n'est pas superflu de le constater. Dans ce premier Discours, on parle surtout de vertu romaine, ou stoSque, ou calviniste de renoncement; dans le second Discours, on parlera plutôt de vertu d'innocence ou d'ignorance, propre à l'homme simple de la nature; et dans les grands ouvrages, on parlera surtout de la vertu de modération (du philosophe, comme Socrate ou Aristote). Voir dans le Mercure de France, i" juin 1912, l'article t La Notion de Vertu dans le Premier Discours de J.-J. Rousseau », par Albert Schînz, r .
VIE ET CEUVKES
Eegrcttera qui veut le bon vieux Temps, El l'âge d'or et le règne d'Astrée, Et les beaux jouis de Saturne et de Rhée,' Et le jardin de nos premicn parents; Moi, je rends giâce i la sature sage
Îui pour mon bien m'a fait naître en cet l(e ant décrii par nos pauvres docteurs:
e profane est tout fait pour mes mctun luxe et m«me la moUesse, les plaisirs, les arts de toute espice, La proptet*. le goût, les ornements; Tout honnête homme a de tels sentiments.
îl
Était-ce vertu [chez l'homme de nature] P C'était pure ignorance. Quel idiot, s'il avait eu pour lors, Quelque bon lit. aurait coucbt ddiors 1
Sur ce sujet, voir André Morize, L'Apologie du luxe au XVIIl''' sièdt a Le Mandata de Voltaire (Paris tçog), montrant conuneut ( des derniiies années du XVII'" siècle jusqu'aux alentours de 1750 (date du Discours de Rousseau] on assistai une transformation de l'opinion morale, au profit du luze et aux dépens de la morale traditionnelle >.
, 'Le Discours sia- ks Sciences et les Arts fut couronné. Quand il
parut imprimé, en 1750, il fit un |iniit ^nnrmp , et souleva une fccmidable pdémique: « une dispute littéraire à laquelle toute la France a paru prendre quelque part ■, dit l'abbé de 1a Porte. S Un savant (M. R^nolds, Revue de Fribourg, juillet 1904) âgnale ^8 artides dirigés contre le premier Discours de Rousseau tôt après son apparition. Rousseau ne répondit publiquement qu'à quatre de ses contradicteurs; l'abbé Raynal, M. Gautier, professeur de mathématique et d'histoire à Nancy, le Roi de Pologne,
10 et M. Bordes, un de ses amis de Lyon. Le Discours fut aussi remarqué en Allemagne par le célèbre critique Lessîtig, qui discuta le nouvel écrivain dans la Vossische Zeitung, en avril 1752. (Voir, Ducros, J.J. Rousseau, Vol. I, p. 190.) Malgré tout ce bruit, le Discours ne rendit pas Rousseau riche.
iS. U ne reçut jias un sou de l'imprimeur. Il avait eu une augmentation de gages chez M. de Francueil; il avait été fait trésorier; mab le souci de cet argent le rendit malade. Il résolut de conformer sa vie aux idées de son Discours; il cessa d'aller. « dans le monde », et il se tourna encore une fois vers lamusiaue.pour lui
xi demander du pain. Il se fit c opiste d e musiqu e.
' Les premiers parents des dieux de la mythologie païenne
l'origine de l'inégalité 75
Sitôt que ma résolution fut bien prise et bien confirmée, j'écrivis un billet à M. de Francueil pour lui en faire part, pour le remercier ainsi que Madame Dupin (sa belle-mère) de toutes leurs bontés, et pour leur demander leur pratique, Francueil, ne comprenant rien à ce billet, et me croyant 5 encore dans le transport de la fièvre, accourut chez moi; mais il trouva ma résolution si bien prise qu'il ne put parvenir à l'ébranler. Il alla dire à Madame Dupin, et à tout Ip monde que j'étais devenu fou. Je laissai dire et allai mon train. Je commençai ma réforme par ma parure ; je 10 quittai la dorure et les bas blancs; je pris ma pwrrugue ronde; • je posai l'epee; je vendis ma niOTtrë^ me disant avec une jôlfe "incroyable: VGrâce au ciel, je n'aurai plus besoin de savoir l'heure qu'il est ».
A cause de sa célébrité, Rousseau eut bient 6t une clie ntèle im- ij portante.
Vers la même époque, il eut un succès mu sîç^ sérieux avec son opéra cha mn^trp I^ nm,t ^.( y.:ii,.g^^. gt un autre moins grand e Narcisse. Dans ces deux œuvres d'imagination,
DlSCOtntS SITR L'ORIGIHE DE L'INÉGALITÉ PASHI LES BOHUES Cependant une nouvelle occasion s'offrit à Rousseau de développer ses idées de réforme sociale, et par là d'attirer l'attention sur son nom. Il n'y résista pas.
En 1753, la même Académie de Dijon qui avait couronné son 35 Discours de 1749 p roposa un nouveau^ujet de concoiuï: t Quelle est l'origine 3e l'inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée rarîâTôîTîarïïreHïTTr^cttc'Toîs "Rousseau ne devait pas obtenir
' Perruque rond f = àaiph, par opposition aui perruques compliquées du temps, perruques au front de fer, au pied de pie, à la rhinocéros, au cabriolet, à l'inconstant, à la comète, à la lunatique . . . ou perruques pour le négligé, pour le conseil, perruque à bonnes fortunes, perruque à rendez-vous. 1 inoli'
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le prix; ' mais pour les idées qu'il contient, son Second Discours, publié en 1755, est au moins aussi important que le premier. H y oppose non plus seulement de petites républiques vertueuses à de grandes puissances politiques corrompues moralement, mais 5 le bonheur d'un âge d'or de l'humanité aux ères de civilisation modernes.
Rousseau mÉdita ^n Discours dans la Forêt de Saint-Germain: Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint- Germain un voya^ de sept ou huit jours, avec Thérèse,
10 notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables^de ~ma vie. Il faisait très beau; ces bonnes femmes se chargèrent dés soins et de la dépense; Thérèse s'amusait avec elles; et moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gêne aux
iS heures du repas. Tout le reste du Jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps dont je retraçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; j'osais dévoiler à nu leur nature, suivre le progrès du temps et des choses qui
20 l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans leur perfectionnement prétendu, la jÉôta ble source de ses misèi es. Mon âme exaltée par ces contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes semblables suivre, dans
25 l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais d'une voix faible qu'ils ne pouvaient entendre: c Insensés, qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous ! >
30 L'âge d'or ne doit pas être identifié avec un état de la nature chez Rousseau, ainsi qu'on le fait souvent. L'âge d'or de Rousseau est une période intermédiaire qu'il imapne avoir pu eosler entre un état dç nature pria wrd i a J, et réta t de la société c ivilisée. . Il y a donc pour Rousseau: (r) Un premier état de nature — où ' li fut décerné à l'abbé Talbert (1754, — 3s pages).
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l'homme s'est ni bon, ni méchant, ni heureux, ni malheureuii (a) 11^ ()piiYipm<^ éiat. ^)f nature-— où l'homme n'est pas méchant, est même bon, et hem-eux; et (3) l'état de la société civilisée — où l'homme est méchant et malheureux.
Voici des extraits montrant ce passage ' d'ime humanité inno-' cente.et non-malheureuae (premier état de nature) à une humanité ^t misérable.
Le Premier État de Nature A l'origine, l'homme comme les animaux, ne s'occupait que de ses besoins matériels. Sa raison lui servait seulement à compenser son infériorité physique vis à vis de bêtes plus grandes et 10 plus fortes. Il inventa la massue, l'arc et les flèches. Mais • ensuite les conditions changèrent; l es hommes ét aient deveaus p[iig r^nmt^miT à lii '^iirfitrf "^^ '" t""-"; ilsscrépajidirentforcêmeoL dans des pays moins fwtiles, et la raison dut s'employer à seconder ■ "tTiiâture dans la production des choses nécessaires à la vie. On 15 vit alors
La Naissance de l'Industrie A mesure que le genre humain s'étendit, leS^piuie^se multiplièrent avec les hommes. La différence des terrains, . des climats, des saisons, put les forcer à en mettre dans leur manière de vivre. Des années stériles, d es hivers loflgs. et ao rudes, d es étés hrfilants . qui consument tout, exigèrent d'eux une nouv çllp indujttrjp. Le long de la mer et des rivières, ib in ventèrent la ligne et l'hamecoti . et devinrent pêcheurs ^'
Dans les forêts, ils se firent des arcs et des flèches , et devinrent chasgËUi^ et guerriers. Dans les 35 pays froids. Os se couvrirent des peaux des bêtesqiTîls avaient tuées. Le tonnerre, un volcan, ou quelque heureux hasard, leur fit connaître le feu, n ouvelle ressource contre la rigueur de l'hiver: i ls apprirent à consgiYgJ' cet élément, pub à le rgBJïïduiie, et enfin à en préparer les viaijd£s qu'auparavant 3c ils dévoraient crues.
yS VIE ET ŒUVRES
Ces premiers progrès mirent enfin l'homme à portée d'en faire de plus rapides. Plus l'esprit s'éclairait, et plus l'industrie se perfectionna. Bientôt, cessant de s'endormir sous le premier arbre, ou de se retirer dans des cavernes, on S trouva quelques sortes de haches, de pierres dures et tranchantes qui servirent à couper du bois, creuser la terre, et faire des hutte s-de branchages, qu'on s'avisa ensuite d'enduire d'argile et de boue. Ce fut là l'époque d'une première révolution, qui forma l'établissement et la distinction des
lo familles, et qui introduisit une sotte de propriété, d'où peutêtre naquirent déjà bien des q uerelles et des comb ats. Cependant comme les plus forts furent vraisemblablement les premiers à se faire des logements qu'ils se sentaient capables» de défendre, Il est à croire que les faibles trouvèrent plus
ij court et plus sûr de les imiter que de tenter de les déloger: et quant à ceux qui avaient déjà des cabanes, aucun d'eux ne dut chercher à s'approprier celle de son voisin, moins parce qu'eUe ne lui appartenait pas, que parce qu'elle lui était inutile, et qu'il ne pouvait s'en emparer sans s'exposer à im
ao combat très-vif avec la famille qui l'occupait.
Pour Rousseau, ce ne fut donc pas le développement intellectuel et industriel qui fut le résultat du développement psychique et moral, mais au contraire le- dôv e loppe inatt t , ii3t e]]ecmgl et^-
I dust riel eut lieu d'abord et entraîna à sa suite le développement 25 psychique el- mnral.
La Famille, les Premiers Luzes, et les Premiers Arts Les premiers développements du cœur furent l'effet d'une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femmes, les pères et les enfants. L'habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux senti- 30 ments qui soient connus des hommes: l'amour conju^ et l'amour paternel. Chaque famille devint une petite société d'autant mieux unie que l'attachement réciproque et la liberté en étaient les seuls liens; et ce fut alors que
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s'établit la première différence dans la manière de vivre des deux sexes, qui jusqu'alors n'en avaient eu qu'une. Les femmes devinrent plus' sédentaires, et s'accoutumèrent à garder la cabane et les enfants, tandis que l'homme allait chercher la subsistance commune. Les deux sexes com- 5 mencèrent aussi, par une vie un peu plus molle, à perdre quelque chose de leur férocité et de leur vigueur. Mais si chacun s éparément dev int m oins propre à rnmhaftri' I ftfc bètes sauvages, en revanche, û fut plus ^sé.de s.'agsembl^r pour leur résister en commun. .... 10
Tout commence à changer de face. Les hommes errant jusqu'ici dans les bois, ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent en diverses troupes, et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière, unie de mœurs et de caractères, non par des règlements et 15 des lois, mais par le même genre de vie et d'aliments, et par l'influenc e com mune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. Des jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines; le commerce passager que de- ao mande la nature en amène un autre non moins doux, et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s'accoutume Aà considérer différents objets et à faire des comparaisons; //on acquiert insensiblemen t des idées de mérite et de beauté I qui produisent des sentiments de préférence. A force de se as \ voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. XTn sentiment tendre et doux s'insinue dans l'âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse: la-jalousie s'éveille avec l'amour; la discorde triomphe, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain. 30
A mesure que les idées et Ses sentiments se succèdent, que l'esprit et le cœur s'exercent, le genre humain continue à s'apprivoiser, les liaisons s'étendent et les liens se resserrent. On s'accoutuma ô . n'n iir mhl r r rfcT Hin t Iri rnh fi Ti ri mi mitntir d'un gran d arbre: le chant et la danse, vrais enfants de 35